×

Transition juste : le retour à la normale n’est pas une option

Rebecca Thissen Rebecca Thissen 17 mai 2020

2020 s’annonçait comme une année décisive pour le climat et pour la planète. Si la crise sanitaire actuelle a des conséquences humaines, sociales et économiques désastreuses que les lobbies tentent d’exploiter pour abandonner l’agenda climatique, elle peut aussi représenter une opportunité de « reconstruire notre monde en mieux », selon les mots du Secrétaire Général des Nations Unies. Plutôt qu’un « retour à la normale », nous devons saisir cette occasion pour accélérer la transition vers une société bas carbone, plus égalitaire et plus résiliente, au Nord comme au Sud.

2020 se présentait comme une année clé dans la lutte contre le dérèglement climatique. En effet, l’ensemble des Etats parties à l’Accord de Paris s’étaient mis d’accord, lors de la COP 21 en 2015, pour en faire une étape clé pour l’action climatique. Tout d’abord, c’est l’année qui marque le début de la mise en application effective de l’Accord. En principe, donc, l’ensemble des négociations visant à opérationnaliser le texte de l’Accord (Rule Book) devait être clôturé cette année. Par ailleurs, les Etats sont censés soumettre de nouveaux plans climat revus à la hausse d’ici la fin de l’année. Bien que la COP 26 ait été reportée, cet engagement reste d’actualité tant il est crucial pour espérer un jour atteindre les objectifs de l’Accord de Paris.

Ensuite, sur le plan financier, l’enjeu est de taille : l’objectif collectif d’octroyer 100 milliards de dollars annuellement aux pays en développement pour les aider face au réchauffement (limiter leurs émissions et s’adapter aux dérèglements climatiques) doit également être atteint cette année. Cet objectif, défini dès 2009, reste essentiel pour les pays les plus vulnérables. Or, selon les dernières estimations d’Oxfam, les pays donateurs n’honorent pas leur engagement [1].

Enfin, cette année était également cruciale pour la question de la biodiversité. L’important sommet sur la question, la 15e réunion de la Convention de l’ONU sur la biodiversité (ou COP15), a dû lui aussi être reporté. Or, cette question ne peut pas non plus sortir du champ des priorités, la crise actuelle nous rappelant avec force combien la protection de la biodiversité et des écosystèmes est nécessaire pour prévenir les pandémies.

« Une rare opportunité pour reconstruire notre monde en mieux »

Si l’agenda climatique international a été chamboulé par la crise sanitaire, nous pouvons nous réjouir d’avoir vu le Dialogue de Petersberg sur le climat [2] maintenu les 27 et 28 avril derniers. Réunis virtuellement autour de la Chancelière allemande Angela Merkel, plus d’une trentaine d’Etats étaient représentés, parmi lesquels les plus grands émetteurs tels que la Chine et la Russie, des pays en développement et de nombreux Etats européens, dont la France, le Royaume Uni, la Finlande et la Pologne. Absent notable : les Etats-Unis, qui n’avaient pas été invités. Frans Timmermans, vice-président de la Commission européenne, en charge du Green deal, a également pris la parole. Tous se sont accordés dans leurs prises de parole respectives : la relance économique qui suivra la crise sanitaire du COVID19 devra être verte et durable.

Etaient également invités des représentants des organisations internationales, dont le Secrétaire Général des Nations Unies Antonio Gutteres, qui a insisté sur le fait que nous « disposons d’une rare et brève opportunité de reconstruire notre monde en mieux [3] », ou encore la directrice générale du Fonds monétaire international Kristalina Georgieva qui a exhorté les gouvernements à investir massivement dans les secteurs verts, à supprimer les subventions aux combustibles fossiles et adopter rapidement une taxe carbone [4].

Attention aux vents contraires

Ces déclarations officielles sur la scène internationale sont encourageantes. Cependant, rien n’est gagné d’avance. En effet, les détracteurs de l’ambition tentent d’utiliser la crise sanitaire comme prétexte pour affaiblir, voire abolir, certaines politiques climatiques et environnementales. En Europe, de nombreux lobbies mais également certains Etats, comme la Pologne et la République tchèque, appellent à un report voire à un abandon du Green deal européen, le plan de travail phare de la Commission pour faire de l’Union européenne le premier continent climatiquement neutre d’ici 2050 [5]. Par ailleurs, les pressions sont fortes de la part de certains secteurs, notamment l’industrie fossile et le secteur de l’aviation, pour pouvoir recevoir des aides financières importantes sans contrepartie de la part des Etats [6]. Pour de nombreuses ONG et associations, ces aides publiques doivent être conditionnées à des engagements supplémentaires de la part des entreprises, tant sur le plan environnemental, social que fiscal [7].

A l’opposé de ces intérêts particuliers, l’intérêt général impose que les réponses données à la récession permettent de construire un système économique juste, durable et résilient. Concernant l’Union européenne, le cadre doit être donné par le Pacte vert européen. Si le Green Deal européen n’est pas parfait [8], il a le mérite de donner un cap clair et transversal. La crise sociale qu’exacerbe la récession actuelle renforce toutefois l’importance de promouvoir une transition écologique juste et créatrice de nouveaux emplois décents, afin de répondre simultanément au défi des inégalités et de la pauvreté.

Une transition réellement juste, au Nord…

La question de la relance économique est centrale pour assurer un emploi décent et une vie digne à l’ensemble des citoyens et citoyennes. Celle-ci doit nous permettre d’accélérer la transition vers un monde bas carbone, plutôt que provoquer un « effet rebond ». Cependant, rien de tout cela ne peut s’envisager sans réelles garanties sociales. En effet, la transition pour décarboner notre économie aura un impact sur de nombreux secteurs, tels que celui de l’énergie fossile, des transports, de l’agriculture ou encore de l’industrie. La volonté d’inscrire la dimension sociale dans la transition écologique a été réaffirmée dans une importante déclaration sur la transition juste, signée par près de cinquante Etats lors de la COP24 [9].

Consciente que l’enjeu d’une transition écologique socialement juste serait déterminant pour le succès du Pacte vert européen, la Commission européenne a mis en place le Fonds pour la transition juste [10]. Cet instrument vise à soutenir, dans leur transition, les régions les plus dépendantes des énergies fossiles ou des processus à forte intensité de carbone – à commencer par la Pologne dont les centrales à charbon fournissent 80% de l’électricité. La question du financement reste cependant cruciale, afin d’assurer un soutien et un accompagnement réels aux travailleurs et travailleuses dont les emplois sont menacés.

En outre, la pandémie a mis en exergue ce que nous savions déjà : ce sont les personnes les plus vulnérables et les plus marginalisées qui sont les plus impactées en cas de crises, que ces dernières soient sanitaire ou climatique. Dans ce contexte, les politiques climatiques et environnementales peuvent être un levier important de réduction des inégalités et de la pauvreté, notamment en réduisant la précarité énergétique. C’est pourquoi les montants colossaux que les Etats doivent dépenser dans l’urgence doivent être cohérents avec les Objectifs de développement durable à plus long terme, impliquant notamment la transition vers la neutralité carbone, l’éradication de l’extrême pauvreté et la réduction des inégalités sociales.

… Comme au Sud

La crise sanitaire nous aura également rappelé que, dans un monde aussi globalisé et interdépendant que le nôtre, nous sommes tous dans le même bateau face à des enjeux mondiaux, mais tout le monde n’est pas assis à la même place. Cela vaut aussi pour la crise climatique. Si ses conséquences sont visibles sur tous les continents, ce sont les pays en développement qui sont les plus violemment touchés. A titre d’exemple, un rapport récent annonce qu’un tiers de la population sera amené, d’ici 2070, à vivre dans des zones aussi chaudes que le Sahara [11]. L’ensemble du globe sera touché par la hausse des températures mais, selon l’étude, les zones qui seront les plus affectées par ces conditions extrêmes font partie des plus pauvres au monde. Les pays les plus menacés sont l’Inde, le Nigeria, le Pakistan, l’Indonésie et le Soudan. Cela modifiera les conditions de vie de milliards de personnes et posera également des enjeux énormes en termes de sécurité alimentaire et de déplacements de populations.

Face à ce constat, le renforcement de la coopération internationale est indispensable – aussi bien en matière climatique que sociale. C’est d’autant plus essentiel maintenant, au vu des conséquences dévastatrices du COVID-19 Covid-19
Coronavirus
pour ces pays, d’un point de vue humain, mais aussi d’un point de vue économique et social. En effet, selon une estimation d’Oxfam], la crise sanitaire actuelle, combinée à la récession économique, menace de plonger un demi-milliard de personnes supplémentaires sous le seuil de pauvreté [12].

Ne gâchons pas une crise

Nous savons aujourd’hui que la réponse donnée à la crise de 2008-2009 n’a pas permis d’obtenir un changement systémique et durable, notamment car la plupart des pays ont laissé en place des subventions néfastes pour l’environnement et n’ont pas adopté les réglementations adéquates. Or comme le dit le philosophe et sociologue français Bruno Latour, « nous ne pouvons pas nous permettre de gâcher une crise [13] ». Nous ne pouvons perdre une décennie supplémentaire à alimenter un système qui conduit à des crises sociales, environnementales et sanitaires planétaires. Le retour à la normale n’est pas une option.

[1Oxfam (2018) : Les vrais chiffres des financements climat. https://www.oxfam.org/fr/...

[2Le Dialogue de Petersberg sur le Climat (Petersberg Climate Dialogue ou PCD, en anglais), est une étape annuelle clé pour l’agenda climat international. Ce forum de discussion ministériel informel, parallèle au processus des négociations de la Conférence Cadre des Nations Unies sur le Changement Climatique (CCNUCC), avait été lancé par la chancelière allemande, Angela Merkel, à la suite de l’échec de la COP 15 de Copenhague en 2009. Plus d’informations : https://www.bmu.de/en/pet...

[5Voir notre analyse du Pacte vert européen : https://www.cncd.be/analy...

[7Voir à ce sujet la position du mouvement environnemental en Belgique : https://www.iew.be/aerien...

[11PNAS (2020), Future of the human climate niche. https://www.pnas.org/cont...

[12Oxfam (2020). Dignity not destitution. An ‘Economic Rescue Plan For All’ to tackle the Coronavirus crisis and rebuild a more equal world. https://oxfamilibrary.ope...