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le Salvador interdit l’extraction minière

Jean-François Pollet Jean-François Pollet 19 septembre 2017

Imagine demain le monde - Le Salvador, petit pays d’Amérique centrale, a ordonné en mars dernier la fermeture de toutes les mines de métaux installées sur son territoire. C’est la première fois qu’un pays décide l’interdiction totale des mines pour se prémunir des énormes dégâts environnementaux que cause leur exploitation.

« L’eau est plus précieuse que l’or », c’est sous ce slogan qu’une coalition d’organisations salvadoriennes ont réclamé durant dix ans l’abandon de l’exploitation minière. Et pour cause. Dans ce petit pays, essentiellement agricole et très peuplé – 6,3 millions d’habitants se partagent un espace équivalent aux deux tiers de la Belgique – l’accès à l’eau est vital pour la population. Or l’eau se raréfie à un rythme inquiétant. Une étude commandée par le Bureau pour la défense des droits de l’homme, qui dépend du ministère salvadorien de la Justice, révélait l’année dernière que la qualité de l’eau se dégrade à telle vitesse que dans 80 ans 600 000 familles en seront totalement privées. En cause : l’expansion des villes, le déboisement et le développement des monocultures. Mais surtout l’exploitation minière.

« Les mines d’aujourd’hui sont de gigantesques sites à ciel ouvert, regrette Juliette Renaud, chargée de recherche aux Amis de la terre, d’où s’échappent de tels volumes de poussière que l’air est irrespirable à des kilomètres à la ronde. Elles utilisent également des produits toxiques pour séparer le minerai de la roche, cyanure ou mercure, qui polluent cours d’eau, sols et nappes phréatiques. Les populations avoisinantes payent un très lourd tribut, elles voient leur environnement dévasté, leur eau empoisonnée, leurs terres confisquées. Souvent, elles doivent aussi subir les intimidations des vigiles des sites.  »

Procédure indigne

Le Salvador a encouragé l’extraction minière dans les années 90. L’activité devait favoriser le développement, créer des emplois et faire rentrer taxes et devises qui financeraient la politique sociale du gouvernement. En 2004, le pays renforce encore son ouverture au monde en signant le CAFTA, un traité de libre échange qui unit les pays d’Amérique centrale aux Etats-Unis. En 2008, les investissements directs étrangers atteignent un pic proche des 6 milliards de dollars (5,4 milliards d’euros) lorsque le Salvador refuse une licence d’exploitation minière à Pacific Rim (devenue OceanaGold en 2013) au motif que le projet du géant minier australo-canadien aurait entraîné un déversement
massif de produits toxiques, dont du cyanure, à 65 kilomètres de San Salvador, la capitale, et ses deux millions d’habitants.

La loi salvadorienne bannissant l’extraction minière est l’aboutissement de 10 ans de lutte des mouvements sociaux qui sont parvenus à relier les partis de gauche et une grande partie de l’Église catholique.

S’estimant lésée, la Pacific Rim, réclame alors au gouvernement salvadorien la bagatelle de 250 millions de dollars (225 millions d’euros) de dédommagement auprès de la cour d’arbitrage de la Banque mondiale qui siège à Washington. Commence alors une bataille judiciaire de sept ans qui connaîtra son épilogue en octobre dernier lorsque la cour d’arbitrage déboute définitivement la compagnie et la condamne à verser 8 millions de dollars de dédommagement au Salvador.

« Cette procédure indigne lancée par une multinationale, reprend Juliette Renaud, a encouragé l’apparition d’un mouvement social très fort, regroupant paysans, environnementalistes, militants progressistes et une partie de l’Eglise, pour dénoncer les pratiques de l’industrie minière. Pendant toute la procédure, les militants ont multiplié les actions. Ils ont noué des contacts avec les associations d’Argentine, du Costa Rica et de Colombie pour comprendre comment elles ont convaincu leur gouvernement d’interdire partiellement l’exploitation minière. Ils ont dénoncé à l’intérieur du pays, mais aussi à l’international, la procédure d’arbitrage déclenchée par Pacific Rim.  »

Fin de l’année dernière, lorsque la cour d’arbitrage donne raison au Salvador, la classe politique est prête pour une interdiction définitive de l’extraction minière. « Il y avait un moratoire depuis quelques années, qui n’avait pas été sanctionné par une loi, notamment en raison de la résistance des partis de droite. Mais cette fois, il n’y avait plus d’excuses », précise Frédéric Thomas, chercheur au Centre tricontinental (CETRI).

Cinq mois après la décision de la cour d’arbitrage, le parlement salvadorien vote à l’unanimité l’interdiction des mines. « Le secteur minier représente 0,3 % du PIB, reprend le chercheur. La décision n’a pas de grande incidence budgétaire, par contre elle est symboliquement très forte, car dans l’imaginaire des dirigeants latinos-américains les mines sont associées au développement économique et à la lutte contre la pauvreté. »

Plusieurs gouvernements latino-américains, Equateur, Pérou et Bolivie en tête, ont utilisé les revenus fournis par le secteur minier pour financer leur politique sociale. Avec un certain succès. L’extractivisme, du nom de ce modèle économique qui transforme une rente minière en allocations, a permis au tiers des familles pauvres latino-américaines de rejoindre les classes moyennes. « L’extractivisme a cependant montré ses limites, nuance Frédéric Thomas. Les travaux de l’écologiste Eduardo Gudyanas montrent que les coûts provoqués par les pollutions et les conflits sociaux annulent en grande partie le bénéfice de la rente minière. La décision du Salvador est un encouragement à se tourner vers d’autres modèles de développement qui favorisent l’agriculture durable et offrent une plus grande indépendance vis-à-vis des multinationales étrangères, essentiellement étatsuniennes. »

La décision du Salvador est un encouragement à se tourner vers d’autres modèles de développement qui favorisent l’agriculture durable et offrent une plus grande indépendance vis-à-vis des multinationales étrangères, essentiellement étatsuniennes.

Car pour l’instant, le Salvador, comme beaucoup de pays d’Amérique latine, reste très dépendant des Etats-Unis, son principal partenaire commercial, qui lui achètent des produits de base comme le café et le sucre, de la confection textile issue des zones franches salvadoriennes et des produits miniers. « On reste sur un modèle néocolonial avec d’un côté une offre de main-d’œuvre et de ressources naturelles bon marché et de l’autre des produits manufacturés à haute valeur ajoutée. »

Limiter l’obsolescence

L’humanité consomme chaque année 60 milliards de tonnes de matières premières extraites ou recyclées aux quatre coins du monde. Cette consommation toujours croissante pousse les entreprises à une course effrénée aux produits de base. « On creuse partout où c’est possible et n’importe comment, regrette Juliette Renaud, causant des dommages environnementaux irrémédiables. L’extraction d’un seul gramme d’or génère la production de pratiquement trois tonnes de gravats et pollue des quantités phénoménales d’eau. »

Aussi, la décision salvadorienne pourrait donner des idées à d’autres pays qui ont déjà commencé à brider l’activité minière. Le Costa Rica a décrété un moratoire sur l’exploitation du pétrole et des mines d’or. Plusieurs provinces d’Argentine interdisent l’usage du cyanure. L’Equateur et la Bolivie ont inscrit le droit à l’eau potable dans leur constitution. « On ne réglera cependant pas les pollutions causées par l’industrie minière en encadrant ses conditions de travail, conclut Juliette Renaud. Il faut également mettre en place de nouveaux modèles de consommation responsable, notamment chez nous. La vie d’un téléphone portable est de deux ans. Les ordinateurs doivent être régulière- ment remplacés. Si l’on veut réduire l’activité minière, il faut lutter contre l’obsolescence anormalement rapide de nos objets du quotidien, notamment en obligeant les constructeurs à allonger à 10 ans la durée de garantie de leurs produits. Il faut faciliter la réparation, le réemploi et le recyclage de nos biens, il y a là d’importants gisements d’emploi. »

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