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Mali

Sékou Diarra : « Les accaparements de terres font partie de l’agrobusiness »

Jean-François Pollet Jean-François Pollet 19 novembre 2013

Imagine - Sékou Diarra, altermondialiste malien [et partenaire de longue date du CNCD-11.11.11], surveille les accaparements de terres de près. Au pays, il organise la résistance paysanne. En Belgique, il dénonce les transactions secrètes qui lient son gouvernement à de grosses sociétés transnationales, parfois européennes. Ou belges.

Selon la Banque mondiale, 60 millions d’hectares de terre ont été négociés depuis l’an 2000 en Afrique, c’est l’équivalent de la surface de la France. Dans quelle mesure le Mali est-il concerné ?
Les accaparements de terres sont très importants chez nous, car notre pays est traversé par le Niger, le second fleuve africain en importance. Les terres proches du fleuve sont aujourd’hui bradées à des investisseurs de tous horizons : des entreprises privées, nationales ou étrangères, des fonds souverains comme Malibya, le fonds libyen, et même des agences de développement, comme l’américaine USAID, qui a acheté 14 000 hectares pour un projet de développement agricole.

Quelle est l’ampleur du phénomène ?
Le gouvernement devrait le savoir, puisque c’est lui qui cède les terres, mais il nie les accaparements et refuse de communiquer les termes des contrats de concession. Selon lui, il n’y a que des opérations foncières bénéfiques au développement qui vont créer de la richesse et des emplois et favoriser la construction d’infrastructures. Or les accaparements sont bien réels et nous avons pu en mesurer l’impact sur la société malienne il y a deux ans, lors de l’édition 2011 du Forum des peuples, un rassemblement citoyen que nous organisons chaque année en réaction à la réunion du G8 (le groupe des huit pays les plus riches du monde). Cette année-là, le forum avait pour thème les accaparements, nous avons vu le nombre de participants passer de 700 à 1 200 personnes. Les paysans étaient venus en nombre pour clamer leur colère.

Baisse des prix, hausse des accaparements

Les accaparements touchent-ils directement les paysans locaux ?
Il faut comprendre le phénomène dans le contexte plus large de l’agrobusiness. Les paysans louent leur terre à l’administration, en général des lots de trois hectares par famille sur lesquels ils cultivent du riz. Or les prix du riz baissent suite à l’arrivée sur notre marché de riz asiatique à bas prix. Les familles qui ne peuvent donc plus payer leur redevance sont expulsées et leurs terres relouées à de gros investisseurs. Les accaparements sont également liés à l’eau, indispensable à l’agriculture. Le gouvernement estime que deux millions d’hectares de terre pourraient potentiellement être valorisés à Niono, la région rizicole du Mali. Ces chiffres sont irréalistes, car l’irrigation de telles surfaces exercerait une pression insupportable sur le fleuve. Les conflits pour l’eau ont déjà commencé. Un homme d’affaires malien, Modibo Keita, a reçu une concession de 7 400 hectares (lire le reportage « La résistance des paysans dépossédés »). Quand il s’est aperçu qu’il manquait d’eau pour ses cultures, il a pris d’autorité d’autres terres, sur deux villages, pour se rapprocher du canal d’irrigation. Depuis les villageois sont privés d’une partie de leurs terres et vivent pratiquement enclavés dans la propriété de Modibo Keita. Nous avons porté l’affaire devant les tribunaux mais les juges ne veulent rien entendre.

Les accaparements sont-ils liés aux agrocarburants ?
Oui, mais personne ne le reconnaît, parce que cela provoquerait une levée de boucliers. On préfère parler de production d’huile. Tomota, un groupe malien, a réclamé des terres pour produire des plantes oléagineuses. Le groupe possède effectivement une huilerie qui triture le coton et l’arachide. Mais ses terres, il les réserve à la culture du jatropha, un arbre dont l’huile n’entre pas dans l’alimen- tation humaine, et qui est utilisée comme agrodiesel.

Combien de terres ?

Que faites-vous pour vous opposer aux accaparements ?
Nous récoltons des informations pour mesurer l’ampleur du phénomène. Avec l’aide d’Oxfam Pays-Bas, nous avons lancé une enquête en mai dernier dans quelques villages couvrant différentes zones du pays pour savoir combien de terres les villageois ont perdu, comment cela s’est passé, s’ils ont été dédommagés. Nous préparons aussi une réponse juridique. Avec l’aide des ONG belges, via le CNCD-11.11.11, nous avons formé 15 assistants juridiques. Ceux-ci aident aujourd’hui les familles confrontées à des accaparements de terres ou à des expulsions de logements, car les villes connaissent aussi de gros problèmes fonciers quand les municipalités créent de nouveaux lotissements, sans tenir compte des familles déjà installées sur les parcelles.

Et vous venez jusqu’en Belgique pour en parler ?
Des sociétés belges, mais aussi françaises et américaines, accaparent des terres chez nous. Il est important de venir expliquer aux citoyens ce que font leurs entreprises dans nos villages.

Propos recueillis par Jean-François Pollet

Source : interview publiée dans le magazine Imagine, septembre-octobre 2013, n°99.