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Déconstruire pour mieux reconstruire

Une autre mode est possible

Catchou Decoster Catchou Decoster 27 avril 2010

Déconstruire la vie du vêtement pour mieux comprendre la mondialisation et récupérer de vieilles fringues pour en créer de nouvelles, c’est le projet « Recycle tes fripes ». Depuis deux ans, il met des jeunes en mouvement dans une quinzaine d’écoles francophones.

Imaginez une ceinture faite de cols de chemise, la fourche d’un pantalon servant d’emmanchure, des manches composées de cols roulés. On pourrait se croire dans l’atelier d’un styliste en vogue ou devant une vitrine branchée. Que nenni ! Ces vêtements originaux ont été réalisés dans une quinzaine d’écoles techniques et professionnelles d’habillement.

Depuis deux ans maintenant, Nicolas, Diana-Maria, Alice, Laura, Ophélie, Soumaya et des dizaines d’autres élèves de la Communauté française coupent, piquent, tissent, disposent, appliquent, assemblent, incrustent. Ils créent en récupérant. Ils démontent tout pour mieux reconstruire. Tout ceci dans le cadre de « Recycle tes fripes ».

Le jeans, un exemple éclairant

L’industrie du textile et de l’habillement, véritable cas d’école de la mondialisation ? Cela ne fait aucun doute. Le jeans est un exemple particulièrement éclairant.

Ce pantalon, que tout le monde ou presque porte, est composé de coton, une matière naturelle mais pas pour autant écologique. En effet, la culture du coton, qui implique souvent une surexploitation de la main-d’œuvre, provoque des maladies graves liées à l’usage intensif de produits chimiques (insecticides et pesticides). En outre, cette culture est très gourmande en eau puisqu’environ 5 263 litres d’eau sont nécessaires pour produire 1 kg de coton.

Mondialisation oblige, les entreprises mettent aujourd’hui en concurrence les pays et leurs travailleurs pour bénéficier des meilleures conditions (la recherche du moindre coût) de production. Avant d’intégrer votre garde-robe, un jeans a déjà sacrément voyagé. Exemple du jeans X : le coton qui le compose est cultivé au Kazakhstan et égrené sur place. C’est en Chine qu’il est transformé en fil. Ensuite, direction les Philippines pour leur teinture. C’est en Pologne que les fils sont tissés. Puis, retour aux Philippines, pour l’assemblage du jeans. Ensuite, le jean brut part pour la Grèce, où il y est lavé et assoupli (stonewashing). Le pantalon arrive finalement en Belgique pour être vendu aux consommateurs. En tout et pour tout, il a parcouru 36.000 kilomètres.

« Recycle tes fripes » est un projet visant à récupérer de vieux vêtements pour leur donner une seconde vie. Il est né dans la tête de deux stylistes belges en 2005, Martin Prévot et Aurélie Jomouton. Depuis deux ans, il bénéficie de l’appui du CNCD-11.11.11 et s’inscrit dans le cadre de la Campagne « Travail décent, vie décente » qui réunit plusieurs ONG et les trois syndicats nationaux. La campagne en elle-même mène tout un éventail d’actions de sensibilisation du public et d’interpellation des politiques pour découdre notre modèle de société, le projet « Recycle tes fripes » s’ancre dans les écoles en mettant des jeunes en mouvement. Deux volets le composent.

Première volet : on déconstruit le modèle.

L’initiative entend sensibiliser aux causes et effets de la mondialisation. Y participer, c’est, au travers de la création, entamer un processus de réflexion et devenir passeur de cette réflexion. L’industrie du textile et de l’habillement est, à ce titre, un cas d’école pour parler (sur)consommation, conditions sociales et environnement.
Les élèves sont invités à s’informer, à s’interroger sur la place du travail dans l’économie mondialisée d’aujourd’hui. La télé peut parfois donner un coup de main comme en témoigne cette élève après la vision d’un reportage sur France 2 : « Cela parlait du sablage des jeans en Turquie. Quand on pense aux conditions de travail de ces ouvriers, c’est effrayant. Tout ça pour avoir des jeans à la mode. »
Sur base, notamment, d’outils pédagogiques, des groupes d’élèves ont ainsi découvert la friperie, les centres de tri et la montagne de vêtements que nous jetons chaque saison : 9 kg par an et par personne !
« Le vêtement joue un rôle important dans notre identité individuelle et collective », explique Martin Prévot, un des deux stylistes qui encadrent ces jeunes. « Il nous permet d’affirmer notre personnalité et notre appartenance sociale ». Quand on cause de fringues avec des jeunes, les débats démarrent au quart de tour. Et très vite, la vie du vêtement est décortiquée, du champ de coton à l’incinérateur (voir encadré ci-contre).

Deuxième volet : on reconstruit un modèle.

Après la sensibilisation apparaît le désir de mise en action. L’envie de faire autrement naît, et avec lui le volet artistique du projet. Objectif : réaliser des vêtements du quotidien. Du prêt-à-porter. En récupérant des fringues dans des marchés aux puces, chez Oxfam, et dans des centres de tri, les élèves ont pu laisser aller leur créativité et ainsi valoriser le réemploi, redécouvrir des savoir-faire. A l’instar du modèle de société analysé dans le premier volet du projet, il s’agit aussi ici d’un travail de recherche mais sur le vêtement cette fois-ci. C’est ainsi qu’une poche avec des strass en vient à recouvrir le trou d’usure d’un pantalon, qu’une vieille chemise à carreau devient la doublure d’un sac, que des ceintures de jeans assemblées en viennent à former un bustier digne d’une collection été 2010 … On recrée ainsi un vêtement adapté, au goût du jour, original, qui s’inscrit dans les tendances de la mode actuelle.
Tout ce travail est à découvrir le 8 mai prochain à Namur. Boutiques, défilés, animations en tous genres vous y attendent.


Les Dessous de la Mode - Le travail sous toutes les coutures

Grand événement ce samedi 8 mai de 12h à 19h au Cap-Nord à Namur.
Le CNCD-11.11.11, la Coalition pour un Travail décent, Recycle tes fripes et une quinzaine d’écoles d’habillement organisent un salon du prêt-à-porter mêlant préoccupations éthiques et solidaires, réflexions politiques et créations vestimentaires uniques.

Plus d’info : www.cncd.be/spip.php?article969

Source : dlm / demain le monde #1, mai-juin 2010.

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