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Fred Bauma, la lutte pour le changement

24 août 2019

Imagine demain le monde - Incarcéré à la prison de Makala depuis plus d’un an, Fred Bauma, du mouvement La Lucha (« La Lutte pour le changement »), paye cher son opposition – pacifique – au président Kabila. Rencontre, derrière les barreaux, avec un des leaders de cette nouvelle génération de jeunes citoyens congolais avides de démocratie.

La prison centrale de Makala à Kinshasa, en République « démocratique » du Congo, un dimanche de mars. C’est le jour des visites dans la cour du centre pénitentiaire.

Criminels avérés, petits délinquants et pauvres bougres en errance arrivés ici par hasard ou par malchance sont logés au sein de différents pavillons. Mais tous ne sont pas égaux derrière les barreaux. Pour les plus pauvres, c’est la survie, la faim et l’absence de soins. Pour ceux qui disposent de moyens financiers et d’une famille au-dehors, les conditions de détention sont moins difficiles à vivre.

C’est le cas de Fred Bauma, l’un des prisonniers politiques les plus célèbres de la RDC. Sans les soutiens extérieurs et sans les quelques bakchichs glissés aux gardiens – eux-mêmes des détenus, parmi lesquels le chef surnommé « Champion », un ancien boxeur qui fait la loi à Makala –, ses conditions de vie seraient insupportables. Avec son compagnon Yves Makwambala, ils figurent parmi les « VIP ». Des amis leur font parvenir des repas et de la lecture. Et, luxe suprême, ils ont hérité d’une cellule avec un climatiseur laissé par leur prédécesseur, ainsi que d’un poste de télévision. « Mais on essaie de la regarder le moins possible pour ne pas se ramollir, nous confie Fred. En journée, on s’interdit tout programme. »

Plus d’un an de détention

Une discipline bien nécessaire, après une année d’emprisonnement, passée le plus souvent cloîtrés à l’intérieur d’une cellule de 12 m2, comprenant deux lits, un petit bureau, une étagère et un réchaud électrique. Ils peuvent évidemment sortir, « mais on évite de le faire, surtout la journée, pour ne pas croiser les autres détenus qui peuvent vous attirer des ennuis », expliquent-ils. C’est que Fred et Yves sont devenus malgré eux des symboles et suscitent jalousie et convoitise. Un statut finalement peu enviable qui les condamne à faire profil bas. Le soir, ils sortent quelques minutes pour se dégourdir les jambes et respirer à l’air libre. C’est la loi de la jungle à Makala...

Le 15 mars 2015, ces deux militants ont été arrêtés avec d’autres compagnons de route à l’issue d’un atelier organisé à Kinshasa par différents mouvements citoyens autour de l’engagement des jeunes, de la démocratie et de la bonne gouvernance en Afrique.

Parmi ces mouvements, il y a La Lucha « La Lutte pour le changement », porté par Fred Bauma, venu de Goma, Filimbi (« Le Coup de sifflet »), son équivalent kinois, dont Yves Makwambala est l’informaticien, ainsi que des représentants du fameux Balai citoyen au Burkina Faso, et de Y en a marre au Sénégal. « L’atelier s’était très bien passé, se souvient, amer, Fred Bauma. Beaucoup de jeunes, des étudiants, des artistes et même des militants de différents partis politiques avaient répondu à l’appel. Juste après la conférence de presse, ça a mal tourné : la police et l’Agence nationale des renseignements ont débarqué avant de coffrer tout le monde. Ils ne savaient même pas qui ils cherchaient exactement. »

Après plusieurs jours de détention illégale, la plupart des militants sont relâchés, à l’exception de Fred et Yves qui sont transférés à la prison de Makala où, depuis plus d’un an, ils attendent toujours leur procès alors qu’aucune charge réelle n’est retenue contre eux.

Malgré une mobilisation massive organisée dans le tout le pays et à l’étranger pour réclamer leur libération et une grève de la faim, le 17 mars dernier, le jour du 26e anniversaire de Fred, la Cour suprême a rejeté leur demande de mise en liberté provisoire.

Mais il en faut plus pour abattre Fred Bauma, qui garde l’espoir, persuadé de la légitimité et du bien-fondé de son action, ainsi que de son engagement à long terme.

« Dignité et justice sociale »

« Fred est extrêmement commited (« engagé ») et dévoué à sa cause, nous assure Anne-Laure, sa compagne, qui le soutient depuis la Belgique. Il est accroché à ses principes, et fait preuve d’une intégrité et d’une honnêteté incroyables, en tentant de les appliquer à sa vie de tous les jours. » Des valeurs qui correspondent à celles qu’il défend au sein de La Lucha, ce mouvement de jeunes citoyens de Goma qu’il a rejoint en 2012, à la veille de la prise de la ville par le mouvement rebelle M23. « La raison d’être de La Lucha, c’est la lutte pour la dignité et la justice sociale », résume un de ses militants. Avec, pour ces adeptes de Gandhi, Martin Luther King et Nelson Mandela, la non-violence au cœur de leur combat. « Selon nous, c’est la meilleure façon de nous d’exprimer dans un environnement qui a connu les pires atrocités depuis le début de la guerre au Kivu en 1996, point de départ de La Lucha. »

Fred Bauma et les autres Luchéens ont en effet pour racines communes d’avoir vécu très jeunes « des expériences personnelles de violence », qui ont nourri leur engagement et leur combat politique. « On a tous fui pendant les conflits successifs, perdu des membres de notre famille, assisté à l’engagement de camarades au sein des milices d’autodéfense Maï Maï, engendrant ce cycle de violence continue qui perdure malheureusement jusqu’à ce jour. »

Avec un père député national, le petit Fred a baigné dans la politique. Avant de se construire progressivement une « conscience citoyenne » et d’observer de près « la vie de la société ». Avec un parrain chirurgien, il rêve ensuite de devenir médecin. Ce qui, dans un contexte de guerre, lui semble être la meilleure façon de venir en aide à ses compatriotes. Il optera finalement pour l’économie à l’Université libre des Pays des Grands Lacs, où naîtra La Lucha. « J’étais déjà actif au sein du Parlement des enfants et en tant qu’ ’organisateur de communautés’, je discutais alors beaucoup avec les jeunes, nous explique Fred. Ensemble, on essayait de trouver des solutions pour résoudre des petits problèmes au niveau du quartier. On les encourageait à se prendre en main, à ne pas toujours attendre une réponse des autorités. On voulait booster la participation citoyenne et encourager l’autodétermination. » Mais, poursuit Fred, « au moment de l’arrivée du M23, j’ai réalisé que je ne pouvais plus continuer à rester dans mon coin, juste à parler avec les jeunes de mon quartier et de mon université. Il fallait que je m’investisse davantage, que je rejoigne d’autres personnes qui étaient déjà en train de faire quelque chose de magnifique. »

Ainsi naîtra La Lucha, avec son refus de toute structuration officielle, de tout leadership vertical (pour conserver « un même niveau d’engagement ») et de tout financement extérieur (« pour garantir son indépendance »). Avec un principe clé (« risquer ensemble »), afin de partager les conséquences avec tous les militants et d’éviter que les autorités ne s’attaquent à quelques têtes pensantes, et ainsi détruire le mouvement.

« Soif de changement »

En 2015, La Lucha a fait petit à petit des émules : des militants kinois, eux aussi avides de changement et de démocratie, ont créé Filimbi (« Le Coup de sifflet »). « Nous sommes des jeunes Congolais, qui avons soif de changement et qui voulons l’exprimer par des actions non violentes (sittings, manifestations, calicots), orientées vers la recherche de solutions pragmatiques pour notre ville, notre région et notre pays », insistent ses fondateurs. Accès à l’eau, sécurité, infrastructures routières, ils définissent collégialement des thèmes et interpellent les autorités en leur rappelant leurs devoirs à l’égard de la population qui les a élues. Un combat couronné de succès çà et là.

A un an des élections en RDC, alors que le président Joseph Kabila cherche à prolonger son mandat, La Lucha et les autres mouvements maintiennent vaille que vaille la pression citoyenne. Le tout dans un contexte politique tendu qui rend la libération de Fred et Yves fort peu probable.

Malgré la répression en cours [1], les deux activistes ne veulent pas baisser les bras. Depuis leur cellule de Makala, ils continuent à rêver d’un Congo plus grand, plus fort, plus noble, plus juste aussi. Un Congo réellement indépendant. Celui qui fut défendu en son temps par Patrice Lumumba. Celui dont l’hymne national commence par « Debout Congolais... » Deux mots, un slogan, que ces jeunes en lutte arborent fièrement sur leur T-shirt et qui résonnent comme un appel au changement.

[1Le 16 février dernier, Bienvenu Matumo, Marc Héritier Capitaine et Victor Tesongo, trois autres activistes de La Lucha, ont été arrêtés à Kinshasa. Le même jour à Goma, six autres Luchéens étaient arrêtés et condamnés à six mois de prison, alors qu’ils manifestaient dans le cadre de la journée « ville morte » organisée pour protester contre la détention de leurs camarades.

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