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Climat

Un sommet chilien à Madrid : Que nous réserve la COP 25 ?

Rebecca Thissen Rebecca Thissen 3 décembre 2019

A l’heure où l’urgence climatique touche de plus en plus violemment l’ensemble de la planète, à commencer par les pays les plus vulnérables, l’adoption de mesures concrètes et ambitieuses est plus que jamais indispensable. C’est également ce que demandent les centaines de millions de personnes descendues dans les rues pour le climat tout au long de cette année. Un an avant l’échéance cruciale de 2020, la COP 25 se doit d’être un succès sur le plan de l’ambition et de la solidarité internationale. Rappel des grands enjeux de cette 25e Conférence des Parties.

Une COP chilienne en Espagne

L’Espagne a accepté in extremis d’accueillir la COP 25 à Madrid suite au retrait de dernière minute du Chili. Si le déplacement de la COP est une bonne nouvelle pour la poursuite des négociations climatiques internationales, cela cause des difficultés pour bon nombre d’acteurs de la société civile et délégations des pays plus précarisés. Par ailleurs, la situation en cours au Chili ne peut être ignorée [1]. Le peuple chilien défend légitimement ses droits et s’insurge contre le système inégalitaire en place. La répression violente de ces manifestations est une violation des droits humains et doit être dénoncée. Enfin, ces événements doivent rappeler avec force aux parties que la justice sociale, les droits humains et la lutte contre le réchauffement climatique ne peuvent être considérés séparément et doivent être appréhendés de manière conjointe et systémique.

Les engagements climatiques doivent être rehaussés

Si cette COP sera surtout technique, elle est essentielle pour préparer la mise en application effective de l’Accord de Paris et le rehaussement des engagements climatiques de chaque Etat, lequel devra avoir lieu au plus tard en 2020. La communauté internationale doit redoubler d’efforts pour que de réels engagements soient pris et mis en œuvre rapidement. C’était d’ailleurs le cœur du message du Sommet d’Action sur le Climat organisé par le Secrétaire Général des Nations Unies, le 23 septembre dernier, où tous les pays étaient attendus pour annoncer des engagements climatiques concrets et ambitieux. Lors de l’événement, 66 pays ont présenté des plans conformes aux attentes, dont une majorité d’États insulaires et de pays en développement [2]. La COP 25 doit permettre de poursuivre sur cette dynamique en 2020, moment fatidique où il sera l’heure de tirer le bilan, cinq ans après la COP 21 de Paris, et de revoir l’ensemble des engagements à la hausse pour respecter les objectifs fixés alors. Le tout dernier rapport du Programme des Nations Unies pour l’Environnement illustre avec force cette nécessité : la concentration de CO2 n’a jamais été aussi haute dans l’atmosphère et les engagements nationaux actuels nous mènent sur une trajectoire d’un monde à plus de 3°C de réchauffement global.

Prudence sur les marchés du carbone

Directement liée au thème de l’ambition et de son nécessaire rehaussement, la question des marchés du carbone risque d’être un point très sensible de la COP 25. C’est le dernier chaînon manquant du règlement de mise en œuvre de l’Accord de Paris (appelé également le Rulebook) adopté en 2018 lors de la COP 24 de Katowice. Le principe des marchés internationaux du carbone, inscrit à l’article 6 de l’Accord de Paris, est de permettre à un pays d’atteindre ses objectifs d’atténuation climatique en achetant, sous forme d’unités carbone, des « réductions d’émissions » à un autre pays, ayant quant à lui dépasser ses objectifs. Un principe similaire existait dans le cadre du Protocole de Kyoto, via les mécanismes de flexibilité. La différence étant que Kyoto ne s’adressait qu’aux pays développés alors que l’Accord de Paris prévoit que tous les pays s’engagent à réduire leurs émissions. Les mécanismes de flexibilité sous Kyoto ont entraîné des émissions supplémentaires, car des crédits non-additionnels ont été vendus et certains projets mis en place ont également entraîné des violations des droits humains et des droits des communautés locales. Il est essentiel de tenir compte de ces dysfonctionnements. Cela signifie que non seulement les crédits du mécanisme précédent ne peuvent plus être utilisés, mais qu’également des garanties suffisantes doivent être données pour que le nouveau système ne répète pas les mêmes erreurs, conformément à l’Accord de Paris.

Les visions divergent fortement sur le sujet et les points d’achoppement sont nombreux. D’un côté, certains Etats, Brésil en tête, souhaitent pouvoir transférer les crédits reçus dans le cadre du système de Kyoto vers le nouveau système de Paris et appliquer le principe selon lequel une tonne de réduction de CO2 peut être comptée à la fois par l’acheteur et par le vendeur. D’un autre côté, l’Union européenne préfère prendre le temps de discuter de manière approfondie de règles qui mettent en place des balises robustes au niveau du double comptage, de l’intégrité environnementale et des droits humains, plutôt que de valider un système d’échange incomplet ou mal ficelé qui pourrait déforcer l’Accord de Paris. Se pose également la question de l’allocation des crédits issus des échanges les Etats insulaires plaident pour que 5% de ceux-ci profitent aux pays moins développés.

Solidarité avec les pays Sud : deux sujets clés à l’agenda

Le financement climat international

Si nous sommes dans le même bateau devant l’urgence climatique, certains voyagent plutôt en soute qu’en première classe. C’est le cas des pays en développement, plus vulnérables et moins résilients face aux dérèglements climatiques. Les pays développés, passagers privilégiés, ont une responsabilité claire, en tant qu’émetteurs historiques, mais aussi la capacité de venir en aide aux pays plus vulnérables. Cet engagement pour la solidarité internationale passe notamment par le mécanisme du financement climat international, inscrit depuis 1992 dans la Convention-Cadre des Nations Unies et confirmé dans l’Accord de Paris. En 2009, cet engagement a été chiffré et les pays riches se sont engagés à fournir 100 milliards de dollars annuellement pour venir en aide au pays Sud, à partir de 2020. Cette échéance tombe dans quelques semaines et nous sommes encore loin d’atteindre les promesses formulées il y a dix ans. Les pays développés doivent redoubler d’efforts à Madrid et honorer leurs engagements financiers. Ce n’est pas uniquement la quantité des montants des financements alloués mais également la qualité de ces derniers qui doit être renforcée. En effet, il est prévu que ces financements soient nouveaux et additionnels par rapport à l’aide publique au développement, qu’ils soient d’origine publique et transmis sous formes de dons et non de prêts. Les pays en développement sont également demandeurs d’une amélioration de la transparence du rapportage et de la comptabilisation de ces financements. Par ailleurs, cet objectif collectif va être révisé en 2025, partant du montant plancher des 100 milliards de dollars annuels, il faut donc impérativement que les discussions à ce sujet soient initiées dès maintenant.

La question des pertes et préjudices et la révision du mécanisme de Varsovie

Les catastrophes climatiques s’évaluent déjà à 520 milliards de dollars par an [3]. Les pertes et dommages qui en découlent ne sont pas seulement financiers, mais aussi humains, sociaux et écologiques. Ces coûts menacent d’alourdir encore les montants astronomiques des dettes des pays les plus pauvres. L’urgence d’un financement adéquat pour les pertes et préjudice et une assistance efficace aux victimes des dérèglements climatiques est manifeste. C’est pour ces raisons que le Mécanisme international de Varsovie pour les pertes et préjudices (ou Warsaw International Mechanism (WIM), en anglais), doit devenir opérationnel et se voir confier un mandat solide. Ce mécanisme a été adopté lors de la COP 19 et repose sur trois piliers : d’abord aider à mieux définir ce que sont les pertes et dommages ainsi que les moyens d’y répondre, ensuite assurer une meilleure coordination entre les acteurs qui souhaitent y répondre, et enfin renforcer le soutien aux pays les plus affectés. Si les deux premiers objectifs ont été atteints, le troisième doit toujours être opérationnalisé. En effet, des ressources adéquates permettent aux pays vulnérables de mieux évaluer les impacts potentiels, d’améliorer la gestion des risques en matière de changement climatique et de se reconstruire suite aux pertes et préjudices subis. La seconde révision du Mécanisme de Varsovie est un sujet clé de l’agenda de la COP 25 et devrait concrétiser ces exigences des pays Sud.

Conclusion : Une « petite » COP aux grands espoirs

Si cette COP ne paraît pas de prime à bord être une COP cruciale, elle a toute son importance pour l’avancement des négociations climatiques. Au niveau des négociations techniques, la question des marchés carbone d’une part sera déterminante pour l’ensemble de l’Accord de Paris et l’évolution de la question du financement climat et des pertes et préjudices détermineront quant à elles le bon équilibre des négociations. Le contexte au Chili et dans de nombreux pays du sud doit rappeler aux négociateurs l’importance d’adopter des politiques climatiques socialement justes. Enfin, à la veille d’une année déterminante pour notre course contre l’urgence climatique, l’ambition et le rehaussement des engagements climatiques des Etats devront être les éléments centraux de toutes les discussions qui auront lieu à Madrid.

Tags: Climat

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