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Une femme, une cause

Veronica Serafini : Haro sur la fraude fiscale

Jean-François Pollet Jean-François Pollet 25 mai 2020

Imagine demain le monde - Economiste et chercheuse au Paraguay, Veronica Serafini dénonce l’incapacité des gouvernements latino-américains à taxer les grosses entreprises et les ménages riches. Après avoir enquêté sur le travail de son administration fiscale, elle va à la rencontre des classes populaires et rurales pour leur rappeler combien il est injuste qu’elles soient les premiers contribuables du pays.

« En Europe, quand vous dites ’fraude fiscale’, vous pensez à Google ou Apple [1]. Chez nous en Amérique latine, avec nos économies tournées vers l’extraction minière, nous pensons à Glencore, le géant anglo-suisse ou encore aux producteurs de soja qui exportent à leur manière les richesses de notre sol », s’exclame Veronica Serafini, chercheuse engagée au sein du Centre d’analyse et de diffusion de l’économie paraguayenne, et membre du réseau LATINDADD (Réseau Latino-américain pour la justice économique et sociale), partenaire du CNCD-11.11.11.

Et l’économiste de défendre bec et ongle la collecte de l’impôt : « Celui-ci finance l’action publique, réduit les inégalités et rend les sociétés plus cohérentes. Or nos gouvernements éprouvent de grosses difficultés à le percevoir. Nous avons accordé de généreuses réductions d’impôt aux entreprises étrangères, nous avons installé des zones franches exonérées de taxe et cela ne suffit pas, les fraudes restent massives. »

Selon ses calculs, chaque année, un peu plus de 200 milliards de dollars quittent illégalement l’Amérique latine. « Environ 20 % de ces détournements sont engagés pour alimenter la corruption, les trafics de drogue, d’armes et d’êtres humains et 80 % sont liés à l’évasion fiscale et à la délinquance financière. »

Plutôt que d’imposer les entreprises et les ménages riches, les Etats latinos se financent via la TVA, plus facile à lever, car elle est perçue auprès du consommateur. « En Amérique latine, la taxe sur la valeur ajoutée représente 28 % de l’ensemble des prélèvements, contre 20 % en moyenne dans les pays riches. Or celle-ci touche indistinctement riches et pauvres et apparaît nettement plus injuste qu’une taxe progressive sur le revenu. »

Pourquoi le continent sud-américain rencontre-t-il autant de difficultés à lutter contre la fraude en col blanc ? « Le rapport de force joue nettement en notre défaveur, avance la jeune économiste. Au niveau local, nous avons le plus grand mal à imposer notre volonté aux entreprises. Nos administrations fiscales sont servies par des agents pas toujours bien formés ou correctement encadrés et rarement bien payés, alors que les transnationales se font représenter par des consultants surpayés de grosses sociétés conseil, comme PricewaterhouseCoopers. »

Au niveau international, les pays latinos ne parviennent pas non plus à se faire entendre. « Nous, à l’exception du Chili et du Mexique, sommes trop pauvres pour rejoindre le G8, le club des huit pays les plus riches du monde, ou même l’OCDE qui regroupe les pays développés. Or c’est là que se discutent les modalités de la lutte contre le fléau de la fraude fiscale. Dans un souci d’équité et une volonté d’efficacité, la communauté internationale devrait transférer cette matière vers un organe de l’ONU qui regroupe tous les pays du monde. »

Pour faire avancer sa cause, Veronica Serafini a choisi la voie de l’éducation populaire dans son propre pays pour lever le voile sur la réalité dévastatrice de l’évasion fiscale. L’examen des comptes nationaux montre que 4,1 milliards de dollars sortent illicitement du Paraguay chaque année, soit pas moins de 14 % des richesses produites.

Evasion fiscale dévastatrice

« C’est le quatrième taux d’évasion fiscale du continent après le Honduras, le Costa Rica et le Nicaragua, dénonce-t-elle. La fraude est d’autant plus tragique qu’elle représente une somme équivalente à la totalité de nos dépenses publiques de santé et d’éducation alors que 26 % des Paraguayens vivent sous le seuil de pauvreté et que 40 % stagnent juste au-dessus de ce seuil. »

Le Paraguay, pays enclavé au cœur de l’Amérique du Sud, a subi l’une des plus longues dictatures du continent, celle du général Alfredo Stroessner qui s’est étalée de 1954 jusqu’en 1989.

«  Après le départ tardif des militaires, reprend l’économiste, une dizaine d’années furent nécessaires pour mettre en place un système démocratique, avec une législation adaptée qui reconnaisse des droits civiques, un gouvernement qui réponde au Parlement et une administration structurée. Pendant ce temps, les pays qui nous entouraient, comme le Brésil et l’Argentine, et un peu plus loin, le Chili, prenaient leur envol économique, alors que nous restions cantonnés à nos activités de base que sont l’élevage et la culture du soja. »

La jeune femme s’est penchée plus particulièrement sur les pratiques des producteurs de soja. « Le secteur ne s’acquitte d’aucun impôt alors que nous sommes le cinquième exportateur de cette fève. Ce n’est absolument pas normal et il faut le faire savoir. » Elle s’est ensuite associée aux organisations paysannes, la Via Campesina notamment, le réseau mondial des petits producteurs familiaux, pour aller porter son analyse dans le monde rural. Son action, qui dure depuis trois ans, est particulièrement appréciée dans les campagnes paraguayennes déchirées par une profonde fracture foncière.

« Nous connaissons la plus injuste répartition des terres au monde, reprend-elle, avec 85 % de la terre possédée par 2 % seulement de la population agricole. » Cette injustice fut encore aggravée par le général Stroessner qui distribua, durant sa dictature, huit millions d’hectares de terre publique à des politiciens, militaires et propriétaires terrain. « C’était le prix à payer pour se maintenir au pouvoir. Et depuis, nos campagnes sont déchirées par les conflits très durs qui opposent paysans sans terre et grands propriétaires.  » En 2012, une occupation de terre sanglante qui a fait dix-neuf tués (onze paysans et six policiers), a fait chuter le président en personne, avec la destitution de Fernando Lugo par le Sénat. « Cette révolution de palais n’a pas changé grand-chose, se désole la militante. Fernando Lugo a été remplacé par Horacio Cartes qui s’est contenté de s’enrichir dans la contrebande de cigarettes. Tandis que l’actuel président, Mario Abdo, est le fils de celui qui fut l’homme de confiance du général Stroessner. On ne doit pas s’attendre à les voir les bouger. »

Fondamentalisme et féminisme

La pauvreté et la gestion ubuesque des affaires de l’Etat poussent de nombreux Paraguayens à l’exil. « Six millions de personnes vivent au pays et un million est installé en Argentine. Je suis moi-même issue d’un couple mixte, sourit la jeune femme. L’Argentine s’est d’ailleurs longtemps montrée accueillante envers mes compatriotes en leur permettant d’accéder à tous les services sociaux, écoles, système de santé. Depuis la crise économique qui a frappé l’Argentine l’année dernière, cet accès n’est plus aussi aisé. » Cependant le combat de Veronica Serafini vise en particulier les autres femmes du Paraguay. « Les femmes sont confrontées à des situations très difficiles : abus sexuels, violences conjugales, mères célibataires. C’est un phénomène qui traverse toute la société et touche tous les foyers. »

Pour la chercheuse, la condition de la femme se trouve aujourd’hui au centre des deux grands mouvements sociaux et spirituels qui traversent le continent. « Jair Bolsonaro au Brésil, dit-elle, est un machiste affirmé élu grâce aux voix des fondamentalistes religieux. Ces mouvements qui apparaissent un peu partout exercent de très fortes pressions sur les femmes en s’opposant à l’avortement, ou en valorisant l’image de la femme au foyer. En même temps, je vois émerger de très fortes revendications féministes dans plusieurs pays. Je les accompagne à ma façon, en dénonçant l’injustice fiscale qui touche en particulier les femmes, car en faisant les courses, c’est elles qui payent la TVA et deviennent du même coup les principales contribuables de nos Etats. »

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[1Ces deux entreprises ont été au cœur de deux gigantesques affaires de fraude fiscale en Europe. En août 2016, la Commission européenne exigeait d’Apple le remboursement de 13 milliards d’euros de ristournes abusivement accordées par le fisc irlandais. Pendant seize ans, les bénéfices d’Apple n’avaient été taxés qu’à hauteur de 2 % alors que le taux d’imposition légal des entreprises en Irlande est de 12,5 %. En septembre dernier, Google a dû verser près d’un milliard d’euros pour mettre fin aux poursuites judiciaires lancées par le fisc français. Le géant américain avait déjà passé de tels accords avec d’autres pays européens notamment le Royaume-Uni et l’Italie. La firme a attiré l’attention des administrations fiscales en 2017 lorsqu’il est apparu qu’elle avait soustrait 20 milliards d’euros de l’impôt par une baisse artificielle de son chiffre d’affaires en Europe. La société s’acquittait d’hypothétiques droits de propriété intellectuelle auprès d’une de ses filiales basées en Irlande, filiale qui elle-même transférait ses revenus vers une société-écran aux Pays-Bas reversant ses fonds à une entreprise contrôlée depuis les Bermudes, un paradis fiscal.