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Du coronavirus à la crise de la dette des pays en développement

Arnaud Zacharie Arnaud Zacharie 7 avril 2020

Les pays en développement doivent affronter une crise de la dette en plus de la pandémie du coronavius. Des mesures doivent être prises d’urgence pour libérer des ressources budgétaires à court terme, car on ne peut résoudre une crise planétaire en laissant de côté la majorité de la population mondiale.

Alors que dans les pays industrialisés, c’est le choc économique provoqué par le coronavirus qui a déclenché une panique financière, dans la plupart des pays en développement,la crise financière a précédé l’arrivée du virus. La crise économique et financière en Chine et dans les pays occidentaux a en effet provoqué de violents chocs externes qui plongent les pays en développement dans une crise de la dette.

Les investisseurs étrangers ont rapatrié leurs capitaux, provoquant la plus importante fuite des capitaux de l’histoire des pays émergents

D’une part, la rupture des chaînes de production mondiales et l’effondrement de l’activité dans les pays industrialisés ont entraîné un effondrement du commerce international et une baisse des transferts financiers des migrants vers leur pays d’origine. D’autre part, les prix des matières premières exportées par les pays en développement ont fortement chuté – comme le pétrole, le cuivre ou le coton. Enfin, les investisseurs étrangers ont rapatrié leurs capitaux vers des placements moins risqués, provoquant la plus importante fuite des capitaux de l’histoire des pays émergents (83 milliards de dollars en mars 2020). A son tour, la fuite des capitaux a entraîné une dépréciation des taux de change qui a renchéri le coût des importations et des emprunts contractés par les pays en développement en dollar ou en euro.

La dette totale des pays en développement est passée de 100% à 193% de leur PIB entre 2008 et 2018 – soit le plus haut niveau jamais atteint

La dette totale des pays en développement est passée de 100% à 193% de leur PIB entre 2008 et 2018 – soit le plus haut niveau jamais atteint. Cela implique pour les pays en développement de devoir rembourser 2 700 milliards de dollars de dettes souveraines d’ici fin 2021 (1 620 milliards en 2020 et 1 080 milliards en 2021), dont 562 milliards pour les pays à faible et moyen revenu [1]. Alors que les pays en développement, dont les systèmes de santé sont peu développés, doivent désormais faire face à la pandémie, les chocs externes provoqués par la chute des recettes d’exportation et la fuite des capitaux les menacent d’une violente crise de la dette – aussi bien dans les pays les plus pauvres que dans les pays émergents [2].

La crise de la dette des pays émergents

Les chocs externes subis par les pays émergents surviennent dans un contexte d’endettement accru des entreprises, mais aussi de certains Etats. La faiblesse des coûts d’emprunts aux Etats-Unis et les rendements élevés offerts par les marchés émergents ont incité les investisseurs internationaux à octroyer d’importants volumes de crédits en dollar aux économies émergentes. Entre 2007 et 2019, la dette des entreprises des pays émergents contractée sur les marchés internationaux a quasiment quintuplé – passant de 500 à 2 300 milliards de dollars [3]. Parmi ces entreprises, on trouve des firmes transnationales privées, mais aussi de grandes entreprises publiques comme Petrobras au Brésil, Pemex au Mexique ou Eskom en Afrique du Sud. Dans le même temps, les investisseurs étrangers ont acheté le quart des obligations souveraines émises en monnaie locale par les Etats pour financer les infrastructures [4].

L’exposition en dollar des économies émergentes varie d’un pays et d’un secteur à l’autre. Dans certains pays, les principaux emprunteurs sont les entreprises, tandis que dans d’autres, ce sont les Etats. L’endettement croissant en dollar était néanmoins un phénomène généralisé dans les économies émergentes avant le choc du coronavirus – évidemment en Amérique latine et dans une moindre mesure en Asie, mais aussi en Europe centrale et orientale, où l’euro a traditionnellement joué un rôle plus important. Seuls quelques rares pays, comme la Corée du Sud, font exception et ont enregistré une baisse de l’endettement extérieur en dollar au cours des dernières années [5].

Bien que très importants, les montants de l’endettement en dollar des entreprises des pays émergents sont en réalité sous-estimés. Les données reflètent en effet les émissions d’obligations des entreprises sur base du lieu d’émission plutôt que sur base de la nationalité des firmes émettrices. Or cette méthodologie masque les importants financements transitant par les paradis fiscaux. Par exemple, une obligation émise par la filiale de la multinationale brésilienne Petrobras aux Îles Caïmans apparaît comme une dette des Îles Caïmans plutôt que du Brésil, alors que l’argent emprunté est pourtant investi au Brésil par une entreprise brésilienne. Ce biais statistique a pour effet de lourdement sous-estimer l’ampleur des investissements internationaux dans les économies émergentes. Dans le cas du Brésil, prendre en compte la nationalité de l’émetteur plutôt que le lieu d’émission entraîne une multiplication par plus de huit du montant des obligations brésiliennes détenues par des investisseurs des Etats-Unis – 68 milliards de dollars au lieu des 8 milliards officiellement annoncés [6]. L’exposition des économies émergentes pourrait donc se révéler nettement plus importante que présumée et déboucher sur une crise de la dette dévastatrice.

L’exposition des économies émergentes pourrait donc se révéler nettement plus importante que présumée et déboucher sur une crise de la dette dévastatrice.

Certes, certains pays émergents sont plus armés que d’autres pour faire face à la crise financière. Certains pays disposent de réserves de change importantes pour couvrir les pertes – comme l’Arabie saoudite ou la Russie qui disposent de 500 milliards de dollars de réserves. D’autres pays bénéficient d’excédents courants et d’importants placements offshore, comme les pays d’Asie du Sud-Est (Corée du Sud, Singapour, Taiwan, Thaïlande, etc.) qui doivent néanmoins gérer le risque de change. Par contre, les pays émergents en déficit courant et dont l’endettement extérieur dépasse les maigres réserves sont beaucoup plus vulnérables et menacés de défauts de paiement [7].

La crise de la dette des pays pauvres

Les pays les plus pauvres, en majorité africains, se sont également fortement endettés à des conditions de moins en moins favorables ces dernières années, notamment sur les marchés financiers et auprès des bailleurs émergents comme la Chine.

Au cours des années 2000, les économies africaines avaient bénéficié d’une conjoncture favorable grâce à des allégements de dettes, à la hausse du prix des matières premières exportées et à la baisse des taux d’intérêt internationaux. Cette conjoncture favorable a incité une douzaine de pays africains à emprunter sur les marchés financiers internationaux – une première pour la plupart d’entre eux, puisque la République d’Afrique du Sud était le seul pays d’Afrique subsaharienne à avoir accès à ce type de financement depuis les années 1970. A la suite des Seychelles en 2006, douze autres pays d’Afrique subsaharienne [8] ont ainsi emprunté entre 2006 et 2016 un total de 25 milliards de dollars sur le marché des euro-obligations [9]. Certains pays se sont en outre fortement endettés envers la Chine – notamment le Niger, la République du Congo ou Djibouti.

Depuis lors, l’endettement extérieur des pays pauvres a continué d’augmenter, alors que la conjoncture s’est assombrie. Au cours des cinq dernières années, la dette commerciale en devises des pays à faible revenu a triplé, pour atteindre 200 milliards de dollars en 2019 selon le FMI, qui considérait avant le choc du coronavirus que 40% des pays les moins avancés étaient en situation de risque élevé de surendettement [10]. Le service de la dette de ces pays représentait en moyenne les deux tiers de leurs budgets cumulés d’éducation et de santé. Les chocs externes provoqués par la crise du coronavirus affectent dès lors des économies très vulnérables.

La récession mondiale, la chute du prix des matières premières et la fuite des capitaux représentent autant de chocs externes qui renchérissent le coût des remboursements et menacent les pays pauvres de cessation de paiement

Le rendement des euro-obligations est étroitement corrélé à la volatilité du marché mondial des capitaux, à l’évolution des prix des matières premières et au degré d’aversion au risque des investisseurs internationaux – autant de facteurs qui échappent au contrôle des gouvernements des pays pauvres [11]. Or la récession mondiale, la chute du prix des matières premières et la fuite des capitaux représentent autant de chocs externes qui renchérissent le coût des remboursements et menacent les pays pauvres de cessation de paiement. Les taux d’intérêt à payer par les pays à faible et moyen revenu ont augmenté de 3,5 points de pourcentage entre mi-février et fin mars 2020 et le coût des nouveaux emprunts s’est envolé à 10% [12].

Eviter l’effet boomerang

Les chocs externes dont les pays en développement sont victimes surviennent dans un contexte beaucoup plus défavorable que lors de la crise de 2008. A l’époque, les pays en développement disposaient de réserves de change plus importantes. Ils avaient pu bénéficier de l’impact positif sur leurs exportations du méga plan de relance lancé par la Chine en 2009. Leur balance des paiements était soulagée par les entrées de capitaux étrangers en quête de rendements élevés. Or cette conjoncture favorable a aujourd’hui disparu, tandis que l’endettement extérieur croissant a rendu ces pays plus vulnérables envers les chocs externes. Sachant que la pandémie du Covid-19 n’en est qu’à ses débuts dans la plupart des pays en développement, on mesure l’ampleur du défi auquel ils doivent faire face.

L’ONU a lancé un fonds d’urgence humanitaire de 2 milliards de dollars et un fonds de redressement socioéconomique de 1 milliard destinés aux pays en développement, mais l’initiative, bien que nécessaire, semble trop modeste par rapport aux besoins. Pas moins de 85 pays en développement ont déjà fait appel au FMI, qui a mis à disposition différents mécanismes de financement, dont un fonds d’urgence à décaissement rapide dont le montant pourrait atteindre 50 milliards de dollars, mais ce type de financement ajoute de nouvelles dettes et est souvent lié à des conditionnalités.

La Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement (CNUCED) [13] propose quant à elle cinq mesures plus ambitieuses : le renforcement des réserves de change des pays en développement via l’émission ou la réallocation par le FMI de l’équivalent de 1 000 milliards de dollars en Droits de tirage spéciaux ; l’instauration de mesures de contrôle des capitaux pour enrayer la fuite des capitaux ; l’instauration d’un moratoire sur le service de la dette extérieure publique des pays en développement, afin de libérer des ressources budgétaires à court terme pour faire face à la pandémie ; l’élaboration d’un programme d’annulation de la dette des pays pauvres ; le respect de l’engagement des pays donateurs de mobiliser 0,7% de leur RNB en aide au développement et consacrer un quart de cette aide à un Plan Marshall pour la santé publique.

Dans le même esprit, une centaine d’ONG ont lancé un appel en faveur de l’annulation sans condition des dettes dues en 2020 par les pays en développement, ainsi que l’instauration d’un mécanisme équitable et transparent de restructuration des dettes souveraines sous les auspices de l’ONU.

Eviter une crise de la dette des pays en développement est dans l’intérêt des pays industrialisés, non seulement parce qu’elle aurait des répercussions sur leur propre système financier qui est lui-même en crise, mais aussi parce qu’il est vain d’espérer venir à bout du coronavirus sans qu’il soit maîtrisé dans les pays en développement. Eviter un tel effet boomerang implique de prendre rapidement les mesures qui s’imposent, car on ne pourra pas enrayer une crise planétaire en laissant de côté la majorité de la population mondiale.

[1CNUCED, « The Covid-19 Shock to Developing Countries : Towards a “whatever it takes” programme for the two-thirds of the world’s population being left behind », Trade and Development Report Update, mars 2020.

[2A. Tooze, « The Coronavirus Is The Biggest Emerging Crisis Ever », Foreign Policy, 28 mars 2020.

[3S. Cook, « Rethinking the core in EM debt », Investment Europe, 24 février 2020.

[4BRI, « BIS Annual Economic Report », 30 juin 2019.

[5I. Aldasoro et T. Ehlers, « Global liquidity : changing instrument and currency patterns », BIS Quaterly Review, septembre 2018, pp. 17-27.

[6A. Coppola, M. Maggiori, B. Neiman et J. Schreger, « Redrawing the Map of Global Capital Flows. The Role of Cross-Border Financing and Tax Havens », février 2020.

[7B. W. Setser, « Not One Emerging Market Financial Crisis, but Many… », Council of Foreign Relations, 31 mars 2020.

[8Rwanda, République du Congo, Tanzanie, Sénégal, Namibie, Nigeria, Kenya, Angola, Zambie, Gabon, Ghana, Côte d’Ivoire.

[9CNUCED, « Rapport 2016 sur le développement économie en Afrique : Dynamique de la dette et financement du développement en Afrique », Nations Unies, 2016.

[10FMI, « Global Financial Stability Report : Lower for Longer », octobre 2019.

[11A. V. Gevorkyan and I. H. Kvangraven, « Assessing Recent Determinants of Borrowing Costs in Dub-Saharan Africa », Review of Development Economics, 20(4), 2016, pp. 721-738.

[12L. Elliot, « Urgent call to head off new debt crisis in developing world », The Guardian, 22 mars 2020.

[13CNUCED, « The Covid-19 Shock to Developing Countries : Towards a “whatever it takes” programme for the two-thirds of the world’s population being left behind », Trade and Development Report Update, mars 2020.

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