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USA - Chine : le choc des puissances

Arnaud Zacharie Arnaud Zacharie
4 mai 2018

Imagine demain le monde - La « guerre commerciale » annoncée par le président Trump a pour principal objectif d’endiguer la montée en puissance de la Chine, considérée comme une menace pour le pouvoir hégémonique des Etats-Unis. La manière dont sera gérée la rivalité entre ces deux puissances aura des conséquences majeures sur les relations internationales du 21e siècle.

La batterie de mesures protectionnistes annoncées ces derniers mois par l’administration Trump [1] vise en particulier la Chine, accusée de violer les droits de propriété intellectuelle des firmes américaines et d’être la principale responsable du déficit commercial des Etats-Unis. Certes, la rivalité entre les Etats-Unis et la Chine n’est pas neuve [2]. Toutefois, la nouvelle stratégie nationale de sécurité de l’administration Trump considère désormais clairement la Chine comme une puissance rivale dont les objectifs stratégiques sont contraires aux valeurs et aux intérêts des Etats-Unis [3].

Made in China 2025

Depuis les réformes de Deng Xiaoping dans les années 1980, la Chine a entamé un processus de convergence économique avec les pays occidentaux, en tirant profit de la décomposition internationale des processus de production. Principal « atelier du monde », la Chine a attiré les firmes transnationales en leur fournissant une main-d’œuvre bon marché pour assembler les composants industriels, tout en incitant les firmes étrangères à créer des partenariats avec les entreprises d’Etat chinoises et à leur transférer des technologies.

Le gouvernement chinois a attiré les investissements étrangers – d’abord essentiellement asiatiques jusqu’à la fin des années 1990, puis occidentaux après l’adhésion de la Chine à l’OMC en 2001 – dans trois clusters industriels ayant chacun une spécialité : la fabrication des pièces détachées et l’assemblage dans le delta de la rivière des Perles, l’industrie intensive en capital et la production de voitures, de semi-conducteurs et d’ordinateurs dans le delta du Yang-tsé et une technopole – sorte de Silicon Valley chinoise – dans le district de Pékin [4].

Alors qu’elle ne faisait pas partie des cinquante premiers exportateurs de produits industriels en 1980, la Chine figurait au premier rang mondial en 2010, tandis que l’économie chinoise est devenue en 2014 la première économie mondiale en parité de pouvoir d’achat, détrônant les Etats-Unis, et que des centaines de millions de personnes sont sorties de l’extrême pauvreté – le taux de pauvreté en Chine passant de près de 90% en 1980 à moins de 10% aujourd’hui.

Désormais, la Chine, dont l’économie est « montée en gamme » suite aux progrès technologiques, ne se contente plus de son rôle d’« atelier du monde » et envisage de développer ses propres firmes transnationales dans les secteurs de pointe, tel que stipulé dans l’agenda « Made in China 2025 » adopté en 2015 par le gouvernement chinois. Alors que la Chine ne comptait en 1996 qu’une seule firme parmi les 500 premières mondiales, elle en comptait 106 en 2017, contre 132 pour les Etats-Unis [5]. Parmi ces firmes chinoises, on trouve des entreprises publiques des secteurs de l’énergie, des infrastructures, des télécommunications ou de la finance, mais aussi les nouveaux géants du tech – comme Tencent, Baidu, Alibaba, Huawei ou Xiaomi – qui ambitionnent de rivaliser avec les « GAFA [6] » et positionnent la Chine comme acteur majeur de la transition numérique.

Ce n’est ainsi pas un hasard si la cinquantaine de milliards de dollars de produits chinois ciblés par les tarifs de l’administration Trump, qui accuse la Chine de « vol technologique », sont précisément les secteurs ciblés par l’agenda « Made in China 2025 » du président Xi Jinping : technologies de l’information, robotique, ingénierie maritime, véhicules électriques, biopharmacie, équipement aérospatial, etc. La « guerre de l’acier » annoncée par l’administration Trump masque en réalité un enjeu bien plus important : le leadership technologique du 21e siècle [7]. Si les Etats-Unis ont longtemps vu d’un bon œil la réduction des coûts de production permise par l’économie chinoise, il en va tout autrement maintenant que l’Empire du Milieu menace ouvertement son leadership technologique – une étape décisive pour réaliser le « rêve chinois » énoncé par Xi Jinping, qui ambitionne avec le projet de « Nouvelle Route de la Soie » de faire de la Chine la première puissance mondiale à l’horizon 2049 [8].

Guerre commerciale ou pétard mouillé ?

La menace de « guerre commerciale » agitée par l’administration Trump est en réalité une posture de négociation. Elle vise à inciter les différents partenaires commerciaux des Etats-Unis à accepter des concessions bilatérales pour éviter les tarifs annoncés. Or il est peu probable que cette stratégie débouche sur des résultats substantiels [9]. En outre, en annonçant des mesures susceptibles d’affecter l’ensemble de ses partenaires commerciaux, l’administration Trump fait indirectement le jeu de la Chine, qui cherche à éviter toute confrontation directe avec les Etats-Unis. Le gouvernement chinois préfère tirer profit de l’irritation internationale que suscitent les mesures unilatérales de l’administration Trump pour se forger une image de défenseur du multilatéralisme et de la mondialisation.

S’il a clairement annoncé qu’il prendrait toutes les dispositions nécessaires pour défendre ses intérêts, le gouvernement chinois privilégie la négociation. Il a d’ailleurs pu démontrer ses capacités de négociation bilatérale avec l’« accord commercial intérimaire » conclu en 2017 suite au « programme de travail de cent jours » avec les Etats-Unis : non seulement les concessions chinoises ont été peu substantielles, mais elles ont en outre été monnayées en contrepartie de concessions américaines [10].

La Chine dispose en réalité d’importantes marges de manœuvre pour octroyer des concessions aux Etats-Unis sans affecter outre mesure sa stratégie de développement. C’est notamment le cas en matière de protection des droits de propriété intellectuelle, qui est la principale pomme de discorde entre les deux puissances : alors que les firmes chinoises ont longtemps cherché à imiter les innovations des firmes étrangères, c’est désormais moins le cas, vu que nombre de firmes chinoises innovent et détiennent des brevets, qu’elles veulent dès lors protéger. La Chine a ainsi davantage intérêt que par le passé à protéger les droits de propriété intellectuelle et pourrait dès lors répondre sans trop de mal aux demandes des Etats-Unis en la matière [11].

C’est également le cas en termes d’importations et d’ouverture aux entreprises étrangères. Le gouvernement chinois cherche à faire davantage reposer son développement sur la consommation et les services, plutôt que sur les investissements et les industries. Cet objectif est compatible avec une augmentation des importations de biens de consommation et une plus grande ouverture du marché des services financiers – autant de mesures correspondant aux demandes des secteurs américains de l’automobile et des assurances.

Le président Xi Jinping ne s’y est pas trompé. Le 10 avril dernier, au Forum de Boao pour l’Asie, il a annoncé l’ouverture de « ports francs » venant s’ajouter à la dizaine de zones franches lancées en 2013 pour favoriser les échanges internationaux. Il a également annoncé la réduction des tarifs à l’importation de biens de consommation comme les automobiles, la hausse du seuil de participation des entreprises étrangères dans les co-entreprises avec les firmes chinoises, l’ouverture accrue du secteur bancaire et financier, ainsi qu’un renforcement de la protection des droits de propriété intellectuelle.

Le désordre mondial

En définitive, des compromis sont possibles à court terme pour permettre au président Trump de présenter des avancées concrètes à son électorat avant les élections de mi-mandat et éviter une escalade tarifaire. Toutefois, la stratégie commerciale de l’administration Trump ne suffira ni à résorber le déficit commercial des Etats-Unis, ni à enrayer la montée en puissance de la Chine. Ainsi, nul ne sait jusqu’où peut mener cette stratégie de la confrontation. L’histoire des « transitions hégémoniques » nous enseigne en effet que la rivalité croissante entre une puissance hégémonique en perte de vitesse et une puissance émergente déterminée à prendre le leadership rend le système international instable et dangereux [12].

La régulation de la mondialisation nécessiterait de refonder le système multilatéral pour y intégrer les puissances émergentes et renforcer les normes internationales pour répondre aux défis du changement climatique, de l’instabilité financière, de l’évasion fiscale, de la protection des données personnelles ou des conditions de travail. Ce n’est malheureusement pas l’option prise par l’administration Trump, qui préfère se retirer des accords internationaux et saper les fondements du système multilatéral instauré par les Etats-Unis après la Deuxième Guerre mondiale.

Nul ne peut dès lors garantir que le « choc des puissances » entre les Etats-Unis et la Chine ne débouchera pas à terme sur un affrontement commercial et diplomatique de plus grande ampleur.

[1L’administration Trump a annoncé en janvier 2018 des droits tarifaires supplémentaires de 50% sur les importations de machines à laver et de 30% sur les importations de panneaux solaires (pour les quatre prochaines années), avant d’annoncer en mars 2018 des droits de douane supplémentaires de 25% sur les importations d’acier et de 10% sur les importations d’aluminium, ainsi que des tarifs supplémentaires sur une liste de 60 milliards de dollars de produits importés de Chine et une action à l’OMC contre la politique de droits de propriété intellectuelle du gouvernement chinois.

[2La Chine était déjà considérée comme un « concurrent stratégique » par l’administration Bush Jr, tandis que l’administration Obama justifiait la négociation des traités transpacifique (TPP) et transatlantique (TTIP) comme un moyen d’imposer les nouvelles règles du commerce mondial à la Chine et que le Congrès des Etats-Unis a longtemps mis son veto à la réforme du FMI octroyant davantage de poids aux pays émergents comme la Chine.

[3White House, « The National Security Strategy of the United States », December 2017. https://www.whitehouse.gov/wp-content/uploads/2017/12/NSS-Final-12-18-2017-0905.pdf

[4G. Arrighi, Adam Smith à Pékin. Les promesses de la voie chinoise, Max Milo, 2009, p. 439.

[6Google, Amazon, Facebook et Apple.

[7G. Magnus, « Forget trade wars, the real US-China clash is a tech war », Prospect, 26 mars 2018. https://www.prospectmagazine.co.uk/blogs/george-magnus/forget-trade-wars-the-real-us-china-clash-is-a-tech-war

[8A. Zacharie, « La nouvelle Route de la Soie : le plan Marshall chinois », Imagine Demain Le Monde, juillet-août 2017. https://www.cncd.be/La-nouvelle-Route-de-la-Soie-le

[9Le premier accord bilatéral annoncé avec la Corée du Sud dès fin mars 2018 ne comprend ainsi que quelques concessions coréennes sans grand impact sur les échanges entre les deux pays, comme le prolongement du tarif US de 25% sur les importations de camions coréens, un meilleur accès au marché coréen pour les exportations d’automobiles US et un quota pour les importations coréennes d’acier aux Etats-Unis.

[10J.-F. Boittin, « Accord commercial intérimaire entre la Chine et les Etats-Unis : la Chine remporte le premier set, 6-2 », CEPII, 19 mai 2017. http://www.cepii.fr/BLOG/bi/post.asp?IDcommunique=513

[11Shang-Jin Wei, « How to avoid a US-China trade war », Project Syndicate, 23 mars 2018. https://www.project-syndicate.org/commentary/trump-china-avoiding-trade-war-by-shang-jin-wei-2018-03

[12F. Braudel, Civilisation matérielle, économie et capitalisme. XVe-XIIIe siècle : Le temps du monde, Armand Colin, 1979.

Les droits humains d’abord !



Disciplinons les multinationales, refusons une justice qui les privilégie.
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