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Total ou le pouvoir des multinationales

Jean-François Pollet Jean-François Pollet
18 août 2017

Imagine demain le monde - Créée en 1924 par l’Etat français pour sécuriser ses approvisionnements énergétiques, Total est devenu au fil du temps l’une des multinationales les plus puissantes du monde. Dans son livre, De quoi Total est-elle la somme ?, le philosophe Alain Deneault explore en profondeur l’histoire de cet empire financier qui dicte ses lois aux Etats et incarne une nouvelle forme de pouvoir.

1. D’où vient Total ?

Total est une multinationale apatride même si elle a son siège à la Défense, le quartier des affaires de Paris.
Cette multinationale, qui figure parmi les cinq premiers fournisseurs d’énergie au monde, est la somme de trois sociétés spécialisées distinctes. La Compagnie française des pétroles (CFP), tout d’abord, créée en 1924 pour gérer les concessions reçues par la France au Moyen-Orient après le dépeçage de l’Empire Ottoman. «  C’était alors le Petit Poucet, sans expérience, ni équipement d’envergure, explique Alain Deneault. Elle s’était spécialisée dans l’organisation de cartels dans lesquels elle se contentait de jouer des rôles mineurs. Lorsqu’elle découvre, par exemple, du pétrole en Algérie, alors colonie française, elle n’exploite pas elle-même les gisements, mais s’associe à la Standard Oil, la compagnie de John Rockefeller, en lui laissant la part du lion. »
La CFP commercialisera finalement ses produits sous la marque Total, dont elle prendra le nom en 1991.

La seconde composante du groupe, la compagnie pétrolière Elf, fut créée en 1967 par le général de Gaulle qui voulait reprendre le contrôle du secteur stratégique des énergies.
Elf valorise alors les liens privilégiés que l’Hexagone entretient avec ses ex-colonies. « La France a découpé son ancien empire colonial en Etats indépendants selon une géographie qui épouse les zones pétrolières, poursuit l’auteur. L’Elysée a coopté les chefs d’Etat des quatre gros producteurs que sont le Gabon, le Congo Brazzaville, le Cameroun et le Tchad et utilise Elf pour mener en sous-main sa politique africaine. La compagnie se spécialisera dans le renseignement, le contrôle et la corruption. » Eclaboussé par plusieurs scandales d’Etat, Elf est absorbé par Total en 2000.

Enfin, il y a la troisième composante du groupe, belge quant à elle : PetroFina (Compagnie financière belge des pétroles) absorbée en 1999, et alors détenue par le Groupe Bruxelles Lambert (GBL), la holding des financiers Albert Frère (première fortune belge) et Paul Desmarais (première fortune du Québec et membre du top dix des fortunes canadiennes).
Les deux hommes vont mettre leur gigantesque agenda à la disposition de leur nouveau partenaire. « La fusion avec PetroFina va donner sa réelle dimension internationale à Total, analyse Alain Deneault. La famille Desmarais est en contact avec des fonds d’investissement, elle est proche du clan Bush et de ses réseaux. Total sera désormais capable de créer d’énormes joint-ventures pour faciliter l’exploitation des pétroles, leur raffinage, leur évacuation par des réseaux d’oléoducs. C’est ainsi que Total exploite aujourd’hui les sables bitumineux du Canada et prépare de futurs forages en Russie. »

2. Comment Total parvient-elle à rivaliser avec les Etats ?

Un  : elle est incontournable. Total n’est plus une compagnie strictement pétrolière, mais un opérateur impliqué dans toutes les énergies, y compris les renouvelables – au travers de sa filiale SunPower, Total est le second fabricant mondial de panneaux solaires.
« C’est comme si Monsanto faisait de l’agriculture biologique, souligne Alain Deneault. La firme se positionne sur l’autre versant de la dialectique politique pour jouer sur tous les tableaux. Elle est active dans les filières extrêmement polluantes des gaz de schiste et de sable bitumineux, et investit en même temps dans le solaire, les agrocarburants et l’éolien. Impliquée dans toutes les énergies, elle est devenue un fournisseur incontournable pour un approvisionnement stratégique. En cela elle est un pouvoir. »

Deux : Total est incontrôlable. Créée par l’Etat français, la multinationale s’est affranchie de ses fondateurs pour être aujourd’hui une entreprise privée, cotée en bourse et détenue à 72 % par des sociétés étrangères. Elle n’est plus non plus française, même si son siège reste à Paris. « C’est une société apatride qui ne manifeste aucune solidarité avec l’Hexagone, Total va fermer trois de ses cinq raffineries en France tout en créant, pour des raisons fiscales, de nouvelles infrastructures en Arabie Saoudite. » En outre, elle n’est plus une société qui pilote une activité unique, mais un centre de décision qui coordonne l’activité de ses... 882 filiales implantées dans 130 pays ! « Elle est devenue une hydre présente partout sur le globe au travers de centaines de sociétés qui relèvent des législations locales. Cette fragmentation lui donne toute sa force. Au travers de ses filiales, Total est capable de peser sur la législation des pays où elle est présente, sans qu’en retour aucune législation ne soit capable d’encadrer la firme sur l’ensemble de ses activités. Elle est devenue un pouvoir indépendant qui cohabite avec les Etats. Elle n’a aucun port d’attache, et aucun contre-pouvoir d’envergure capable de la contrer. »

Trois : Total mène sa propre diplomatie. Autrefois, Elf, navire amiral des réseaux déployés par la France pour encadrer ses anciennes colonies, pilotait une diplomatie parallèle qui faisait (ou défaisait) les carrières politiques à Paris, Brazzaville (Gabon) ou Yaoundé (Cameroun). Aujourd’hui, lorsque Total, et ses responsables, lancent des injonctions, elles remontent jusqu’au sommet des Etats. En 2015, lorsque François Hollande, le président français, se rend au Canada, il débute son voyage diplomatique par une visite de Calgary, plus grande ville de l’Alberta et siège de Total Energy Services, la filiale canadienne de Total spécialisée dans les sables bitumineux [1]. « Ces exemples sont multiples, insiste le philosophe. Lorsque Poutine, le président russe, accueille le patron de Total, il déploie le même faste que pour un chef d’Etat. Cette reconnaissance diplomatique est gênante, car elle s’adresse non à un Etat mais à une société privée qui ne défend aucun intérêt public. »

Enfin quatre, Total dicte en permanence sa loi. Christophe de Margerie, qui fut PDG de Total jusqu’en 2014, aimait répéter que sa société « ne faisait pas de politique ». « Comprenez que pour lui, la politique est l’affaire des faibles, traduit le philosophe. Peu importe qui le peuple choisira pour le représenter, dans tous les cas, Total établira un rapport de forces. Elle utilisera des lobbyistes, achètera les journaux, valorisera son image pour coopter les faiseurs d’opinion. Elle pourra ensuite peser sur la décision politique et influencer n’importe quel processus législatif. »

3. En quoi Total est-elle emblématique du fonctionnement des multinationales ?

Premièrement, elle communique beaucoup. « C’est une société bavarde, ironise Alain Deneault, et ses présidents interviennent régulièrement sur les plateaux de télévision pour donner leur avis sur pratiquement tous les sujets : les changements climatiques, les grèves, les réfugiés syriens. Elle finance des associations et des universités. Elle est redoutable, prolixe et ce qu’elle dit aide à comprendre le fonctionnement des multinationales. » Deuxièmement, elle est portée par la mondialisation. Patrick Pouyanné, président de Total, a dit : « Ce qui est extraordinaire dans la mondialisation [c’est que] ceux qui veulent s’en extraire seront forcément des perdants. »

« Ici encore, reprend Alain Deneault, il faut comprendre ce qui est dit. Dans l’esprit de Patrick Pouyanné, la mondialisation consacre le pouvoir des multinationales et de la grande finance. Elle a élaboré des règles auxquelles doivent se plier les législations nationales sous peine de grandes difficultés, car désormais les multinationales pèsent sur le pouvoir politique. » Le premier exemple de cette prise de pouvoir est l’introduction systématique de mécanismes d’arbitrage dans les traités commerciaux. Ces mécanismes permettent aux entreprises de poursuivre les Etats qui prennent des dispositions législatives nuisant à leurs intérêts [2]. « Ces dispositions, qui n’appartiennent à aucune tradition juridique, traitent les multinationales comme des entités puissantes ayant leur propre autonomie d’action. »

Troisièmement, elle est un oligopole. Total a fusionné trois compagnies pour devenir un géant des énergies. « Le secteur des énergies permettrait l’éclosion de milliers d’opérateurs différents, mais Total et les autres majors du secteur préfèrent s’instituer en oligopole pour prendre le contrôle des prix. » Le mythe de la concurrence entre multinationales est illusion. La plupart des produits de consommation courante que l’on trouve en supermarché sont aux mains de dix sociétés seulement (Kra , Nestlé, Pepsico, Kellogg’s, Mars, Coca-Cola, Procter & Gamble, Unilever, Johnson & Johnson, General Mills).

De quoi Total est-elle la somme ?

Livre d’érudition, cette brique de 511 pages plonge dans le passé coloniale de la France, relit les actes des nombreux procès qui ont entaché la firme et reprend les travaux de plusieurs ONG, au premier rang desquelles l’association Sherpa, spécialisée dans la défense des populations victimes de crimes économiques, pour brosser un portrait exhaustif d’une des premières multinationales au monde.
Découpé en 11 chapitres, chacun titré d’un verbe (Comploter, Coloniser, Collaborer, Corrompre, Conquérir, Délocaliser, Pressuriser, Polluer, Vassaliser, Nier, Asservir, Régir), l’ouvrage d’Alain Deneault met à nu les différentes facettes des agissements d’une firme hors de contrôle, libre de ne poursuivre que ses intérêts propres, pratiquement par tous les moyens, alors que ses actes ont des impacts considérables sur les populations du monde entier.

De quoi Total est-elle la somme ?
Edition Rue de l’échiquier, 2017

[1Les sables bitumineux sont une aberration écologique qui libère trois fois plus de gaz à effet de serre que des pétroles conventionnels. Un an après son voyage canadien, François Hollande accueillait à Paris la COP 21, la conférence internationale sur le climat.

[2La présence de ces mécanismes d’arbitrage avait motivé, en octobre dernier, le refus wallon de signer le CETA, le traité commercial qui lie l’Union européenne et le Canada.

Les droits humains d’abord !



Disciplinons les multinationales, refusons une justice qui les privilégie.
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