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Pérou

Contre les intimidations et la corruption, défendons les journalistes du Sud

17 mars 2020

« Au Pérou, le journalisme est un métier à risque qui nous met en confrontation constante avec le pouvoir ». Lorsqu’elle prend la parole, Zuliana Lainez Otero, 40 ans, capte toute l’attention de ses interlocuteurs.

Journaliste comme son père avant elle, elle dirige le syndicat national de la profession. « Dans notre pays, le journalisme est peu rémunérateur, c’est surtout une vocation, un mode de combat et l’unique manière de dénoncer la corruption généralisée qui mine notre pays. »

  (Crédit : ANP/Facebook )

Dans ce pays, comme ailleurs en Amérique latine, les journalistes sont parfois comme les canaris dans une mine de charbon [1] : ils sont les premiers à mettre en garde contre les dérives de la corruption, contre les violations environnementales ou contre les abus de pouvoir. Avec ses partenaires, l’Opération 11.11.11 leur vient en aide.

Les journalistes sont comme les canaris dans une mine de charbon : ils sont les premiers à mettre en garde contre les dérives de la corruption et contre les violations environnementales.

C’est le cas au Pérou, où WSM (We Social Movements), une ONG membre du CNCD-11.11.11, soutient le syndicat national des journalistes. Zuliana, qui le préside, défend ses confrères contre les mauvais procès et les intimidations physiques.

Dans ce pays, la liberté de la presse est un droit à conquérir chaque jour. Et ces dernières années, les journalistes péruviens se sont battus pour la revendiquer pleinement. Face à l’apathie des grands journaux, on a vu des journalistes compétents démissionner pour fonder des petits médias en ligne dédiés à l’investigation. « Trois collectifs se sont particulièrement démarqués : Convoca (Convocation), Ojo Publico (Œil public) et IDL Reporteros (Reporters d’investigation), qui impulsent de véritables mouvements en lançant de grandes enquêtes qui sont ensuite reprises par la presse classique », explique Zuliana. Ces sites sont très suivis par des citoyens qui ont désormais accès à internet même dans les zones reculées.

Zuliana Lainez Otero  (Crédit : ANP/ Facebook )

Ces collectifs ont notamment contribué à faire toute la lumière sur le scandale « Lava Jato, du nom d’une opération anti-corruption initiée au Brésil, qui a éclaboussé toute l’Amérique latine. Le géant brésilien de la construction Odebrecht a reconnu avoir versé des centaines de millions de dollars à travers le continent pour obtenir des marchés publics. Ces pots-de-vin ont servi à financer des campagnes électorales, ou ont fini dans la poche de dirigeants corrompus.

Au Pérou, plus de 20 millions de dollars ont ainsi été versés par Odebrecht pour s’octroyer la construction d’une autoroute interocéanique. Ces révélations, qui ont compromis tous les présidents depuis le retour de la démocratie, ont laissé l’opinion publique péruvienne abasourdie. « Cinq présidents impliqués dans un scandale de corruption, l’histoire a de quoi inquiéter les citoyens. Mais je préfère voir le bon côté des choses. Dans cette affaire, le système judiciaire péruvien s’est montré capable de traduire en justice des hommes puissants et de dénoncer haut et fort la corruption », note Zuliana.

Malgré ces succès, la réalité des journalistes est loin d’être rose. Au Pérou, il est fréquent qu’ils soient agressés pour avoir publié un article dérangeant. Certains ont payé de leur sang leurs dénonciations courageuses. Depuis la chute de la dictature militaire en 1980, soixante-trois d’entre eux ont été assassinés au Pérou. « Et ce en toute impunité. Très souvent la police connaît les exécutants, chargés de la basse besogne, mais elle ne parvient pas à identifier le commanditaire qui n’est jamais inquiété », dénonce Zuliana.

Certains journalistes ont payé de leur sang leurs dénonciations courageuses

Cette impunité ne frappe pas que le Pérou. Elle s’étend à toute l’Amérique latine et atteint son paroxysme au Mexique où quatre-vingt-six journalistes ont été tués depuis 2010, dont huit l’année dernière. En moyenne sur le continent, seuls 2 % des crimes sont punis.

  (Crédit : ANP/Facebook )

Mais il n’est pas nécessaire d’assassiner les journalistes pour les faire taire. Les plaintes pour diffamation sont aussi récurrentes. Face à des procédures coûteuses et longues, les journalistes, souvent très précaires, réfléchissent à deux fois avant de s’attaquer aux puissants.

Dans ce contexte de menaces, le syndicat de Zuliana Lainez Otero s’est doté d’un bureau juridique. Aux premiers courriers des plaignants, les conseillers apportent des réponses apaisantes. Si la justice est malgré tout saisie, ils recommandent un avocat spécialisé. Souvent, ils font également jouer la solidarité internationale. « Un courrier émanant de la fédération des organisations américaines ou même de la Fédération internationale des journalistes montre au juge que le journaliste n’est pas tout seul. Cela conduit souvent les magistrats à se monter plus réceptifs aux arguments de la défense. » Le syndicat des journalistes péruviens peut également compter sur l’aide de WSM et de l’Opération 11.11.11 Opération 11.11.11 .

Au Pérou et ailleurs dans le monde, nous soutenons les journalistes et les associations qui se battent pour la justice et l’environnement, contre les pouvoirs corrompus et les accaparements.

Soutenez l'Opération 11.11.11

[1L’expression « un canari dans une mine de charbon » fait référence à une ancienne pratique de mineurs qui apportaient des canaris dans les mines de charbon. Au XIXe siècle, alors que l’exploitation des mines de charbon battait son plein, il était fréquent de retrouver, au fond des mines, un canari en cage. Très sensible aux émanations de gaz toxiques, impossibles à détecter pour les hommes ne bénéficiant pas des équipements modernes, le petit oiseau jaune servait d’outil de référence comme un détecteur. Ainsi, lorsqu’il mourait ou s’évanouissait, les mineurs se dépêchaient de sortir de la mine afin d’éviter une explosion ou une intoxication imminentes.