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Climat

Le Pérou veut sauver sa biodiversité

Imagine demain le monde - Doté d’une remarquable biodiversité et de richesses minières sans égales, le Pérou est fortement menacé par les désordres climatiques. Mais une conscience écologique est en train d’émerger, avec une société civile en plein renouveau.

« Aujourd’hui, plus personne n’est climatosceptique au Pérou, se réjouit Antonio Zambrano, jeune coordinateur du Mouvement citoyen contre le chan- gement climatique (MOCICC),un partenaire du CNCD-11.11.11, basé à Lima, la capitale, et s. Même la classe politique la plus conservatrice, celle qui a longtemps jugé la cause environnementaliste contraire au progrès, commence à admettre qu’il faut être vigilant. »

Avec ses 32 millions d’habitants répartis sur un territoire immense, doté d’une nature luxuriante et de richesses géologiques uniques – l’ancienne colonie espagnole est classée parmi les cinq premiers producteurs mondiaux d’argent, de cuivre, de zinc, d’étain, de plomb et d’or –, le Pérou est un pays fascinant, mais fragile. « Avec nos montagnes qui culminent à plus de 6 000 mètres, notre vaste façade maritime, les plaines arides à l’est et l’Amazonie au nord, nous réunissons pratiquement tous les écosystèmes du globe : de l’austère toundra boréale à l’exubérance des forêts équatoriales. Un dixième de la biodiversité planétaire est ainsi concentré au Pérou », poursuit Antonio Zambrano. Aujourd’hui, une conscience écologique est en train d’émerger au sein de la population péruvienne, inquiète de voir ses trésors naturels disparaître progressivement sous le coup des changements climatiques. « Nous avons déjà perdu 56 % de nos glaciers en cinquante ans [1]. La forêt, qui couvre un tiers du pays, connaît désormais des épisodes de sécheresse inconnus jusqu’ici. L’année dernière, quarante-trois incendies se sont déclarés dans des zones autrefois humides. Le débit de l’Amazone diminue alors que le fleuve irrigue neuf pays de la région. A terme, 70 millions de personnes pourraient être privées d’eau potable en Amérique latine. » La santé des hommes et des animaux est également menacée. « Avec la montée des températures, les moustiques vont jusqu’à 3 000 mètres d’altitude, entraînant dans leur sillage la malaria et la dengue. A l’inverse, certaines régions sont frappées par des épisodes de froid intenses, avec du gel accompagné de vents violents. L’année dernière, 140 000 alpagas (petits lamas, prisés pour leur laine) sont morts, ainsi que plusieurs habitants de la région. »

Un mouvement social qui renaît

Les dérèglements climatiques poussent les mouvements sociaux à resserrer les rangs pour venir en aide aux paysans et aux classes populaires. « Nous cherchons dans nos connaissances ancestrales les solutions de demain, comme trouver de l’eau à 3 000 mètres d’altitude, poursuit le militant. Nos paysans cultivent 3 000 variétés di érentes de pommes de terre et trois cents variétés de piments. Certaines plantes s’adapteront mieux que d’autres, les associations paysannes cherchent à les identifier. Elles mettent également au point des techniques résilientes qui évitent les maladies par des combinaisons et des rotations de cultures. »

Réactivée par la crise climatique, la société civile péruvienne sort pourtant d’une très longue période de léthargie. Certes, en 1978, une mobilisation des organisations populaires, des syndicats et d’une fraction des partis politiques était parvenue à contraindre la dictature militaire de Francisco Morales Bermudez à restaurer la démocratie. Cette victoire était d’autant plus remarquable qu’elle allait à contre-sens du reste de l’Amérique latine qui ployait sous le joug des juntes militaires. Vingt ans plus tard, cependant, au tournant du siècle, la gauche péruvienne avait totalement disparu, toujours à contre-courant du reste du continent qui renouait avec les gouvernements progressistes [2].

« Durant les années 1980 et 1990, analyse Santiago Fischer, de l’organisation belge Solidarité Mondiale, un conflit sanglant entre les forces gouvernementales et les guérillas du Sentier lumineux et du Mouvement révolutionnaire Tupac Amaru a fait 70 000 tués et profondément traumatisé la population. La pacification du pays s’est traduite par l’émergence d’un libéralisme triomphant qui a imposé l’idée que le bien-être reposait sur l’accès à la voiture, à la consommation, à l’argent. Être de gauche ou défendre l’environnement, c’était aller contre le développement et risquer d’être qualifié de terroriste. »

Au pays des Incas, où la terre, le soleil et l’eau sont vénérés par les communautés, les désordres du climat affectent le corps des hommes, mais également leur âme. « Lors d’une cérémonie annuelle très populaire, des pèlerins vont arracher de la glace sur les montagnes en surplomb de Cusco [la capitale traditionnelle située au sud-est du Pérou], pour la ramener sur la place d’armes de la ville en face de la cathédrale. Cette procession garantit la fertilité des champs et une année prospère. Mais les glaces disparaissent. Bien souvent les pèlerins reviennent les mains vides, ce qui laisse la population totalement désemparée par de si mauvais augures. On ne peut pas continuer à vivre comme cela. Le stress est tel que certains pensent à changer les rites. »

Le Pérou accueille 70 % des glaciers tropicaux de la planète. En cinquante ans, il a perdu plus de la moitié de ceux-ci à cause du réchauffement climatique.

L’embellie économique des années 2000, marquée par une croissance enviable comprise entre 3 et 6 % par an, n’a cependant pas fait reculer la pauvreté qui touche un Péruvien sur deux dans les campagnes. Au contraire, de nombreuses communautés assistent à la dégradation de leur cadre de vie sous l’effet du réchauffement climatique et des pollutions générées par l’industrie minière.
« De là est née une conscience très forte de la nécessité de protéger l’environnement, poursuit Santiago Fischer. On ne le réalise pas forcément, mais la conscience écologique est plus forte au Pérou, et dans toute l’Amérique latine, qu’ici en Europe. »

Lorsque la Commission économique pour l’Amérique latine et les Caraïbes (la commission régionale de l’ONU) prévient en 2014 que les changements climatiques risquent de se traduire pour le continent par une perte annuelle de production de richesse comprise entre 1,5 et 5 %, même les partis conservateurs affichent leur inquiétude.

Antonio Zambrano (à droite), coordinateur du Mouvement citoyen contre le changement climatique basé à Lima, et Santiago Fischer (à gauche), de l'ONG belge Solidarité Mondiale.  (Crédit : © J.-F.P )

D’autant que le pays n’est absolument pas prêt à affronter les crises à venir, même pas la capitale. Malgré la prospérité économique du pays, Lima, cette mégalopole de neuf millions d’habitants où vit un Péruvien sur trois, connaît chaque année des épisodes de disette. En cause, le relatif isolement de la ville qui n’est reliée à ses campagnes nourricières que par une unique route [3]. Lorsque les pluies bloquent la voie nationale, Lima est ainsi coupée de son approvisionnement. « Beaucoup de familles ne peuvent alors plus s’alimenter, s’indigne Antonio Zambrano. Nous encourageons donc l’émergence d’une agriculture urbaine qui garantisse une certaine autonomie alimentaire aux familles populaires. Nous devons vraiment travailler sur tous les terrains. Mais nous sommes de moins en moins seuls. Au Congrès, vingt sénateurs sur cent trente sont désormais prêts à relayer nos préoccupations, alors qu’il y a encore quelques années on était assimilés à des terroristes. »

Combat collectif pour la résilience

La COP20 (vingtième conférence sur le climat), qui s’est tenue à Lima en 2014, a été un moment fort pour les défenseurs de l’environnement. « Pour l’occasion, tous les mouvements sociaux se sont unis, se souvient Antonio Zambrano. Des organisations féministes, syndicales, indigènes, catholiques, qui ne se parlaient habituellement pas, se sont exprimées d’une seule voix. Ce fut probablement la grande force pédagogique de la COP20 au Pérou. Désormais, il est plus facile de travailler. Nous devons définitivement enterrer les démons de la guerre civile et engager la population et nos gouvernements dans le combat pour la résilience. Nous voulons également dénoncer une injustice fondamentale : le Pérou est responsable de seulement 0,3 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre, alors qu’il est parmi les pays les plus touchés par les désordres climatiques. En cela, les pays développés de- vraient nous soutenir dans nos e orts de résilience. »

[1Voir « Menaces sur les glaciers », Imagine n° 124 (novembre-décembre 2017).

[2L’accès à la présidence du Venezuela par Hugo Chavez en 1998, est suivi par l’élection de Lula au Brésil en 2002, Nestor Kirchner en Argentine l’année suivante, Evo Morales en Bolivie en 2005 et Rafael Correa en Equateur en 2006.

[3Le second axe qui dessert Lima, la transaméricaine reliant tous les pays du continent, emprunte la route des Andes peu agricole.

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