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Burkina Faso : la crise sanitaire et alimentaire en plus de la crise humanitaire ?

La crise du COVID-19 se superpose à la crise humanitaire et sécuritaire.

Au Burkina Faso, le COVID -19 et les mesures de confinement qui y sont liées fragilisent encore plus les populations déjà fortement éprouvées. En effet, le pays est le théâtre depuis plusieurs années d’attaques armées contre les villages, en particulier dans le nord du pays, et de déplacement de populations en recherche de sécurité. Ces crises multiples mettent à mal le travail des ONG et associations locales qui tentent de s’adapter à cette nouvelle situation, malgré la diminution des financements et les difficultés de mobilité.

Une crise humanitaire et sécuritaire touche le Burkina Faso depuis plusieurs années. Selon le Bureau pour la coordination des affaires humanitaires des Nations Unies (OCHA), « la situation humanitaire au Burkina Faso a connu une forte dégradation au cours de l’année écoulée. A la date du 25 mars 2020, 838 548 personnes avaient été contraintes de fuir leur domicile, soit une augmentation de 7,54% par rapport à la situation du 29 février 2020. A ce jour, plus de 56% des personnes déplacées sont sans abri ou n’ont pas un abri adéquat. Le nombre de personnes ayant besoin d’une assistance humanitaire est passé de 1,5 million en décembre 2019 à 2,2 millions en janvier 2020. Selon l’Aperçu des besoins humanitaires [publication périodique de l’OCHA, ndlr], 948 000 personnes ont besoin de protection et 1,5 million de personnes dépendent de l’aide humanitaire en matière de santé. Avant la fermeture des écoles pour contenir le COVID-19 Covid-19
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, 339 909 élèves étaient déjà privés d’accès à l’éducation, du fait de la fermeture de 2 512 écoles en raison de l’insécurité
 » [1].

Les personnes déplacées cherchent refuge dans des centres urbains tels que Djibo et Dori (Sahel) et Kaya (Centre-Nord). Nombre d’entre elles sont accueillies par des familles ou dans des camps, ce qui crée également des tensions sociales, politiques, économiques dues au manque de ressources disponibles et ce qui exacerbe certains conflits intercommunautaires.

L’arrivée du COVID-19 a encore compliqué cette situation de crise humanitaire, en rajoutant des impacts sanitaires et socio-économiques sur la population déjà fragilisée. Dans les camps de personnes déplacées, l’accès à l’eau et au savon pour les mesures de protection face au COVID-19 et d’hygiène sont largement insuffisantes. En date du 25 mai, le Burkina Faso comptait 814 cas détectés et 52 décès liés au COVID-19. Mais on sait que le manque de dépistages rend ces chiffres incomplets. De plus, si ces chiffres sont encore peu élevés comparés aux pays occidentaux, ils constituent déjà une menace pour le secteur de santé, dans un pays qui ne compterait au total que 15 lits de réanimation (dont 8 pour le seul centre hospitalier universitaire de Tengandogo à Ouagadougou) et 11 respirateurs. Il est donc encore plus urgent ici comme dans toute l’Afrique de prendre les mesures de préventions adéquates avant le risque d’explosion des cas de maladie.

La fragilité de la situation socio-économique du pays est renforcée par ces différentes crises. Beaucoup de familles paysannes ne produisent plus, soit pour des raisons de sécurité, soit par manque d’accès à leurs terres, aux intrants, aux semences ou encore à cause d’une mauvaise saison des pluies et aussi au couvre-feu lié à la crise du COVID-19. Même le secteur du coton, produit phare des exportations du pays, n’atteindra pas ses objectifs de production, frappé par l’effondrement de cours mondiaux. Le Président Roch Marc Christian Kaboré a annoncé début avril que le COVID-19 aurait des impacts négatifs sur l’économie, avec « une réduction du taux de croissance de 6,3 % à 2 % en 2020, la baisse estimée à 306 milliards de francs CFA des recettes publiques, soit un déficit budgétaire de 5 % et le ralentissement général des activités économiques, tous secteurs confondus, avec pour conséquence des tensions de trésorerie de l’État » [2].

Face à la crise sanitaire, humanitaire et socio-économique les organisations de la société civile s’organisent mais avec beaucoup de difficultés. Sylvestre Tiemtoré du SPONG [3], la coupole partenaire du CNCD-11.11.11, nous explique comment la société civile, le SPONG et ses membres sont impactés par le confinement et comment ils tentent de s’adapter afin de poursuivre leur travail au bénéfice des plus démunis.

« Certains partenaires suspendent leurs financements laissant du personnel sans salaire à charge des ONG locales  »

Lors de l’arrivée du COVID-19, des millions de Burkinabés ont subi de plein fouet l’impact socio-économique des restrictions liées au couvre-feu, à la fermeture des marchés, à la mise en quarantaine de toutes les villes ayant connu au moins un cas positif au COVID-19. Difficile donc, voire impossible pour les populations de se livrer à leurs activités génératrices de revenus. Fin avril, la capitale était sous quarantaine, on ne pouvait sortir qu’avec un laissez-passer. Mais de nombreuses voix demandaient la levée de ces mesures. Les commerçants ont organisé des manifestations le 27 et le 28 avril dans la capitale. Début mai, lors de la deuxième phase de gestion de la crise, certaines mesures ont été allégées : les heures de couvre-feu ont été revues, réouverture progressive des lieux de cultes, reprise des transports en commun, fin de quarantaine des villes, marchés rouverts… avec les risques que cela comporte.

Le SPONG développe des projets dans le pays, notamment liés aux volets santé et protection sociale, mais les déplacements sur le terrain n’étant plus possible, les équipes de terrain tournent au ralenti. Les activités étant majoritairement organisées sous forme de dialogues, concertations, contacts avec les populations cibles, il est nécessaire de réfléchir à des stratégies d’adaptation. En outre, les financements extérieurs se tarissent. « Si cela se poursuit, nous ne pourrons plus honorer les salaires car nos ressources sont pour la plupart du temps de travail lié aux activités menées. Et déjà certains partenaires suspendent leurs financements, laissant du personnel sans salaire à charge des ONG locales. Nous allons devoir licencier ou mettre en chômage technique nos effectifs pour cause de défaut de paiement si la situation perdure », explique Sylvestre.

Même si ces ONG réagissent à la crise en répondant à des demandes urgentes pour soutenir des communautés démunies (par exemple en apportant des kits de protection ou des aliments), elles ne peuvent pas utiliser les ressources de leurs bailleurs vers ces nouveaux besoins sans l’accord de leurs partenaires. Et les partenaires fonctionnent pour la plupart en service minimum ou attendent de voir les tendances de l’évolution de la maladie. Pendant ce temps, les ONG locales sont donc coincées entre, d’une part, une demande sociale forte et d’autre part, leur incapacité financière d’agir parfois même quand elles ont des moyens disponibles.

Dans certains cas, des ressources nationales ou provenant de bailleurs internationaux ont été mobilisées pour lutter contre le COVID-19, mais ces ressources restent dans les mains de certaines institutions, qui n’ont pas les capacités suffisantes pour redistribuer celles-ci vers les acteurs de terrain coordonnés. « C’est le cas pour l’UNICEF, explique Sylvestre Tiemtoré, dont nous attendons toujours l’opérationnalisation sur le terrain des montants qui lui sont alloués pour la lutte contre le COVID-19. Mais la situation semble s’améliorer, avec l’ouverture d’un appel à projet lancé par le PNUD et un appui financier de l’UE à la Croix-Rouge burkinabée, pour lutter contre le COVID-19 ». Dans d’autres cas, le gouvernement burkinabé voit les ONG comme des « bailleurs » disposant de moyens venant de l’étranger. Or, comme le rappelle Sylvestre Tiemtoré, « c’est de l’argent frais que nous n’avons pas. Ces ressources sont liées à des projets, et on ne peut les prélever pour les donner directement à l’Etat sans autorisation préalable de nos bailleurs ».

Un mouvement citoyen organisé : le COMVID COVID-19

La plateforme a lancé le 8 avril le mouvement « COMVID COVID-19 Covid-19
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 » qui regroupe plus de 300 associations engagées volontairement. 55 points focaux ont été désignés dans 55 secteurs de la ville de Ouagadougou, qui mettent en place 55 cellules de veille citoyenne. La plateforme est en contact avec la Section épidémiologie de la Coordination nationale de la riposte au COVID-19. La sensibilisation se fait par le canal des radios, télés, des affiches, de démonstrations des gestes barrières, de formations ou de personnes issues des communautés et prenant en charge des animations pour briser les fausses représentations.

Pour la suite, il sera utile de veiller à la mobilisation des ressources pour renforcer les capacités des cellules de veille citoyenne et décentraliser le mouvement dans 12 autres régions du pays.

Les autorités burkinabées ont salué cette initiative citoyenne et se sont engagées à la soutenir, car elles estiment qu’il y a un réel défi à relever sur le volet de la mobilisation communautaire.

La société civile : un acteur de terrain bien ancré dans les communautés

Avant l’arrivée du COVID-19, le SPONG avait mis en place une « plateforme démocratie sanitaire  » pour impliquer les citoyens dans les politiques de santé et faire le suivi des plans du gouvernement. Cette structure a permis d’organiser rapidement une campagne de mobilisation communautaire pour lutter contre le COVID-19 à l’échelle des quartiers urbains. Le SPONG est d’ailleurs en contact avec les membres de l’équipe de coordination gouvernementale pour prendre en charge la riposte communautaire au COVID-19 à travers la mise en place de cellules de veille dans les quartiers, tant pour la sensibilisation que pour le référencement des cas de malades.

Le SPONG, ancré sur le terrain et proche des populations, permet, grâce à son rôle de veille et d’interpellation des autorités, de faire remonter des incohérences sur le terrain. Ce qui a été le cas dernièrement concernant l’accès à la nourriture dans l’hôpital de Tengandogo de Ouagadougou, réquisitionné pour abriter le centre de prise en charge des malades du COVID-19 [4]. Le SPONG a constaté que les malades n’y recevaient pas à manger et que beaucoup d’entre eux s’apprêtaient à quitter l’hôpital par manque de repas. Dès lors, il a contacté le Président du Burkina Faso, la ministre de la Santé, le coordonnateur du comité de riposte, pour les interpeller rapidement afin de trouver une solution à cette situation de terrain.

Soutenir la société civile sans limiter sa liberté d’action et d’expression

Sylvestre Tiemtoré demande aux autorités burkinabées d’assurer l’accès aux ressources par les ONG locales pour organiser leur travail de sensibilisation ou de soutien (via des kits de protection ou denrées alimentaires) vers les personnes vulnérables et affectées par les fermetures des marchés, des restaurants… et toutes celles qui vivent de leurs activités informelles et qui n’ont dès lors plus de moyens de subsistance. Ces cas sont patents, mais la société civile a peu de moyens d’actions, or la situation risque de s’aggraver si du soutien ne va pas vers ces personnes vulnérables.

Des hommes d’affaires, des partis politiques réalisent des dons à l’Etat, ce sont majoritairement des kits de protection médicale à l’attention du personnel de la santé ou des vivres pour les organisations de commerçants. De cette façon, les propriétaires d’entreprises cherchent à s’assurer un retour sur investissement en termes de reconnaissance par le gouvernement, tandis que les partis politiques espèrent une visibilité électorale. Si au Burkina Faso, l’Etat a l’habitude de faire appel à la « solidarité nationale », la culture des dons aux ONG est presque inexistante. Certaines ONG ont fait des dons directs dans leurs zones d’intervention et d’autres le font à travers la structure nationale de coordination ou les deux à la fois.

Importance de la viabilité de la société civile

Pour le CNCD-11.11.11, le partenariat avec le SPONG montre l’importance de pouvoir compter sur une société civile organisée, coordonnée et pérenne. Malgré les difficultés auxquelles le SPONG est confronté, son expérience, sa présence sur une grande partie du territoire et sa connaissance du terrain ainsi que sa légitimité face aux autorités burkinabées font qu’ils sont, avec d’autres, les mieux armés pour s’adapter et répondre de manière structurée à l’arrivée de ce genre de pandémies.
Au-delà des actions et activités menées par le SPONG, l’appui institutionnel est une garantie de stabilité et de résilience. La société civile doit pouvoir mener son travail de sensibilisation et d’interpellation, de suivi des politiques publiques, mais avoir également la capacité de s’adapter aux changements afin de pouvoir apporter des solutions et proposer des alternatives.

Soutenez l'Opération 11.11.11

Taux d’activité et d’informalité

Selon une enquête sur le secteur informel au Burkina (l’ENESI-2015) de l’Institut national de la statistique et de la démographie (INSD), la population burkinabée est estimée à 18.450.495 personnes dont le taux d’activité net serait de 82%. Les deux principaux groupes d’inactifs sont constitués des jeunes en cours de scolarité (55,1%) et des femmes au foyer (15,1%). La population active occupée, dont l’âge moyen est de 31 ans, exerce à 95,5% son activité principale dans le secteur informel. Ce constat est plus prononcé en milieu rural (99,3%) qu’en milieu urbain (81,2%). Selon le sexe, ces taux sont de 97,5% pour les femmes et 93,5% pour les hommes. Quant aux jeunes de 15 à 34 ans, ils sont occupés à 90,0% dans le secteur informel. Les trois quarts de la population occupée exercent leurs activités dans le secteur primaire (91 % en zone rurale) contre 8,3% dans le secteur secondaire. Le secteur tertiaire occupe 16,1% de la population active.

[3Créé en 1974, le Secrétariat Permanent des Organisations Non Gouvernementales (SPONG) regroupe des ONG et associations de développement nationales et internationales, des fondations, des centres de recherche et de formation, des mouvements de jeunes, et des réseaux thématiques. Le collectif compte 177 organisations membres. Il axe son travail sur le suivi et l’influence des politiques publiques ; le réseautage/concertation/plaidoyer ; le renforcement des capacités de ses membres ; l’appui au développement local et à la décentralisation. Ses thématiques de travail sont : le genre, l’agriculture, l’environnement, la santé, l’économie sociale et solidaire, l’emploi des jeunes et des femmes, l’accès à l’eau et l’assainissement.

[4Lire à propos de la situation au sein du CHU de Tengandogo, dans le Monde : Au Burkina, avec les « combattants » du CHU de Tengandogo, en guerre contre le Covid-19