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Une femme, une cause

Isabel Zuleta, au chevet des rivières vivantes

Jean-François Pollet Jean-François Pollet
22 octobre 2018

Imagine demain le monde - Cheville ouvrière du Mouvement des rivières vivantes, la jeune colombienne Isabel Zuleta s’oppose à la construction du gigantesque barrage d’Hidroituango qui engloutira 79 kilomètres de berges, faisant disparaître une riche biodiversité tropicale, des dizaines de villages et la mémoire des victimes de l’arbitraire des groupes armés qui se sont disputé la région. Un combat risqué et sans répit.

" Je ne peux pas prendre le bus, ni aucun autre transport en commun. Moi qui ai toujours voulu partager la vie des gens ordinaires, me voilà condamnée à me déplacer en voiture blindée, constamment accompagnée d’un garde du corps mis à disposition par le gouvernement », raconte Isabel Zuleta, jeune sociologue de trente-cinq ans qui ne manque ni de convictions ni de courage.

Son combat à la tête du Movimiento Rios Vivos (Mouvement des rivières vivantes), pour dénoncer les dégâts environnementaux et sociaux causés par les barrages et les projets miniers en Colombie, lui vaut de solides inimitiés qu’il s’agit prendre très au sérieux.
Il y a cinq ans, deux membres de son organisation, Nelson Giraldo Posada et Robinson David Mazo, ont été sommairement exécutés.
Dans la foulée, de mystérieux cambrioleurs ont mis à sac sa maison avant de repartir avec un disque dur contenant ses archives militantes. Plus tard, des messages ont été postés sur les réseaux sociaux l’accusant d’appartenir aux FARC, les Forces armées révolutionnaires de Colombie. Une accusation qui équivaut à une condamnation à mort.

Quoique prospère et relativement paisible dans les villes et les campagnes environnantes, la Colombie se révèle ultra-violente dans les zones rurales, livrées à l’arbitraire des milices paramilitaires, des guérillas et des narcotrafiquants. C’est donc avec résignation et courage qu’Isabel Zuleta accepte les mesures de sécurité rapprochée dont elle fait l’objet.

A Ituango, une ville de 22 000 habitants du département d’Antioquia au nord du pays, la jeune femme s’est habituée à vivre dans un climat permanent de terreur et de violence. « Il y a quatre camps militaires dans ma région. Auxquels s’ajoutent des groupes paramilitaires à la solde de propriétaires terriens ou de grosses sociétés privées et des guérilleros qui n’ont pas encore déposé les armes. Il faut être constamment sur ses gardes », nous raconte-t-elle avec force lors de son passage à Bruxelles.

Dans cette région sous pression, le gouvernement colombien a lancé en 2010 la construction de la centrale d’Hidroituango, sur la rivière Cauca, le second cours d’eau le plus important du pays. Lorsqu’elle sera achevée, à la fin de cette année normalement, cette centrale d’une capacité de 2 400 mégawatts couvrira à elle seule 17 % des besoins en énergie de la Colombie. « Le courant alimentera les mines d’or, d’argent, de charbon et d’or des environs, ainsi que les exploitations gazières de l’Est » déplore la jeune militante.

Le lac de retenue de l’ouvrage engloutira par ailleurs 79 kilomètres de berges le long des canyons de la Cauca, soit l’espace de vie de 180 000 Colombiens, essentiellement des agriculteurs et des pêcheurs. « La région a été partiellement désertée dès 1996, il y a plus de vingt ans, lorsque le gouverneur de la province, Álvaro Uribe, qui deviendra par la suite président de la République entre 2002 et 2010, a annoncé son intention de construire le barrage. Des gens armés intimidaient la population. Les paramilitaires obligeaient les familles à collaborer puis se débrouillaient pour ébruiter les faits afin d’entrainer des représailles de la part de la guérilla.  »

Lorsque des miliciens menacent d’emmener Isabel dans leur camp, toute la famille part s’installer à Valle del Cauca, loin dans le Sud. En 2000, la jeune femme décide pourtant de revenir à Ituango, où l’attendent sa tante et sa grand-mère. Elle étudie la sociologie à Medellín, y décroche son diplôme en 2006 puis un poste d’employée à la municipalité.

En 2010, lorsque le chantier du barrage est lancé par la Empresas Publicas de Medellin, une société publique d’investissement, Isabel démissionne pour s’investir totalement dans ce combat écologique et social.

Isabel Zuleta, cheville ouvrière du Mouvement des rivières vivantes  (Crédit : © Jean-François Pollet )

« Les conséquences environnementales de ce projet sont gigantesques. Nous sommes en région tropicale, l’inondation de milliers d’hectares de forêt dense suppose la libération d’une quantité gigantesque de gaz à effet de serre qui accentueraient encore les changements climatiques. Nous perdrions également une biodiversité inestimable et assisterions au déplacement forcé de milliers de familles », s’indigne l’activiste du Mouvement des rivières vivantes

Nous allons perdre une biodiversité inestimable et assister au déplacement forcé de milliers de familles

En 2012, alors que les premiers bulldozers se présentent sur le chantier, Isabel Zuleta et deux leaders paysans décident de s’interposer physiquement : sur un coup de tête, ils descendent dans la vallée pour barrer de leur corps le passage des engins de chantier. Cette action provoque rapidement un gigantesque embouteillage de camions dont la longue colonne est visible depuis les montagnes avoisinantes. « Réalisant qu’il était possible de paralyser le chantier en marquant sa simple présence, les gens ont commencé à nous rejoindre dans la vallée, se souvient la jeune femme. En début de soirée, nous étions un groupe de six cents personnes. Nous avons alors ouvert une cantine et creusé des toilettes en vue de nous établir durablement. » Pendant dix-neuf jours et jusqu’à l’arrivée de l’armée, les militants vivront dans ce campement de fortune. « Des soldats se sont introduits dans le camp, en prenant soin de se disperser et de se mélanger aux manifestants. A un moment, ils ont tiré tous ensemble sur les collines qui nous surplombaient. Une décision stupide et profondément criminelle, car il fallait s’attendre à essuyer des tirs de riposte des guérilleros stationnés dans les montagnes avoisinantes. Notre position était subitement devenue très dangereuse. J’ai pris un mégaphone et appelé tous les manifestants à partir se réfugier dans une église toute proche. Par chance, la guérilla n’a pas riposté, probablement parce qu’elle avait compris la manœuvre de l’armée. Nous avons passé la nuit dans l’église, avant de rentrer chez nous en aban- donnant le camp. »

Les opposants au barrage ont cependant décidé de poursuivre leur action et d’établir un cahier précis de revendications adressées à l’Etat.

« Nous demandons bien entendu l’arrêt du projet. Et si celui-ci devait malgré tout aboutir, nous réclamons des mesures qui permettent de protéger la biodiversité, notamment par la création de couloirs sécurisés de verdure qui facilitent la fuite des espèces endémiques loin du chantier et des vallées qui seront inondées. Pour les paysans, pêcheurs et mineurs artisanaux chassés de chez eux, nous demandons des mesures de réinstallation comprenant la construction de logements et la création de projets générateurs de revenus. »

En outre, les militants réclament des fouilles complètes du sous-sol dans la région afin de retrouver les corps des centaines de personnes qui ont été exécutées par les différents belligérants qui contrôlent de la région. « Au cours des trente dernières années, on a dénombré septante-trois massacres ayant entrainé la mort de plus de six cents personnes. Les familles attendent qu’on leur rende le corps de leur proche pour commencer leur travail de deuil. Le barrage inondera définitivement toute la région. Il faut donc lancer des fouilles dès maintenant. »

En janvier dernier, Movimiento Rios Vivos a dépêché une commission d’enquête pour recueillir le témoignage des familles de disparus et exhorter les promoteurs du barrage à «  s’abstenir d’affecter la mémoire, la vérité et la justice en procédant au recouvrement des corps enterrés sur les rives de la Cauca ». En vain. « Les autorités nous disent que 159 corps ont été retrouvés et identifiés et que nous devons nous en contenter » nous explique-t-elle avec amertume.

En parallèle, la construction du barrage se poursuit tant bien que mal. En mai dernier, le chantier en phase d’achèvement a connu un très sérieux revers lorsqu’un glissement de terrain a bouché le canal de dérivation de la Cauca provoquant d’immenses inondations. Pour Isabel, il n’y a pas lieu de se réjouir : cet accident ne fera que retarder la mise en service du barrage. Et le mouvement a par ailleurs perdu deux de leurs militants, Hugo Albeiro George Perez et Luis Alberto Torres Montoya, très certainement abattus afin de les empêcher d’exploiter l’incident aux côtés des organisations écologistes.

Mais la jeune colombienne portée par l’espoir ne veut rien lâcher : « malgré les souffrances accumulées, je suis convaincue de voir un jour la vie des riverains de la Cauca s’améliorer. » Avant de prévenir, déterminée : « Notre volonté de nous battre pour la justice et la défense de la montagne ne nous quittera jamais.  »

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