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Le coronavirus impose de résoudre le dilemme du prisonnier

Arnaud Zacharie Arnaud Zacharie 17 juin 2020

Face à une pandémie et à une récession mondiale, les problèmes des uns sont les problèmes des autres. C’est pourquoi on ne répondra pas efficacement à ces enjeux globaux sans coopération internationale, qui fait pourtant jusqu’ici largement défaut.

La pandémie du coronavirus, plus que tout autre phénomène, illustre combien les sociétés humaines sont interconnectées et interdépendantes. D’une part, cette interconnexion favorise la diffusion du virus, avec pour effet de menacer en quelques semaines la santé de centaines de millions de personnes, contraignant au confinement la moitié de l’humanité. D’autre part, même si un pays réussit à enrayer l’épidémie, la situation ne sera définitivement maîtrisée que lorsque ce sera le cas partout dans le monde [1]. Il en résulte que la coopération et la solidarité internationale sont des conditions sine qua non à la réussite de la lutte contre la pandémie [2].

Le dilemme du prisonnier

La justification théorique de la coopération repose notamment sur la théorie du « dilemme du prisonnier » développée par le Nobel d’économie et mathématicien John Nash [3] : deux prisonniers sont enfermés pour un crime commis par l’un des deux sans que l’on sache lequel. Le directeur de la prison se rend auprès de chacun des deux prisonniers, isolés l’un de l’autre sans aucune possibilité de communication, et leur fait la proposition suivante : si tu avoues et que l’autre prisonnier n’avoue pas, tu prends perpétuité et l’autre est libre ; si tu n’avoues pas et que l’autre non plus, vous prenez tous les deux vingt ans ; si vous avouez tous les deux, vous prenez dix ans chacun. Le dilemme du prisonnier, laissé à lui-même, consiste évidemment à avouer ou non : avouer peut déboucher sur dix ans ou la perpétuité ; ne pas avouer sur vingt ans ou la liberté. John Nash démontre ainsi que le calcul rationnel pousse à opter pour le non aveu : mieux vaut viser entre zéro et vingt ans fermes qu’entre dix ans et perpétuité. Comme les deux prisonniers, contraints de décider seuls, ont toutes les chances d’aboutir à cette même conclusion, ils écoperont de vingt ans chacun, alors que la solution de la coopération aurait pu diviser la peine par deux pour chacun d’entre eux.

Transposée aux relations internationales, la morale du dilemme du prisonnier est que la loi de la jungle est rarement bonne conseillère et que, a contrario, la coopération peut favoriser la circulation de l’information et stabiliser l’« interdépendance complexe » des relations transnationales [4]. C’est particulièrement le cas lorsque les gouvernements doivent lutter contre une pandémie. La circulation de l’information entre les Etats, la communauté scientifique et les laboratoires pharmaceutiques est primordiale pour prendre les mesures de prévention qui s’imposent et favoriser la production et la diffusion des traitements suffisamment rapidement. La solidarité entre les plus riches et les plus vulnérables, les plus jeunes et les plus âgés, aussi bien entre les pays qu’en leur sein, est en outre nécessaire pour lutter efficacement contre la pandémie [5].

Or la Chine a tardé à communiquer les informations sur le virus et a minimisé l’impact du Covid-19 dans la province de Hubei. La répartition des masques, des tests de dépistage et des respirateurs s’est opérée selon la loi du plus offrant – certains Etats n’hésitant pas à s’accaparer des livraisons prévues pour d’autres pays, y compris entre Etats membres de l’Union européenne. Le président Trump, qui n’a cessé de minimiser l’ampleur de la pandémie, a été jusqu’à mettre fin aux relations entre les Etats-Unis et l’OMS, après avoir tenté d’acheter à des firmes pharmaceutiques l’exclusivité pour les Etats-Unis du vaccin contre le Covid-19. Les groupes pharmaceutiques cherchent quant à eux à tirer profit de leurs brevets pour profiter de monopoles sur la vente des traitements et d’un vaccin, avec le risque de les rendre trop chers pour la majorité de la population mondiale [6].

Un monde sans hégémon

Le coronavirus n’est pas seulement un défi sanitaire. Il a également des conséquences économiques et sociales majeures. Le choc économique provoqué par la pandémie, affectant aussi bien l’offre que la demande, est d’une violence inédite [7]. Les Etats sont contraints de s’endetter lourdement pour maintenir l’économie mondiale artificiellement en vie et éviter les faillites en chaîne et le chômage de masse, qui risquent de provoquer une dépression. Les marchés financiers sont en ébullition et les banques centrales déversent des milliers de milliards de liquidités pour éviter l’assèchement du crédit. Les pays en développement, victimes de la fuite des capitaux, de la rupture des chaînes de production mondiales et de l’effondrement du prix des matières premières, sont particulièrement vulnérables envers une crise de la dette [8].

Malgré l’ampleur de la crise économique mondiale, la coopération internationale fait largement défaut. Au niveau européen, les clivages entre les pays du nord et du sud de l’Union européenne, déjà constatés après la crise de 2008, ont réapparu de plus belle, exacerbant les divisions qui menacent la construction européenne de paralysie, voire de désintégration. Au niveau mondial, le G20 s’est révélé incapable de prendre des mesures suffisamment ambitieuses, du fait de l’isolement grandissant des Etats-Unis et de l’absence de leadership suffisant pour promouvoir l’intérêt général. Lors du G20 du 15 avril 2020, les Etats-Unis ont ainsi mis leur veto sur l’allocation par le FMI de droits de tirages spéciaux, visant à fournir des liquidités aux pays en développement [9].
Alors que la crise économique provoquée par le coronavirus entraîne la récession la plus importante depuis les années 1930, le repli nationaliste des Etats-Unis et la rivalité croissante avec la Chine ne manquent pas d’inquiéter. Dans son analyse de la Grande Dépression des années 1930, l’historien de l’économie Charles Kindleberger a souligné combien a été fatale l’absence d’une puissance capable d’assurer le leadership nécessaire pour éviter l’effondrement de l’économie mondiale : « La crise de 1929 a été générale, profonde et durable parce que le système économique international est devenu instable du fait de l’incapacité de l’Angleterre et du refus des Etats-Unis d’assumer la responsabilité de le stabiliser. (…) Lorsque chaque pays se préoccupa de protéger ses critères nationaux, l’intérêt général à l’échelle mondiale disparut dans un gouffre, et avec lui tous les intérêts nationaux » [10].

Le monde devient multipolaire, mais la coopération multilatérale s’est gravement détériorée, alors qu’elle est pourtant plus nécessaire que jamais [11]. En particulier, la Chine et les Etats-Unis répondent au Covid-19 en assimilant le bien commun à leurs intérêts nationaux [12]. L’affaiblissement du multilatéralisme dans un contexte de crises de plus en plus globales débouche sur des réponses nationales désordonnées, rendant toujours plus complexe la coopération pourtant nécessaire pour trouver des solutions concertées à des problèmes communs. Comme le résume l’historien Yuval Noah Harari, « ces dernières années, des politiciens irresponsables ont délibérément sapé la confiance que l’on pouvait avoir en la science, envers les autorités publiques et dans la coopération internationale. En conséquence, nous faisons aujourd’hui face à cette crise sans leaders mondiaux susceptibles d’inspirer, d’organiser et de financer une réponse globale coordonnée » [13].

La solution de la coopération

Face à une pandémie et à une récession mondiale, les problèmes des uns sont les problèmes des autres. C’est pourquoi on ne répondra pas efficacement à ces enjeux globaux sans coopération internationale.

Sur le plan sanitaire, la coopération permettrait de garantir la diffusion et la répartition des traitements et du matériel de protection, de mutualiser les financements pour le développement d’un vaccin et de considérer ce dernier comme un bien public mondial accessible à un prix suffisamment abordable [14]. Elle permettrait également d’aider les pays pauvres à développer leurs systèmes de santé [15].

Sur le plan économique, la coopération multilatérale permettrait de stabiliser le système financier et monétaire international, de soutenir les pays les plus vulnérables, d’instaurer un mécanisme multilatéral de restructuration des dettes publiques et d’enrayer l’évasion fiscale internationale. Elle permettrait par ailleurs de coordonner les plans de relance pour en faire de véritables plans de transformation de l’économie mondiale, en vue d’instaurer un Green New Deal visant à garantir une prospérité soutenable et partagée [16].

A défaut, la réponse à la pandémie et à la récession mondiale qu’elle provoque risque de buter sur le dilemme du prisonnier.

[1Yik-Ying Teo, « The Covid-19 Weakest Link », Project Syndicate, 27 mars 2020.

[2Christophe Benn, Michel Kazatchkine, Heide Marie Vieczorek et Laurent Vigier, « La crise du Covid-19 requiert une solidarité mondiale sans précédent », Le Monde, 14 avril 2020.

[3John Nash, « Non-Cooperative Games », Annals of Mathematics, vol. 54, 1951, pp. 289-295.

[4Robert Keohane et Joseph Nye, Transnational Relations and World Politics, Harvard University Press, 1973.

[5Kemal Dervis, « The Covid-19 Solidarity Test », Brookings, 31 mars 2020.

[6Ellen ’t Hoen et Achal Prabhala, « Aucune technologie contre le Covid-19 ne doit être soumise à un monopole », Le Monde, 21 avril 2020.

[7Arnaud Zacharie, « La crise de 2020 n’est pas une réplique de 2008 », CNCD-11.11.11, 27 mars 2020.

[8Arnaud Zacharie, « Du coronavirus à la crise de la dette des pays en développement », CNCD-11.11.11, 7 avril 2020.

[9Edwin M. Truman, « The G20 missed an opportunity to expand financial resources for vulnerable countries », PIIE, 16 avril 2020.

[10C. Kindleberger, La grande crise mondiale 1929-1939, Economica, 1988, pp. 298 et 300.

[11Gaïdz Minassian et Marc Semo, « Le multilatéralisme à l’épreuve du coronavirus », Le Monde, 25 avril 2020.

[12Joseph S. Nye Jr., « China and America are Failing the Pandemic Test », Project Syndicate, 2 avril 2020.

[13Yuval Noah Harari, « Le véritable antidote à l’épidémie n’est pas le repli, mais la coopération », Le Monde, 5 avril 2020.

[14Joseph Stiglitz, Arjun Jayadev et Achal Ptabhala, « Les brevets versus la pandémie », 23 avril 2020.

[15Olivier Appaix, « Pour une solidarité sanitaire internationale », Alternatives Economiques, 10 avril 2020.

[16Michel Aglietta et Sabrina Khanniche, « La vulnérabilité du capitalisme financiarisé face au coronavirus », La Lettre du CEPII, n°406, avril 2020.

Cet article a été publié dans une version raccourcie dans le magazine Imagine demain le monde, juin/juillet/août 2020.

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