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La crise du coronavirus exacerbe les inégalités au Pérou

Deuxième pays d’Amérique latine le plus touché par le COVID-19, le Pérou a pourtant pris assez rapidement une série de mesures pour affronter la crise sanitaire. Depuis quelques semaines, certains secteurs économiques ont pu relancer leurs activités, alors que le pic de la pandémie n’est toujours pas atteint. Dans ce pays assez inégalitaire, les grands centres urbains mais aussi les populations les plus fragiles sont les plus touchées. Le cas des peuples indigènes et autochtones d’Amazonie est éclairant.

Les mesures du gouvernement péruvien face à la pandémie

Rappelons que le Pérou s’est retrouvé ces derniers mois dans une crise constitutionnelle majeure, quand, fin septembre 2019, le président a dissout le Congrès, provoquant des élections qui, début février, ont abouti à la mise en place d’une nouvelle assemblée peu représentative : une fois exclus les abstentions et les votes dirigés vers des partis n’ayant pas atteint le seuil électoral de 5%, moins de 40% du corps électoral est désormais représenté au Parlement, un triste record [1].

Le premier cas de COVID-19 est annoncé au Pérou le 6 mars 2020. Une semaine plus tard, le président décide de suspendre tous les vols en provenance et en partance d’Asie et d’Europe, dès le 16 mars et pour une période de 30 jours. Ce n’est que le premier décret ministériel d’une longue série.

Le dimanche 15 mars, l’état d’urgence sanitaire est décrété pour trois mois : fermeture des frontières nationales et internationales, suppression des vols nationaux et internationaux, quarantaine totale et renforcement du système de santé via un financement de l’Etat sont quelques-unes des mesures prises. Dans la foulée, l’état d’urgence est décrété et impose l’immobilisation sociale de 20h00 jusqu’à 5h00 du matin. A ce moment-là, le nombre de cas détectés s’élève à 72.

Le 27 mars, le gouvernement annonce une prolongation de cet état d’urgence. Les personnes ne peuvent se déplacer seules que pour faire leurs courses, pour chercher des médicaments ou encore aller à la banque, en prenant toutes les précautions nécessaires. Le couvre-feu s’étend désormais de 18h00 à 5h00 du matin, les hommes et les femmes ne peuvent plus sortir en même temps, des jours leur sont attribués et le dimanche, personne n’a le droit de sortir.

Le 10 avril, l’état d’urgence est à nouveau prolongé ; le couvre-feu passe de 18h00 à 4h00 du matin, à l’exception de quelques districts qui sont en immobilisation sociale de 16h00 à 4h00 du matin. Le président insiste sur le fait que seule une personne par famille peut sortir faire les courses. Et bien que la mesure des jours différés pour les hommes et les femmes ait été supprimée, la population ne peut toujours pas sortir le dimanche. Le port du masque est rendu obligatoire en cas de déplacement. Plus inquiétant, la police et l’armée ont désormais l’immunité totale en cas de violences à l’encontre des civils.

L’état d’urgence a été ensuite prolongé à diverses reprises avec comme prochaine échéance le 30 juin.

L’état d’urgence sanitaire de 3 mois est quant à lui prolongé de 90 jours, jusqu’au 7 septembre ; il permet de poursuivre et renforcer les actions et mesures sanitaires exceptionnelles pour affronter cette pandémie en ce qui concerne les frontières, déplacements, les activités autorisées ou pas, etc.

La crise qui touche le quotidien

Les chiffres de la pandémie évoluent vite : le 13 mai, on dénombrait 72 059 cas de COVID-19 au Pérou et 2 057 morts ; le 8 juin, on dénombre 5 465 morts et plus de 196 000 cas détectés positifs [2]. Et les chiffres continuent d’augmenter. Selon les épidémiologistes nationaux, le pic ne semble pas encore atteint. Tout cela sans pouvoir comptabiliser toutes les personnes malades et décédées dans des zones où le système sanitaire est défaillant ou peu accessible (comme en Amazonie) où dès lors, les diagnostics ne suivent pas.

Comme dans de nombreux pays en développement, une grande partie de la population vit de l’économie informelle, sans accès à la protection sociale, et s’est donc retrouvée sans revenu dès les premières mesures de confinement. Certes, le gouvernement a débloqué différents types de primes liées au confinement [3], d’une valeur totale d’environ 200€ par famille. Elles sont accessibles pour les gens dans le besoin, mais arrivent fort tard. Beaucoup de familles pauvres ne sont pas recensées et les montants sont insuffisants. En milieu rural et isolé, il faut parfois se déplacer sur de longues distances pour aller jusqu’à un guichet retirer ce montant.

Les producteurs et productrices agricoles de la région de Lima souffrent aussi des mesures du gouvernement, comme des membres de la plateforme d’agriculture urbaine de Lima en témoignent. C’est le cas d’Amilcar Terrones Cerna, agro-producteur de « Maná, mi huerta hermosa » à Comas, qui explique qu’il a dû négocier avec la police pour obtenir la « permission » d’entrer dans le verger une heure par jour, pour arroser un peu et empêcher les plantes de se dessécher. Certains producteurs ne peuvent commercialiser leurs récoltes normalement [4], ils peuvent seulement le faire par livraison ou commande, mais la population n’est pas favorable à cette pratique, elle préfère pouvoir choisir ses aliments au marché, là où elle a l’habitude d’aller. Le manque d’eau est plus que jamais un obstacle pour le bon maintien des cultures et des élevages et les producteurs sont obligés de faire des sacrifices.

Une reprise d’une série d’activités en pleine crise

En pleine pandémie, et alors que le nombre de personnes infectées, hospitalisées en soins intensifs et décédées ne cesse d’augmenter, un autre décret a été promulgué le 10 mai. Il établit des mesures visant à promouvoir et à faciliter la reprise de certaines activités (« phase 1 ») pour réduire l’impact sur l’économie péruvienne de l’urgence sanitaire produite par le COVID-19.

Dans ses dispositions transitoires, ce décret accorde aux entreprises, comme les sociétés minières par exemple, la possibilité de geler pendant un an leurs titres (concessions minières) avec une série de mesures spéciales pour réactiver et optimiser l’exécution des projets d’investissement publics, privés et public-privé. Ces dispositions facilitent également les procédures administratives et de certifications environnementales.

Cependant, le MOCICC, partenaire du CNCD-11.11.11, [5] identifie un vrai danger concernant ces mesures : elles compromettent sérieusement le respect de l’environnement et le droit à une participation adéquate des communautés environnantes (ce qui, à long terme, finit par nuire encore plus au projet en question). Par exemple, le fait de prolonger automatiquement d’un an la validité des certifications, autorisations, permis ou licences génère un risque social et environnemental non mesuré : beaucoup de choses peuvent évoluer en un an et la prolongation ne devrait donc pas être automatique. Concernant la participation citoyenne, il est évident que le remplacement du « face à face » par l’utilisation de moyens électroniques et virtuels dans des territoires où il y a peu de connexion à Internet risque d’amplifier les conflits sociaux. Enfin, le décret exonère les entreprises de présenter certains rapports qui impliquent un travail sur le terrain.

Bien que cette mesure semble conforme aux mesures de confinement, un projet ne devrait pas être autorisé à aller de l’avant s’il est impossible que le travail sur le terrain (analyse d’impacts, contrôle de mesures de mitigation…) puisse avoir lieu. C’est particulièrement vrai pour les projets d’extraction, qui nécessitent des visites in situ pour éviter toute mise en danger des populations indigènes ou autochtones, de la flore ou de la faune de la région.

Richard O’Diana Rocca du MOCICCconclut que « nous ne devons pas laisser cette situation d’urgence nous prendre au dépourvu et approuver des règlements qui influenceront plus tard la génération de possibles conflits sociaux dans notre pays  ».

Le 5 juin, le passage en « phase 2 » de reprise économique autorise la relance des activités minières à toute échelle, tant au niveau de l’exploration, que l’exploitation, le stockage, traitement et transport, avec comme exigence le dépôt d’un protocole santé, mais sans devoir attendre que ce protocole ne soit approuvé par le ministère de Santé…
Dans son communiqué, le MOCICC demande à l’Etat « de même, si l’on doit être solidaire dans la lutte contre le COVID-19, il ne faut pas revenir à la situation d’avant crise et la réactivation économique à venir doit s’orienter vers une transition énergétique, sociale et écologique ».

Il est urgent de renforcer la pression citoyenne afin de parvenir à des mesures internationales réellement contraignantes.

« Virus para los pobres, Corona para los ricos »

Le cas péruvien est emblématique de la situation en Amérique latine. L’arrivée du COVID-19 cause un stress supplémentaire, renforçant inégalités et pauvreté dans cette région qui fait déjà partie des plus inégalitaires au monde [6]. La Commission économique pour l’Amérique latine et les Caraïbes (CEPAL) avertit que le COVID-19 pourrait apporter 35 millions de nouveaux pauvres dans la région, dont 22 millions d’extrêmement pauvres. Les victimes directes du virus risquent donc d’être moins nombreuses que celles affectées par la crise sociale et économique, qui va toucher plus durement les populations fragilisées. Au-delà des mesures sanitaires, les décisions que les pays latino-américains prennent aujourd’hui vont probablement déterminer les orientations politiques dans tous les secteurs des années à venir. Par exemple, le Président péruvien Vizcarra propose une « taxe solidaire » qui devrait toucher particulièrement la classe moyenne pour financer les dépenses dues à la crise sanitaire.

Mais la crise pourrait aussi être une opportunité de revoir de manière globale la politique fiscale du pays, non pas en sollicitant les classes moyennes, mais en la réorientant vers une contribution progressive des plus riches, les bénéfices des entreprises multinationales notamment des secteurs les plus polluants (en particulier pétroliers et miniers). Ceci, non seulement pour financer les politiques sociales urgentes, mais aussi pour refinancer les services publics, notamment hospitaliers, et mettre en place une véritable protection sociale universelle qui sauvera des vies face à de nouvelles pandémies ou autres chocs socio-économiques futurs.

Situation compliquée en Amazonie

Juste avant que le COVID-19 n’atteigne l’Amérique latine, une épidémie de dengue s’est déclarée, principalement en Amazonie péruvienne, bien que des cas aient été déclarés jusqu’à Lima.

L’arrivée de ce nouveau virus, le COVID-19, met d’autant plus en danger les peuples indigènes que les régions où ils vivent ne disposent pas toujours de centre de santé (environ 4 communautés sur 10 possèdent un établissement de santé sur leur territoire). Dès avril, les peuples indigènes ont réclamé un plan spécial du gouvernement pour les soutenir. Sans réponse, ils ont donc pris des mesures strictes : la fermeture des frontières d’entrée dans leurs communautés, l’interdiction pour la population d’aller dans les villes voisines. Dans les régions frontalières telles qu’avec l’Equateur, où une action conjointe entre États est nécessaire pour contrer la propagation du virus, certains peuples indigènes gardent les frontières pour éviter le transit de personnes et ainsi la propagation du virus.

Mais ce n’est que le 10 mai qu’un décret spécifique a été pris concernant les populations indigènes d’Amazonie, soit 50 jours après le début de la crise. Celui-ci vise à les soutenir « en garantissant leurs droits linguistiques et l’articulation entre les entités publiques et indigènes ». Ce qui présage de nombreuses difficultés, comme la mesure permettant à la police nationale et aux forces armées de superviser le contrôle du trafic fluvial et terrestre dans cette région. Des conflits sociaux risquent de surgir, étant donné que la Constitution du Pérou, comme différents traités internationaux, spécifie que les peuples autochtones exercent une fonction juridictionnelle sur leurs territoires et qu’il faut donc une coordination effective (et non pas une imposition) entre les forces de l’ordre péruviennes et ces organisations indigènes.

Un autre point délicat vise la situation des peuples indigènes en situation de premier contact (IPACI). Il est précisé que « des mesures et des procédures sûres et adéquates devront être mises en place pour les soins de santé en sachant que tout acte nécessite le consentement éclairé des peuples en situation de premier contact, obtenu avec pertinence culturelle ». Or, justement, comme le signale Richard O’Diana Rocca du MOCICC, partenaire du CNCD-11.11.11, « l’idée de peuples indigènes isolés est précisément d’éviter toute forme de contact avec l’extérieur, ce qui pourrait être compromis si cet article est appliqué et pourrait ouvrir la porte à bien d’autres choses ».

Cet article a été rédigé avec le soutien de Pauline Tasiaux, stagiaire au MOCICC.

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