×

Climat

Menaces sur les glaciers

Jean-François Pollet Jean-François Pollet 25 août 2019

Imagine demain le monde - Il y a près de 250 000 glaciers à travers le monde. Du nord au sud, nombre d’entre eux disparaissent à cause du réchauffement climatique. Sur le terrain, des équipes de glaciologues scrutent le comportement de ces pics enneigés pour reconstituer l’histoire de notre environnement et anticiper les évolutions futures du climat.

Les scientifiques associés au World Glacier Monitoring Service, le réseau mondial regroupant les mesures glaciologiques, surveillent en permanence 400 des 250 000 glaciers du monde. Leur but ? Mesurer l’évolution de ces couches successives de neige pour comprendre les bouleversements du climat. « Les glaciers sont des indicateurs importants, car leur évolution résulte d’une combinaison de phénomènes climatiques, explique Antoine Rabatel, chercheur à l’Institut des géosciences de l’environnement, qui scrute depuis Grenoble les glaces des Alpes françaises. La neige accumulée en hiver témoigne de l’intensité des précipitations. La fonte de celle-ci et de la glace sous-jacente en été reflète l’intensité du rayonnement solaire et des températures estivales. Les glaciers ont également un temps de réponse très long aux éléments extérieurs. Par leur masse, ils sont pratiquement insensibles aux phénomènes météorologiques de l’instant. S’ils évoluent, c’est sous l’effet des phénomènes de long terme. Leur santé ou leur dégradation témoigne donc directement des changements du climat. »

Que dit l’état des glaciers ? Que le climat est en train de changer. Dans les Alpes, sur les sommets inférieurs à 3 400 mètres, les pertes de glace s’accélèrent. « Le glacier de Sarenne, poursuit le scientifique, situé sur domaine de l’Alpe d’Huez, va disparaître dans les cinq ans. Avec lui, les Alpes vont perdre une partie de leurs archives, car ce glacier fut l’un des premiers à être étudié, avec des séries de mesures qui remontent à 1949. »

A l’autre bout de la terre, dans les Andes, la disparition des glaciers est encore plus frappante. A La Paz, la capitale de la Bolivie, le glaciologue Bernard Francou a assisté à la fonte accélérée des glaces de Chacaltaya, qui pointe pourtant à 5 400 mètres. « La disparition du glacier a frappé d’effroi la population, témoigne-t-il, car celui-ci était bien visible depuis la capitale par ses deux millions d’habitants. Les peuples andins vouent un culte aux divinités des glaces. La disparition de leurs glaciers les conduit à revoir leur cosmogonie et leur art de vie ancestral. Ils doivent également s’interroger sur leurs futurs approvisionnements en eau et la dégradation de leur cadre de vie. »
La Colombie et l’Équateur, quant à eux, ont déjà perdu une grosse moitié de leurs glaciers. La Bolivie, une petite moitié et le Pérou, dont les montagnes sont plus élevées, un gros tiers.

« La région est affectée par le réchauffement global du climat, mais également par le phénomène El Niño qui réchauffe les eaux de l’océan Pacifique », ajoute le glaciologue.

Hausse du niveau des mers

A l’avenir, les populations installées près des glaciers devront affronter des épisodes de sécheresse de plus en plus sévère, surtout dans les Andes. « Les tropiques, reprend Antoine Rabatel, connaissent une alternance de saisons sèches et humides très marquées. Une partie de l’année, à défaut de précipitations, l’eau provient en grande partie de la fonte des glaciers. La dégradation de ceux-ci commence à toucher certains paysans. L’année dernière, il a fallu restreindre l’utilisation de l’eau durant trois mois. En cas de disparition complète des glaciers alentour, la ville de La Paz perdrait 28 % de son approvisionnement en eau. » A l’échelle planétaire, la première conséquence de la fonte des glaciers reste cependant la hausse du niveau des mers. Avec trois millimètres d’élévation par an, le phénomène menace 600 millions de personnes, soit 10 % de la population mondiale, qui habitent dans des zones côtières de faible élévation.

« La fonte des glaciers continentaux, précise Frank Pattyn, glaciologue de l’ULB, est responsable de l’élévation d’un millimètre chaque année, ce qui correspond en gros à la perte de 360 gigatonnes (milliard de tonnes) de glace. Un second millimètre provient de l’expansion des océans qui gagnent du volume en se réchauffant, tandis que le troisième millimètre est provoqué par la fonte des calottes glaciaires de l’Antarctique et du Groenland. A l’avenir, la part des glaciers continentaux va diminuer puisqu’ils auront perdu beaucoup de leur volume, tandis que les calottes polaires libéreront de plus en plus d’eau. »

« La disparition d’ici quelques décennies des petits glaciers et des neiges des volcans comme le Kilimandjaro est inévitable, confirme Xavier Fettweis, climatologue de l’ULg. C’est un héritage du passé, de décennies d’émissions de gaz à effet de serre. Par contre, le comportement des calottes polaires sera essentiellement déterminé par les émissions à venir. Si l’on stabilise le réchauffement climatique à 1,5 ou 2° au-dessus de la période pré-industrielle, les calottes polaires ne bougeront pas beaucoup. Au-dessus de 2,5° en revanche, l’humanité se dirige vers ce que l’on appelle un tipping point, un point de basculement, si un tel réchauffement se prolonge pendant plusieurs siècles. Car en fondant, calottes et glaciers perdent de l’altitude, ce qui place les glaces dans un environnement plus chaud, accélérant encore leur fonte. »

La fonte des calottes polaires aurait des conséquences inimaginables. La disparition des glaciers terrestres provoquerait une hausse de « seulement » 41 centimètres des océans. Par contre, la fonte de calotte du Groenland se traduirait par une hausse de 7 mètres et la fonte de l’Antarctique de 58 mètres. « Il est temps d’appliquer les accords de Paris, ajoute le climatologue, tout le monde est d’accord sur la nécessité d’agir, il reste juste un président à convaincre aux Etats-Unis. »

Procession indigène

Les scientifiques sont les premiers témoins du réchauffement climatique. Au Pérou, le glaciologue Bernard Francou a vu le désarroi des pèlerins du Qoyllur-Riti qui célèbrent chaque année le culte des glaciers dans la plus vaste procession indigène d’Amérique latine. Sans pour autant perdre espoir. « Nous avons lancé des alertes, dit-il, nous avons expliqué que des phénomènes nouveaux sont en cours et que nous n’en ressentons que les premiers effets. Nous l’avons fait non pour inquiéter l’opinion publique, mais pour la sensibiliser. Plus personne, en Europe, ne doute maintenant de la réalité des désordres climatiques. Les citoyens, les politiques affirment de plus en plus leur volonté de limiter les désordres et leurs effets. Les glaciers ne nous annoncent pas une catastrophe imminente, ils révèlent la nécessité de s’en prémunir. Il n’est pas trop tard pour les entendre. »

Ice memory , une bibliothèque de glace

En s’entassant en couches successives, durant des milliers d’années, les glaces ont emprisonné des bulles d’air dont l’analyse témoigne des climats passés. « Les glaces sont
une précieuse mémoire des temps anciens
, insiste Frank Pattyn. Les bulles qu’elles renferment révèlent la composition de l’atmosphère au moment de leur capture, ce qui permet de reconstituer les températures à l’époque. »

Des carottages réalisés dans les glaciers de Bolivie ont ainsi révélé 18 000 ans d’histoire climatique des Andes. Les glaces de l’Antarctique ont permis de remonter jusqu’à 800 000 ans. Cependant, le temps est compté. Menacés par les désordres climatiques, les glaciers des montagnes risquent de disparaître avant d’avoir livré tous leurs secrets. Les glaciologues ont donc lancé le projet Ice memory qui prélève des carottes de glace sur une vingtaine de glaciers en péril pour aller les stocker au cœur de l’Antarctique à l’abri du réchauffement climatique. « Les échantillons sont ainsi disponibles pour les scientifiques du futur qui pourront pousser plus loin les analyses avec des techniques encore incon- nues aujourd’hui. »

Tags: Climat

Parlons climat à l’école



Découvrez notre mallette d'outils pédagogiques
]

Lire aussi

Quels droits pour les personnes migrantes de l'environnement ?

Quels droits pour les personnes migrantes de l’environnement ?

Depuis toujours, les femmes et les hommes migrent suite aux effets néfastes des facteurs de l’environnement sur leurs conditions de vie afin de se protéger et d’accéder à un avenir meilleur. Cependant, toute préhistorique soit elle, la migration occupe (...)


  • Cécile Vanderstappen

    10 juillet 2019
  • Lire

Inscrivez-vous à notre Newsletter