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GIEC : changements climatiques et terres sont indissociables

Rebecca Thissen Rebecca Thissen 16 septembre 2019

Publié le 8 août dernier, le dernier rapport spécial du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) porte sur les changements climatiques et l’usage des sols . Il complète un peu plus le tableau alarmant de l’urgence climatique. A l’aune d’un monde qui pourrait être peuplé de plus de 11 milliards de personnes d’ici la fin du siècle, comment parvenir à nourrir chacun et chacune, tout en respectant les limites de la planète et en endiguant le réchauffement climatique ? Décodage.

Ce rapport du GIEC [1] est le second d’un ensemble de trois rapports spéciaux thématiques : le premier portait sur les effets d’un réchauffement global de +1,5°C [2] et le troisième (prévu pour fin septembre) sera dédié aux océans et à la cryosphère. Pour la première fois, la majorité des scientifiques qui ont collaboré au rapport sont issus de pays en développement, qui sont les plus touchés par le réchauffement. En tout, 108 experts issus de 52 nations ont participé à la rédaction du document.

Le rapport examine de nombreux aspects liés à l’utilisation des terres et au climat, tels que l’agriculture, la dégradation des terres et la déforestation, les systèmes alimentaires et l’élevage. La question centrale est de comprendre comment l’utilisation de nos terres contribue aux dérèglements climatiques et comment ceux-ci affectent nos terres. Diverses manières positives par lesquelles l’utilisation durable des terres peut contribuer à l’atténuation et à l’adaptation aux changements climatiques sont abordées, telles que la restauration des écosystèmes, le reboisement, une meilleure gestion des sols, la transition vers des pratiques agricoles durables, la lutte contre le gaspillage alimentaire,… Il précise également que toutes ces améliorations ne sont pas suffisantes sans une transition énergétique massive et un abandon définitif des énergies fossiles, un changement radical vers des modes de consommation et de production plus durables et la protection des droits fonciers des communautés.

Repenser drastiquement l’utilisation des terres

Les sols font à la fois partie du problème et de la solution : ce sont des sources et des puits de carbone. Ils sont soumis à une double menace : une pression humaine de plus en plus intense, aggravée par le réchauffement de l’atmosphère.

Selon le rapport, plus de 70% de la surface terrestre libre de glace est occupée par l’activité humaine et un quart est déjà dégradée par cette occupation. Malmenés, d’une part, par une agriculture intensive qui les vide de leurs nutriments et de leurs biodiversités, victimes de l’urbanisation croissante qui les étouffe sous des couches de béton et d’asphalte, les sols sont menacés d’érosion et d’acidification accrue. Leur utilisation est aussi fortement émettrice de gaz à effet de serre : près du quart des émissions (23 %) sont aujourd’hui imputables à l’exploitation forestière et à l’agriculture. La montée de la température moyenne, d’autre part, va accentuer ces phénomènes, notamment à cause de l’augmentation de la fréquence et de l’intensité des précipitations, des inondations, des vagues de chaleur et de sécheresse. Tout cela va aggraver les risques pour les moyens de subsistance, la biodiversité, la santé humaine et celle des écosystèmes, les infrastructures et la sécurité alimentaire. Préserver nos terres est donc un enjeu vital, a fortiori pour les populations les plus vulnérables.

D’un autre côté, le rapport met en avant le rôle que peuvent jouer les sols dans la lutte contre le réchauffement planétaire. D’une part, grâce à leur couvert végétal et boisé, ils absorbent près de 30 % de la totalité des émissions humaines de CO2. Ils jouent donc un rôle indispensable de piège à carbone et permettent d’atténuer le réchauffement climatique. Ce rôle risque cependant de disparaître, voire de s’inverser si nous ne ralentissons pas notre rythme d’émission de carbone dans l’atmosphère. D’autre part, le GIEC promeut une démarche fondée sur des solutions naturelles, dont peuvent découler « des bénéfices immédiats à long terme. » Une gestion durable des terres, reposant sur des pratiques agroécologiques, la réduction de la déforestation, la promotion de l’agroforesterie [3], la diversification des cultures, l’optimisation de l’usage ou encore la restauration des écosystèmes permettrait de réduire les conséquences négatives de l’occupation humaine et les émissions de gaz à effet de serre.

Un mode alimentaire insoutenable 

C’est la première fois que le GIEC se penche aussi précisément sur l’impact du changement climatique sur la sécurité alimentaire. Le rapport confirme l’impact négatif de la crise climatique sur la sécurité alimentaire, comme déjà souligné dans un récent rapport de la FAO [4], l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture. Deux leviers d’action apparaissent prioritaires : la lutte contre le gaspillage et un changement de régime alimentaire qui réduit la demande de produits animaux au profit de céréales, légumineuses, fruits et légumes.

L’agriculture utilise aujourd’hui plus d’un tiers de toutes les terres émergées sur la planète et représente 25 à 30 % des émissions de gaz à effet de serre [5]. Alors que nous dépasserons probablement le seuil des 11 milliards d’êtres humains à la fin du siècle, tout porte à croire que notre système alimentaire atteint ses limites. De plus, alors que plus de 820 millions de personnes souffrent de la faim, deux milliards d’adultes sont obèses ou en surpoids et 30% de la nourriture seraient gaspillés et perdus. Ceci met en relief les synergies entre les Objectifs de développement durable (ODD) et la lutte contre le réchauffement climatique : pour rester sous la barre des 1,5°C de réchauffement, il faut également œuvrer activement pour réduire les inégalités et répartir les ressources mondiales plus équitablement.

Par ailleurs, les régimes alimentaires comportant une forte proportion de céréales, de fruits secs, de légumes et de fruits de saison ont généralement une empreinte carbone inférieure à ceux qui ont une teneur importante en viande, avec potentiellement des effets bénéfiques pour la santé. Près de la moitié des émissions de méthane proviennent des ruminants (bovins, bœufs, moutons et chèvres) et des rizières. Le GIEC préconise donc un rééquilibrage entre les assiettes du Nord, trop riches en viande et celles du Sud, trop pauvres en protéines animales. De plus, la culture extensive de céréales comme le soja, utilisées pour nourrir le bétail mais aussi pour les biocarburants brûlés dans les moteurs, contribuent à la destruction des forêts qui stockent le carbone. Les choix de consommation peuvent donc avoir un impact positif sur l’atténuation du changement climatique via une réduction des émissions de gaz à effet de serre.

Enfin, le rapport préconise un retour aux pratiques agricoles plus locales, tant du côté des institutions que des exploitations. Il sera en effet nécessaire de transformer le modèle de production agricole industrielle, nocive et basée sur des produits chimiques et privilégier l’agriculture paysanne et l’agro-écologie, plus respectueuses de l’environnement et des limites planétaires.

Biocarburants : une vraie fausse bonne idée

Parallèlement, le rapport met en garde contre l’augmentation de la part des biocarburants, qui auraient un impact négatif s’ils étaient déployés à grande échelle. Selon le GIEC, miser sur une production massive de biocarburants entraînera une compétition avec les secteurs de l’agriculture et de l’élevage, et contribuera à la dégradation des sols et à la désertification. Des risques qui constituent une menace pour la sécurité alimentaire et l’approvisionnement en eau, surtout pour l’Afrique subsaharienne et l’Asie du sud. Pourtant, il semble que la Belgique ne l’entende pas de cette oreille. La dernière version du Plan National Energie Climat prévoit d’augmenter drastiquement la part de biocarburants dans les transports belges. Pour les ONG, ce n’est pas une position acceptable, la Belgique doit revoir sa copie pour respecter l’Accord de Paris Accord de Paris et ses engagements en termes de droits humains [6].

Les femmes : porteuses de solutions mais aussi premières victimes

Une gestion durable des sols passe également pas une approche politique qui assure les droits fonciers et l’accès à la terre des populations les plus vulnérables, à savoir les femmes, les peuples autochtones et les communautés locales. Les politiques doivent impliquer ces populations, ainsi que les personnes pauvres et marginalisées dans la prise de décision et la gouvernance, en prenant en compte leurs pratiques et savoir-faire.

Les femmes sont parmi les principales victimes du réchauffement climatique, mais elles sont aussi en première ligne pour lutter contre ses effets, grâce à leur place centrale dans l’agriculture. Paradoxalement, si les femmes sont au centre de la production alimentaire mondiale, elles ne possèdent qu’une part infime des droits de propriété : ce sont les hommes qui possèdent traditionnellement la terre et qui la redistribuent ensuite aux garçons et non aux filles. Elles sont donc beaucoup plus vulnérables face aux conséquences des changements climatiques, elles ont beaucoup moins de chances d’obtenir des crédits, de s’adapter grâce à de nouvelles technologies ou encore de bénéficier de formations.

Pourtant, les femmes jouent un rôle très actif dans l’alimentation des communautés. Elles ont développé un savoir-faire et une expertise étendus, qui permettent d’évoluer vers des pratiques agricoles et des habitudes alimentaires plus résilientes face aux évolutions climatiques. Ce sont aussi elles qui nourrissent les enfants et qui leur transmettent leurs connaissances, elles sont donc fondamentales dans l’éducation et la modification des habitudes de consommation.

Conclusion : Agir dans tous les secteurs

Les auteurs rappellent qu’une amélioration, même substantielle, de l’usage des terres ne suffira pas à elle seule à empêcher la crise climatique. Si nous voulons limiter la hausse des températures globales à un réchauffement de +1,5°C, cette action doit se combiner avec une réduction drastique et rapide des émissions de gaz à effet de serre dans tous les secteurs de la société, ce qui implique aussi des changements importants dans nos modes de vie, tant au niveau de notre consommation que de notre alimentation. Ce rapport est la piqûre de rappel nécessaire face à un modèle qui ne respecte plus les limites de notre planète. Nous avons encore les cartes en mains pour faire des sols et des forêts nos meilleurs alliés face au réchauffement de l’atmosphère, mais nous devons changer de paradigme et commencer dès maintenant à consommer et produire autrement.

[1Le titre complet du rapport résume les thématiques abordées : Les changements climatiques, la désertification, la dégradation des terres, la gestion durable des terres, la sécurité alimentaire et les flux de gaz à effet de serre dans les écosystèmes terrestres.

[2Voir notre analyse à ce sujet https://www.cncd.be/clima...

[3L’agroforesterie est un mode d’exploitation qui combine la production agricole et les arbres.

[4Voir le rapport « The state of food security and nutrition in the world » (2019) http://www.fao.org/state-...

[5Voir le rapport du World Ressource Institute (WRI) « World Resources Report, CREATING A SUSTAINABLE FOOD FUTURE, A Menu of Solutions to Feed Nearly 10 Billion People by 2050 (2019) https://wrr-food.wri.org/

[6Voir notre communiqué de presse à ce sujet « L’utilisation massive des biocarburants met la sécurité alimentaire sous pression, selon le GIEC » : https://www.cncd.be/L-uti...