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Un homme, une cause

Rajagopal P.V. 8 000 kilomètres à pied pour la justice

Jean-François Pollet Jean-François Pollet 22 août 2019

Imagine demain le monde - Rajagopal P.V. est un leader non-violent indien. Ses marches de protestation ont déjà mobilisé des milliers de paysans sans terre. Il prépare pour octobre prochain une marche mondiale pour la justice et la paix qui partira de Delhi pour rejoindre Genève à l’automne 2020.

Son sourire enjôleur et ses discours rassembleurs ont fait de lui un porte-parole charismatique des plus démunis, utilisant la non-violence comme Gandhi avant lui pour défendre les exclus de la société indienne, l’une des plus pauvres et injustes au monde.

A 68 ans, celui qui se fait simplement appeler Rajagopal refuse encore de préciser son nom pour ne pas être identifié à une caste, ce qui restreindrait son champ d’action. « Les castes sont le point noir de notre société, dénonce l’activiste indien. Nous sommes la plus grande démocratie du monde, avec un droit de vote universel, alors que les discriminations de castes, toujours bien ancrées dans les esprits, perpétuent des injustices ancestrales. »

Ingénieur agronome né en 1948 au Kerala, un Etat du Sud, l’année où Gandhi, son mentor, fut assassiné, il débute son combat en s’engageant comme modérateur à la Haute Cour de Delhi auprès de laquelle il défend ce qu’il appelle les « travailleurs esclaves », des paysans sans terre contraints de louer leurs bras dans les plantations pour survivre.

Nous devons rendre les communautés paysannes autosuffisantes

En 1991, il crée le mouvement populaire Ekta Parishad qui lutte pour l’accès à la terre et aux ressources naturelles des Adivasis, les peuples indigènes des forêts, et des Dalits, les intouchables hors caste.

« Les Britanniques ont développé l’Inde à l’image de la Grande-Bretagne, ce qui en a fait une société non durable centrée sur l’exploitation accélérée des ressources au profit d’une petite élite, déplore cet altermondialiste de la première heure. L’Inde, qui est une nation de tradition agricole, est devenue malgré elle un pays industriel, alors que 70 % de la population est paysanne, très souvent privée de terre.  »

Une marche organisée par Ekta Parishad en 2007   (Crédit : © Ekta Parishad )

Rajagopal a une conviction forte : même s’ils sont marginalisés, les paysans pauvres détiennent les clefs de leur propre destin, le tout est de les aider à identifier leurs besoins et de les pousser à faire valoir leurs droits.

« Nous devons rendre les communautés paysannes autosuffisantes, pour montrer qu’elles sont capables de s’organiser et de satisfaire leurs besoins. Partant ainsi du bas de l’échelle, il est possible de faire bouger toute la société, en nouant un dialogue qui inclut de plus en plus de monde. »

Pour ce faire, il a repris une idée chère au Mahatma : les marches. En 2007, 25 000 paysans ont réclamé un droit à la terre en parcourant, en vingt-huit jours, les 350 kilomètres qui les séparent de Delhi, la capitale indienne. Avec un certain succès.

Rajagopal Puthan Veetil   (Crédit : © Ekta Parishad )

« Le mouvement a obtenu la création d’un comité de réforme agraire qui a distribué des terres au bénéfice de 6 millions de personnes, précise-t-il avec une pointe de fierté. Ce qui ne nous a pas empêchés d’aller plus loin dans nos revendications foncières. » En 2012, il a organisé une nouvelle marche, plus grande encore. Baptisée « Jan Satyagraha » (Marche pour la justice), l’action a réuni 100 000 marcheurs rejoints par des délégations venues du monde entier. « Car les problèmes que je soulève ne sont pas propres à l’Inde. La globalisation écrase tout sur son passage, ce qui me conduit à vouloir mondialiser la contestation pour faire reculer les injustices et les accaparements des terres qui touchent les paysans indiens, mais aussi africains ou latino-américains. Si l’on veut influencer la politique internationale, il faut mondialiser la solidarité. »

Là encore, il fait bouger les lignes en provoquant la modification du Land Acquisition Act, une loi foncière dictée par les Britanniques en 1894. « Nous sommes parvenus à changer les politiques coloniales. Les accaparements sont maintenant devenus beaucoup plus difficiles. Tout grand projet qui nécessite des expulsions de population doit réaliser des études d’impact et prévoir des indemnisations qui permettent aux populations de continuer à vivre dignement. Ces nouvelles lois sont robustes et profitent essentiellement aux communautés de base. »

Aujourd’hui, celui qui est devenu le militant pacifiste probablement le plus écouté de la planète, ambitionne d’organiser la « Jai Jagat », la marche mondiale dite « de l’épanouissement de chacun ». L’événement, qui reliera en un an Delhi, en Inde, à Genève, en Suisse, pour le 150e anniversaire de la naissance de Mahatma Gandhi, devrait réunir un million de personnes autour des questions de la justice climatique et du développement humain. « Avec mes amis et mes partenaires, nous voulons attirer l’attention de l’opinion sur l’exclusion et la pauvreté que provoque la concentration de 52 % des richesses entre les mains d’un pour cent seulement de la population. Nous voulons également rappeler, à l’heure où montent les tensions dans plusieurs régions du monde, qu’il est possible, et nécessaire, de résoudre les conflits sans violence, par le dialogue et la justice sociale. »

La globalisation écrase tout sur son passage

Les marcheurs porteront à Genève un triple message. D’abord, ils rappelleront que l’économie mondiale ne peut reposer sur une croissance supposée infinie. Les ressources naturelles sont limitées et il convient de les préserver et de les partager entre tous. Ensuite, ils rappelleront la nécessité de la justice et de l’équité et le rejet de toutes les discriminations. Et enfin, ils réclameront un monde ouvert au libre déplacement des populations. « Le partage et l’exploitation des ressources sont au cœur de nos préoccupations, souligne le fondateur d’Ekta Parishad. Il faut partager les ressources avec les plus pauvres et avoir confiance en leur capacité à en tirer le meilleur parti. Nos actions ont évité à l’Inde de basculer dans une situation comme au Brésil où plus de la moitié des terres sont détenues par une petite élite de 3 % de la population. »

Dans l’esprit du leader indien, les fondements de la justice sociale et du développement humain sont en grande partie repris dans les dix-sept objectifs du développement durable, adoptés il y a quatre ans par la communauté internationale pour éradiquer la pauvreté et les grandes détresses [1]. « C’est aussi pour cela que nous voulons aller à Genève où siègent de nombreux organes des Nations unies. Une fois arrivés, nous tiendrons une grande assemblée du peuple qui interpellera les institutions qui mènent des politiques en notre nom, sans toujours nous consulter. Nous devons dire les choses de manière claire et unanime si nous voulons être entendus. »

Des marcheurs belges à la Jai Jagat

La Jai Jagat, marche mondiale « de l’épanouissement » verra converger plusieurs autres mouvements lancés depuis les grandes villes européennes.

En juillet 2020, une marche partira de Bruxelles, pour rejoindre Genève via Avioth et Strasbourg en France. « Nous ferons des étapes de 12 à 15 kilomètres, explique Alain Dangoisse, l’un de ses organisateurs. Nous irons de ferme en ferme à l’invitation du Mouvement d’action paysanne en Belgique et de la Confédération paysanne en France. »

D’autres marches démarreront d’Espagne, d’Italie, de Grèce, de Suède et d’Allemagne pour répondre à l’appel de Rajagopal qui veut faire de la Jai Jagat « un mouvement planétaire réunissant tout le monde autour de plusieurs centres. »

[1Adoptés en 2015, les objectifs du développement durable fixent pour quinze ans les défis fondamentaux que doit relever la communauté internationale en matière de lutte contre la pauvreté, les famines, les maladies et les inégalités, ainsi que dans la préservation de l’environnement et du climat et la promotion de la paix et de la justice.

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