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Coronavirus en Amérique latine : mise en quarantaine de la contestation ?

Stephane Compère Stephane Compère 6 avril 2020

L’arrivée du coronavirus dans une région qui se croyait jusqu’ici épargnée devient un problème sanitaire majeur qui risque de faire des dégâts dans des pays dont les systèmes de santé sont moins développés qu’en Europe. Effet collatéral, les contestations populaires qui touchaient certains pays latino-américains risquent de s’essouffler.

Identifié pour la première fois en Chine, le COVID-19 Covid-19
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a rapidement provoqué une pandémie mondiale : après s’être étendu à l’Iran et à l’Italie, il touche aujourd’hui quasiment tous les pays de la planète. L’Amérique latine, un temps préservée, s’apprête vraisemblablement à payer elle aussi un lourd tribut à cette maladie. Rappelons cependant que le sous-continent est déjà affecté par d’autres maladies : grippe, malaria, fièvre jaune, et surtout par l’épidémie de dengue, transmise par des moustiques, la pire jamais enregistrée, qui a touché plus de 3 140 000 personnes et en a tué 1 534 en 2019 [Source : OPS.] et qui, en date du vendredi 6 mars, touchait toujours 569 400 personnes faisant 118 morts depuis le début de l’année, selon Le Monde.

Des mesures face au COVID-19 renforcées

La situation sanitaire face au coronavirus en Amérique latine et dans les Caraïbes, comme ailleurs, évolue très rapidement. A l’heure où tous les pays latino-américains sont touchés et les premiers cas mortels sont constatés, les autorités de chaque pays génèrent des réponses parfois divergentes.

Au Chili, ce 18 mars 2020, le président Sebastián Piñera a décrété un état d’exception constitutionnelle de catastrophe de 90 jours pour faire face à la crise déclenchée par le coronavirus et un couvre-feu qui va restreindre la liberté de réunion dans les lieux publics. Plus précisément, des représentants des forces armées seront nommés pour prendre la direction des opérations dans chacune des régions.

Le Brésil est le pays le plus touché, avec, au 30 mars 2020, plus de 4 256 personnes infectées, dont 136 sont mortes du virus. Face aux réticences du gouvernement central, les Etat de Rio et São Paulo ont décrété l’état d’urgence. Le gouvernement a cependant décidé de décréter l’état de calamité publique en raison de la pandémie, ce que le Congrès national a approuvé ce 19 mars. La proposition ouvre la voie à l’augmentation des dépenses de santé dans le pays. Le président Bolsonaro, qui à l’instar de ses collègues Donald Trump ou Boris Johnson, avait jusqu’à présent tenté de minimiser l’impact de la pandémie pour préserver l’économie, parlant « d’hystérie », admet maintenant la gravité de la pandémie [ Brasilia De Fato ], tout en affirmant que « le groupe à risques, c’est celui des personnes de plus de 60 ans. Alors pourquoi fermer les écoles ? » De plus en plus isolé par sa gestion délétère de la situation, il est désormais sous la menace d’une destitution, l’un des juges du Tribunal suprême fédéral ayant introduit une demande officielle de mise à l’écart auprès du Procureur général de la République.

En Argentine, le président Alberto Fernandez, qui avait décrété le jeudi 19 mars 2020 le confinement « préventif et obligatoire » de tous les habitants, vient de le prolonger jusqu’après les vacances de Pâques.

La Bolivie a elle aussi proclamé ce mardi 17 mars l’« état d’urgence sanitaire » et a instauré un couvre-feu jusqu’au 15 avril qui couvre la moitié de la journée. Plusieurs pays dont la Colombie, l’Équateur, le Chili, l’Argentine, le Pérou et le Venezuela ont fermé leurs frontières. Le couvre-feu est imposé dans certaines régions de Colombie, au Pérou et en Équateur, tandis que le Venezuela et le Pérou ont imposé « un confinement total ».

L’Amérique centrale et les Caraïbes ne sont pas épargnées : le Salvador, Cuba, la Jamaïque, le Costa Rica, le Nicaragua ont annoncé leurs premiers décès. Parmi ces pays, Cuba a annoncé, entre autres mesures, la fermeture des écoles, la suspension des transports publics entre les provinces et le confinement des touristes dans les hôtels. Le Salvador a déclaré la quarantaine nationale et l’« alerte rouge », permettant au gouvernement l’envoi de militaires pour surveiller les frontières. Le Président du Guatemala, Alejandro Giammattei, a annoncé également l’interdiction d’entrée des étrangers et déclaré l’état de « calamité publique ». Haïti, pays le plus pauvre de la région, comptabilisait au 30 mars quinze premiers cas officiels d’infection. Le pays a déclaré l’état d’urgence et a fait fermer ses frontières, aéroports, écoles, parcs et autres espaces publiques, en imposant un couvre-feu nocturne.

La réaction des autorités des pays latino-américains est variable dans leurs approches et leur intensité

La réaction des autorités des pays latino-américains est donc variable dans leurs approches et leur intensité. Certains ont pris des mesures de confinement ou de quarantaine plus rapidement et intensément que d’autres, tandis que les fermetures des frontières sont généralisées. La plupart ont renforcé ces mesures ces derniers jours et plusieurs pays ont pris des mesures d’appui social, de distribution de nourriture, d’aide aux plus démunis ou encore de soutien aux petites entreprises.

Des systèmes de santé fragiles

La question se pose cependant de savoir si les systèmes de santé et hospitaliers en Amérique latine seront suffisamment résiliants pour affronter la pandémie. [1]

Un indicateur fiable pour évaluer le degré de réussite du système de santé d’un pays est l’espérance de vie de la population. Le Chili, le Costa Rica et Cuba ont l’espérance la plus élevée (79 ans), alors qu’à l’autre bout de la liste on retrouve Haïti (63,5 ans), Guatemala (72 ans) et El Salvador (73 ans). En comparaison, celle de la Belgique est de 82 ans [2].

Un autre indicateur important est la mortalité infantile, car elle révèle la pénétration du système de santé dans la population. Ici aussi le Chili et Cuba, aux modèles social, politique et économique pourtant aux antipodes l’un de l’autre, ont les meilleurs scores, alors qu’Haïti se retrouve loin derrière.

De manière générale, et avant même cette situation de crise, selon le site d’informations argentin Infobae, « on pourrait penser que les pays ayant les meilleurs indicateurs de santé sont ceux qui investissent le plus dans ce secteur, mais ce n’est pas forcément le cas » [3]. Si l’on considère les dépenses de santé en pourcentage du PIB, le Costa Rica et Cuba arrivent en tête, allouant près de 10% selon les chiffres de l’OMS. Ici, il est possible de trouver une corrélation entre les dépenses et les résultats. Mais au troisième rang se trouvent le Brésil et le Paraguay, qui eux, alors qu’ils allouent 8,9% de leur PIB, sont loin d’avoir des systèmes de santé performants. De même, avoir de nombreux hôpitaux, avec de nombreux lits, n’est pas une garantie de qualité des services de santé. « La corrélation est valable pour Cuba, qui est en tête avec 53 lits pour 10 000 habitants, mais pas pour l’Argentine, deuxième, avec 47 lits pour 10 000 habitants, soit plus du double qu’au Chili (21), mais qui présente pourtant de moins bons résultats » [4].

Cependant, en période de crises sanitaires comme celle du coronavirus, il est évident que la disponibilité de personnel qualifié et en bonne santé, la quantité de lits disponibles, la présence de matériel (respirateurs, gants, combinaisons, capacités de dépistage,…) en quantité et qualité suffisante seront déterminantes.

Le nombre d’unités de soins intensifs est un des facteurs clé pour limiter le nombre de décès des personnes ayant eu accès aux services de santé… Et force est de constater que ce nombre est majoritairement insuffisant, d’autant que les chambres de ce type « sont toujours occupées » pour soigner d’autres pathologies, comme en Argentine où le chiffre atteint les 90 % (La Nación), laissant peu de place à l’arrivée massive de patients atteints du coronavirus.

Lits dans les hôpitaux par 10.000 habitants.   (Crédit : Source : Infobae avec les données l'OMS – 2014. )

En termes de préparation à une pandémie, le Global Health Security Index a publié en octobre 2019 un classement de niveau de préparation de 195 pays à une urgence sanitaire mondiale. Pour le Latin America Risk Report, qui reprend ce classement, « aucun pays d’Amérique latine n’est considéré comme bien préparé. Cinq pays d’Amérique centrale et d’Amérique du Sud sont plus préoccupants : le Belize, le Guatemala, la Guyane, le Honduras et le Venezuela. Les problèmes clés pour le Guatemala, le Honduras et le Venezuela sont la combinaison d’une mauvaise infrastructure de santé publique, de tensions politiques et de la présence de gangs et d’autres acteurs armés non étatiques » [5].

Une fragmentation des systèmes de santé

Par ailleurs, les systèmes de santé d’Amérique latine sont fragmentés et segmentés. Les soins de santé sont répartis entre plusieurs gestionnaires : l’État, les œuvres sociales et les acteurs privés. Ce qui rend la coordination compliquée et inefficace.

Selon l’Organisation panaméricaine de la santé (OPS), en Amérique latine, l’absence d’accès aux soins de santé affecte encore des centaines de millions de personnes. Trois personnes sur dix n’y ont pas accès pour des raisons économiques ; d’autres pour des raisons d’éloignement des postes de santé. De même, selon l’OMS, « le manque de financement adéquat et l’utilisation inefficace des ressources disponibles sont des défis majeurs pour progresser vers l’accès universel à la santé et la couverture sanitaire universelle. Alors que les dépenses publiques moyennes de santé dans les pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) représentaient 8% du PIB en 2011, les dépenses publiques de santé dans les pays d’Amérique latine et des Caraïbes représentaient seulement 3,8% du PIB » [6].

Il est probable que la lutte contre le coronavirus dans bon nombre de pays d’Amérique latine et des Caraïbes saturera rapidement les systèmes de santé (surtout dans des pays fragilisés ou en déliquescence sanitaire comme en Haïti ou au Venezuela), notamment par le manque de matériel adéquat et suffisant, mais aussi par le manque de personnel soignant, dans un continent où « dans 11 pays de la région, il existe un déficit absolu d’agents de santé (moins de 25 médecins, infirmiers et sages-femmes certifiés pour 10 000 habitants)  » [7].

Des mesures contrastées et des mouvements sociaux affaiblis

Comme partout ailleurs, la pandémie aura des conséquences contrastées sur la vie sanitaire, économique et sociale des pays sud-américains.

Par exemple, en Bolivie, l’élection présidentielle du 3 mai, censée permettre au pays de sortir de la crise qui a résulté des élections de l’an passé, est postposée. Par contre, le coronavirus n’aura pas empêché la réélection de Luis Almagro ce vendredi 19 mars à la tête de l’Organisation des Etats américains (OEA), malgré la demande de report de la moitié des pays membres.

Au Brésil, le président Bolsonaro a fait fermer les frontières aux ressortissants européens et asiatiques. Mais la contestation face au gouvernement reste vive, et si elle ne peut plus se faire dans la rue, elle continue sur les réseaux sociaux. Le journal Diario Carioca reprenait que « mercredi (18 mars) dans différentes régions du Brésil, il y a eu des « panelaços  [8] » contre le gouvernement de Jair Bolsonaro. Sur Twitter, le hashtag #ForaBolsonaro a atteint la première place dans les tendances mondiales. Dans le pays, le sujet le plus commenté était « panelaço contre Bolsonaro » (Diario Carioca).

La fermeture des frontières entre le Venezuela et la Colombie a des effets dramatiques pour les migrants.« Les Vénézuéliens qui sont en situation irrégulière sont désormais expulsés. Des familles sont séparées », analyse Marie Delcas dans Le Monde. Et d’ajouter : « Confiner la population est un défi dans un pays où plus de 50 % de la main-d’œuvre est employée dans le secteur informel. A Cucuta (Colombie), ce chiffre atteint 70 %. (…). Comment confiner des gens qui, dans la journée, gagnent tout juste de quoi manger le soir ? »

L’Argentine se prépare à une explosion des cas d’infection dans les prochaines semaines (820 cas et 20 morts au 30 mars) et elle a pris de sérieuses mesures de confinement. Elle était déjà en récession depuis deux ans avec un taux de pauvreté en augmentation et une forte inflation. Ces mesures de confinement vont donc avoir des conséquences négatives sur son endettement et son économie déjà en berne.

Au Mexique, un des pays ayant le plus haut taux de criminalité au monde, alors que les autorités tardent à prendre des mesures fortes pour lutter contre le coronavirus, on constate une baisse des homicides volontaires en février (-1,5%) par rapport à février 2019 ; par contre les féminicides sont en forte hausse (24%) pour la même période (DW). En Equateur, petit pays proportionnellement plus touché que les autres avec 1924 cas d’infection et 58 morts, ce 30 mars, les ministres du Travail et de la Santé ont démissionné.

Au Nicaragua, qui vient d’enregistrer ses premiers cas, le gouvernement Ortega réagit a contrario de tous les autres Etats : pas de fermeture généralisée des écoles, pas de mesures préventives dans les universités, pas de confinement. Au contraire le gouvernement prévoit l’organisation de centaines d’activités récréatives, touristiques ou culturelles et l’envoi de milliers de « brigadistes » dans les rues pour faire du porte à porte et expliquer des mesures sanitaires liées à la dengue. Pour sa part, la Première dame et Vice-présidente, Rosario Murillo, a invité les partisans à participer à une marche pour « L’amour en temps de COVID-19 ». Dans ce pays, c’est l’opposition qui demande au gouvernement d’appliquer les mesures recommandées par l’OMS, y compris le confinement, alors qu’elle était dans la rue depuis deux ans pour se battre pour ses libertés et compte toujours environ 120 000 exilés politiques.

Inversement, au Chili, alors que la contestation face au gouvernement de Sebastian Piñera était forte depuis octobre dernier, elle risque de s’essouffler suite au décret d’« état de catastrophe » promulgué pour 90 jours. Une des revendications des manifestants portait sur la révision de la Constitution, héritage des années Pinochet. Le gouvernement, sous pression de la rue, avait proposé un plébiscite pour une réforme constitutionnelle qui devait se tenir ce 26 avril, et qui est reporté au 25 octobre.

Enfin, en Colombie, également en proie à une forte contestation depuis plusieurs mois contre les réformes du travail et des pensions proposées par le gouvernement d’Ivan Duque, les organisations syndicales ont appelé les travailleurs et travailleuses à se mobiliser pour une grève nationale « à la maison » ce 25 mars, avec des « cacerolazos » toutes les deux heures de 8h à 20h et la diffusion de multiples messages sur les réseaux sociaux, tout au long de la journée avec le label #ParoNacional25M. Mais la grève est également là en soutien à la mise en application effective de l’accord de paix et le rejet des assassinats des dirigeants sociaux et des droits humains, que l’apparition du coronavirus ne freine malheureusement pas pour le moment.

Une résilience et une vigilance nécessaires

L’arrivée du coronavirus en Amérique latine risque d’accentuer les failles d’un système de santé déficient face à une pandémie ayant un tel taux de propagation. Les populations les plus pauvres et plus fragiles paieront le prix le plus fort : populations indigènes éloignées des centres de santé, habitants des bidonvilles pauvres et entassés, groupes à risques (au Mexique, deuxième pays américain ayant le plus de personnes en surpoids, les premiers cas de décès sont majoritairement des diabétiques), migrants bloqués aux frontières, violences conjugales, etc. Cela met également en lumière d’autres limites : le manque de justice fiscale justice fiscale
Justice fiscale
Justice Fiscale
qui ne permet pas le financement correct des services publics de santé ; la nécessité de promouvoir une protection sociale universelle ; le taux de travail informel élevé qui prive les travailleurs et travailleuses d’un salaire stable et de revenus journaliers durant toute la période de confinement ; etc.

Il montre également, à l’instar de l’Union européenne, le manque de cohérence et de coordination entre les Etats latino-américains et les risques d’affaiblissement des tentatives d’intégration régionale. Si l’on voit que la pandémie a des effets sur les mobilisations sociales, elle montre également la fin de l’état de grâce de la mondialisation néolibérale et offre une opportunité de pérenniser les mobilisations sociales prônant l’investissement dans les politiques publiques telles que la santé, la lutte contre les inégalités, la relocalisation de la production agricole et le soutien à l’agroécologie. A contrario, le risque existe que certains gouvernements soient tentés de profiter de cette période exceptionnelle pour faire passer des mesures impopulaires, diminuer les normes sociales ou environnementales ou réduire l’espace démocratique. La résilience sociale sera une nouvelle fois nécessaire.

[1Paragraphe se basant principalement sur l’analyse d’Infobae : Los países con el mejor sistema de salud de América Latina.

[2OMS. Chiffres de 2016 : http://apps.who.int/gho/d...

[3Infobae ; Ibidem

[4Infobae ; Ibidem

[7OPS. Ibidem

[8Le panelaço en portugais, ou cacerolazo en espagnol, ou « concert de casseroles », est une forme de protestation populaire qui consiste à frapper en groupe sur des ustensiles pour attirer l’attention.