×

Sénégal : la bataille de l’oignon

Nicolas Van Nuffel Nicolas Van Nuffel 1er mars 2013

En 2007, la société civile au Sénégal réussissait à porter un coup d’arrêt à un accord commercial incohérent passé avec l’Union européenne. Le risque était grand que les paysans sénégalais soient rapidement submergés par des importations bon marché. Symbole de la lutte : l’oignon.

Le Sénégal, situé sur la côte ouest-africaine, aux portes du Sahel, dispose de plus d’un atout qui devrait lui permettre d’envisager son développement avec optimisme. Mais, marqué comme ses voisins par la colonisation européenne, il n’a pas plus que ceux-ci réussi à décoller après l’indépendance. Classé parmi les pays les moins avancés, il compte 70 % d’agriculteurs et plus de la moitié de la population y vit sous le seuil de pauvreté. C’est dire si les mesures affectant l’agriculture locale ont un impact sur les conditions de vie de la population.

Mais depuis longtemps, le Sénégal est mis sous pression pour libéraliser son commerce. Au début des années 2000, face au blocage des négociations à l’Organisation mondiale du commerce, l’Union européenne change son fusil d’épaule. Elle met en place une politique d’accords bilatéraux avec ses partenaires du Sud, afin de les pousser à ouvrir leurs frontières. Dans les pays du partenariat Afrique-Caraïbes-Pacifique (ACP), ces traités prennent le nom d’Accords de partenariat économique (APE). L’Europe négocie avec chaque région et le Sénégal est ainsi censé signer un accord au plus tard fin 2007, conjointement avec ses partenaires ouest-africains.

C’est à ce moment que le Forum social sénégalais entre en action, sous la coordination du CONGAD, partenaire du CNCD-11.11.11. Tout au long de l’année 2007, une campagne est menée autour d’un produit symbole de l’agriculture locale : l’oignon.

Il faut savoir en effet que ce légume se retrouve dans 95 % des repas sénégalais, mais que le pays importe jusqu’à 40 % de sa consommation. Or, si le Sénégal venait à ouvrir ses frontières aux produits agricoles européens subsidiés, les prix s’effondreraient sur les marchés locaux et, avec eux, les producteurs.

Le CONGAD lance alors une double campagne. D’une part, il mobilise producteurs et consommateurs en soutien aux oignons sénégalais. Syndicats, ONG et autres mouvements de femmes se transforment ainsi en quelques mois en militants de la cause de l’oignon. Les points de vente se multiplient et acheter des oignons locaux devient le symbole de la lutte pour l’agriculture locale. Symbole qui sera d’ailleurs repris en Belgique par le CNCD-11.11.11 dans le cadre de sa campagne pour la souveraineté alimentaire. Résultat : la filière locale d’oignons bat des records.

Mais la campagne s’organise aussi sur un second volet, tout aussi important : la mobilisation nationale contre l’Accord de partenariat économique. Lors des défilés du 1er mai, les manifestants défilent au cri de « Stop APE ! ». Début juin, une marche à Dakar réunit plus de 800 manifestants.

Les organisateurs multiplient les efforts pour faire entendre leur voix : conférences dans les universités, interviews dans les médias, mais aussi plaidoyer direct vers les négociateurs et le ministre du Commerce.

Et, au final, une incroyable victoire : le président Wade, pourtant ouvertement libéral et favorable aux échanges commerciaux, annonce fin 2007 son refus de signer l’APE dans les conditions proposées par l’Union européenne. Le CONGAD a donc réussi à inverser la tendance, grâce à la mobilisation populaire. Mieux, le gouvernement prend diverses mesures pour protéger les filières locales d’oignon. Comme le souligne Mignane Diouf, qui coordonne le Forum social sénégalais : « Aujourd’hui, au Sénégal, tout le monde est APE dans le sens que nous plaidions. On peut donc être fier de notre travail, mais surtout de notre partenariat avec le CNCD-11.11.11, sur cette question particulièrement. »

Source : article publié dans Dimensions 3, mars/avril 2013.

Lire aussi

Inscrivez-vous à notre Newsletter