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Une femme, une cause

Zuliana Lainez Otero. La liberté d’informer

Jean-François Pollet Jean-François Pollet 4 octobre 2019

Imagine demain le monde - Journaliste et syndicaliste, Zuliana Lainez Otero défend ses confrères contre les mauvais procès et les intimidations physiques. Au Pérou, son pays, la liberté de parole est un droit à conquérir chaque jour.

"Au Pérou, le journalisme est un métier à risque qui nous met en confrontation constante avec le pouvoir ». Lorsqu’elle prend la parole, Zuliana Lainez Otero, 40 ans, capte toute l’attention de ses interlocuteurs.

Journaliste comme son père avant elle, elle dirige l’Association nationale du Pérou, le syndicat professionnel des journalistes, et enseigne la communication à l’Université de Jaime Bausate y Meza. « Dans notre pays, le journalisme est peu rémunérateur, c’est surtout une vocation, un mode de combat et l’unique manière de dénoncer la corruption généralisée qui mine notre pays. »

Le Pérou, ancien Eldorado des Espagnols, accroché entre les Andes et l’océan Pacifique, est aujourd’hui encore riche de son sous-sol qui en fait l’un principaux producteurs d’argent, de cuivre, de zinc, d’étain, de plomb et d’or. Cependant, le pays peine à transformer sa rente géologique en développement social. En cause : l’incurie de sa classe politique et son incroyable niveau de corruption, comme l’a révélé, il y a deux ans, l’affaire « Odebrecht », du nom de cette firme transnationale brésilienne du BTP présente dans plusieurs pays d’Amérique latine et d’Afrique.

Inquiété par la justice américaine, Marcelo Odebrecht, le PDG de la société, a reconnu avoir versé des pots-de-vin à la classe politique de plusieurs pays, dont 29 millions de dollars (27 millions d’euros) pour le seul Pérou, entre 2004 et 2014. Ces révélations, qui ont éclaboussé tous les présidents depuis le retour de la démocratie, ont laissé l’opinion publique péruvienne abasourdie. « Alejandro Toledo Manrique au pouvoir de 2001 à 2006 a pris la fuite aux USA, dénonce la jeune femme, qui connaît très bien l’affaire. Le second, Alan Garcia (2006-2011), également en fuite, a déposé une demande d’asile à l’ambassade d’Uruguay. Quant à Ollanta Humala (2011-2016), il est assigné à résidence et Pedro Pablo Kuczynski, au pouvoir au moment où l’affaire a éclaté (2016-2018), il a été contraint de quitter la présidence. »

Même Martín Vizcarra, l’actuel premier magistrat, pourrait être inquiété pour avoir également bénéficié des largesses d’Odebrecht. « Cinq présidents impliqués dans un scandale de corruption, l’histoire a de quoi inquiéter les citoyens, glisse la journaliste avec un petit sourire. Mais je préfère voir le bon côté des choses. Dans cette affaire, le système judiciaire péruvien s’est montré capable de traduire en justice des hommes puissants et de dénoncer haut et fort la corruption. »

Cette saga politico-financière a bien entendu été rapportée par les grands médias nationaux. Cependant, les enquêtes les plus pointues ont été menées à la marge du système par de petits collectifs de journalistes. Avec, révolution numérique oblige, une grande liberté de parole et l’apparition de nouveaux supports parfois très professionnels.

« Nous sommes bien connectés au net, même dans les zones reculées, ce qui permet d’animer des journaux en ligne, explique Zuliana Lainez Otero. On a vu d’anciens journalistes quitter leur poste dans de grands médias pour aller travailler plus librement au sein de leur propre structure. Trois collectifs se sont particulièrement démarqués : Convoca (Convocation), Ojo Publico (Œil pu- blic) et IDL Reporteros (Reporters d’investigation), qui impulsent de véritables mouvements en lançant de grandes enquêtes qui sont ensuite reprises par la presse classique. »

Une triste impunité

Toutefois, au pays des Incas, on n’enquête pas impunément sur l’or des puissants. Les journalistes sont couramment agressés pour un article trop critique : «  J’ai déjà vu des politiciens jeter une bouteille à la tête d’un confrère durant une conférence de presse. En rue, certains ont déjà été frappés par un fonctionnaire ou un commerçant, mécontent de leurs articles. »

Certains rédacteurs ont payé leur copie de leur sang. Depuis 1980, date de la chute de la dictature militaire de Francisco Morales Bermudez, soixante-trois d’entre eux ont été assassinés au Pérou. «  Et ce en toute impunité, dénonce Zuliana Lainez Otero. Très souvent la police connaît les exécutants, chargés de la basse besogne, mais elle ne parvient pas à identifier le comman- ditaire qui n’est jamais inquiété.  »

L’impunité ne frappe pas que le Pérou, elle s’étend à toute l’Amérique latine et atteint son paroxysme au Mexique où quatre-vingt-six journalistes ont été tués depuis 2010, dont huit l’année dernière : «  On ne peut pas se laisser faire, poursuit la jeune femme. Nous nous organisons au niveau du continent pour peser plus lourd. Avec la fédération des journalistes d’Amérique latine et des Caraïbes, nous envoyons des missions pour enquêter au Mexique. Nos investigateurs rencontrent d’ailleurs d’énormes difficultés. Ils parlent avec des représentants du parquet, mais ne sont pas pris en compte par les membres du gouvernement. L’administration elle-même est incapable de désigner un agent pour les recevoir. En Amérique latine, seuls 2 % des crimes contre des journalistes sont punis. »

Procès pour « calomnie »

Au Pérou, les journalistes tués par balles restent heureusement peu nombreux. Par contre, ceux qui ont eu à subir l’emprisonnement ou qui ont été ruinés suite à un mauvais procès sont beaucoup plus nombreux. «  Le Code pénal péruvien réprime durement le délit de calomnie par des peines allant jusqu’à quatre ans de prison, regrette la syndicaliste, ce qui nous expose à des recours très intimidants. Un procès pour calomnie peut durer trois à quatre ans. Pour ce genre d’affaires, un avocat réclame 5 000 euros. Vu la précarité du métier, c’est une somme énorme. »

Dans ce pays où l’emploi est rare alors que prolifèrent les stations de radio et de télévision, de nombreux journalistes se sont transformés en entrepreneurs. Ils louent des temps d’antenne, préparent leurs émissions et trouvent leurs propres sponsors. Avec un peu d’habileté, ils parviennent à rentrer dans leurs frais et à se dégager un petit salaire.

« On comprend que pour eux, il est très compliqué de faire face aux frais de justice alors qu’ils doivent impérativement se défendre. C’est inquiétant pour toute la profession. On voit des personnes interrogées par des journalistes leur réponde tranquillement : ’réfléchissez bien avant de me poser une question, vous pourriez aller vous expliquer devant un juge’. »

Face à l’explosion des recours judiciaires, le syndicat de Zuliana Lainez Otero s’est doté d’un bureau juridique. Aux premiers courriers des plaignants, les conseillers apportent des réponses apaisantes. Si la justice est malgré tout saisie, ils recommandent un avocat spécialisé. Souvent, ils font également jouer la solidarité internationale.

« Un courrier émanant de la fédération des organisations américaines ou même de la Fédération internationale des journalistes (basée à Bruxelles et présente dans 160 pays) montre au juge que le journaliste n’est pas tout seul. Cela conduit souvent les magistrats à se monter plus réceptifs aux arguments de la défense. » Dans ces actions, le syndicat des journalistes péruviens peut également compter sur l’aide de Solidarité mondiale, une organisation belge spécialisée dans l’action syndicale internationale : « Il faut s’organiser, le Pérou est un Etat de droit où la liberté doit se conquérir tous les jours. »

A la tête du syndicat des journalistes, la jeune femme s’est donné une ultime mission qui lui tient particulièrement à cœur : la défense de ses consœurs. « Il est difficile pour nous d’évoluer dans un monde d’hommes. En conférence de presse, les femmes qui lèvent la main pour parler demeurent trop souvent invisibles. Et quand l’une d’entre elles approche un homme détenteur d’informations, celui-ci profite bien souvent de la situation. C’est parfois compliqué, car un journaliste n’a jamais envie de perdre une source. » Dans ses cours à l’université, Zuliana explique comment poser les limites dans les relations. Car devant elle, les jeunes qui ont la vocation du journalisme sont essentiellement des femmes qui entendent bien un jour s’investir dans le métier.

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