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Pas de soldes sur les salaires !

Michel Cermak Michel Cermak 22 mai 2012

Travailler jusqu’à 14 heures par jour, sept jours sur sept, dans des conditions inhumaines et pour un salaire de misère, les travailleuses de l’habillement en Asie du Sud-Est sont de plus en plus nombreuses à ne plus tolérer cette situation. L’Asia Floor Wage Alliance contribue à rassembler toutes les forces vives de la région autour d’un objectif commun : un salaire vital pour tous. Elle organisait en février un Tribunal permanent des peuples au Cambodge.

« J’ai 27 ans, un fils et je gagne 66$. Avec les heures supplémentaires, je peux gagner jusqu’à 95$ par mois. Mon mari gagne quant à lui entre 30 et 45$ dans la construction », explique, la voix tremblante, Hercum Hule, ouvrière chez Grand Twins International, fournisseur d’Adidas et Reebok. « Nous payons 25$ de loyer mensuel et 105$ pour la nourriture. Avec les dépenses de santé, les vêtements, le transport, la garde de mon fils et l’aide à ma sœur malade, en tout, il nous faut 180 à 185$ par mois pour couvrir les besoins essentiels de notre famille. Je dois régulièrement emprunter de l’argent.  »

Les 5 et 6 février derniers se tenait à Phnom Penh, au Cambodge, un Tribunal des peuples sur les droits des travailleurs de l’habillement à un salaire vital. Pendant deux journées, un panel de juges internationaux et cambodgiens a écouté les témoignages d’experts et d’ouvrières du secteur sur leurs conditions de vie et de travail. Ces récits ont dressé un constat accablant pour les grandes marques de vêtements et leurs sous-traitants. Exemple parmi d’autres : certains témoignages ont insisté sur la multiplication des contrats de deux mois. Une pratique bénéfique pour l’employeur qui évite ainsi le paiement d’une indemnité de licenciement et peut simplement refuser de renouveler un contrat quand une travailleuse refuse de prester des heures supplémentaires, tombe enceinte ou contacte les syndicats.

Evanouissements en masse

Autre phénomène en nette croissance, celui, inquiétant, des syncopes collectives. Au cours de l’année 2011, plus de 2 000 travailleurs dans 12 usines différentes se sont évanouis, explique une responsable syndicale. « Le 9 avril 2011, plus de 100 travailleuses se sont évanouies en l’espace de quelques minutes dans l’usine Huey Chuen qui fournit des chaussures pour Puma. Le lendemain, 123 autres sont tombées dans les pommes  ». Ce phénomène reste encore largement inexpliqué mais les nuits courtes, la malnutrition, les logements exigus et les odeurs envahissantes de colle sont quelques indices parmi d’autres.

De telles conditions de travail et le bas niveau des salaires débouchent logiquement sur la contestation sociale. A l’instar d’autres pays de la région, le Cambodge a été secoué en septembre 2010 par une grève de quelque 160 000 travailleurs (sur 450 000 dans le secteur), qui a réussi à bloquer la production d’une centaine d’usines. Le gouvernement a cédé en augmentant le salaire minimum légal de 56 à 61$. Toutefois, comme l’a rappelé M. Pheakdey, secrétaire général du syndicat CCAWDU, l’augmentation constante du niveau de prix a plus que compensé les augmentations de salaires successives, ce qui laisse les travailleurs aujourd’hui dans une situation encore plus précaire qu’il y a quelques années.

Marges bénéficiaires

Pour répondre aux témoignages à charge, la Clean Clothes Campaign avait invité les marques à s’exprimer devant le Tribunal. Les deux acheteurs les plus importants du pays, H&M et Gap, ont décliné cette invitation. Adidas et Puma ont quant à eux répondu présents pour tenter de démontrer leurs efforts en matière de « responsabilité sociale des entreprises ». Sur la question spécifique des salaires, le représentant d’Adidas, gêné, a répondu qu’il n’avait pas « de réponse convaincante à fournir maintenant » et a promis d’en envoyer une, écrite, qui se fait encore attendre.

Sans surprise, la question salariale embarrasse les marques car ce sont elles qui ont pris l’habitude de faire pression à la baisse sur les « coûts », et donc sur les salaires, et ce alors même que le salaire d’une ouvrière ne représente qu’une infime partie du prix de vente final d’un vêtement. Bent Gehrt, de l’ONG Workers Rights Consortium, a démontré qu’un fournisseur d’Adidas paie ses travailleurs 61$ alors qu’un autre, fournissant une marque moins connue vendue à bas prix chez le géant américain Walmart, paie entre 63 et 68$/mois. « Payer un salaire vital aurait un impact négligeable sur le prix de vente final et/ou sur la marge bénéficiaire du vendeur  », explique-t-il. « Des études académiques démontrent d’ailleurs que l’impact sur les profits serait de moins d’1%.  »

Campagne internationale

Pour accroître la pression, des organisations de travailleurs ont lancé une campagne pour un salaire minimum : l’Asia Floor Wage Alliance. Soutenue par l’Opération 11.11.11 et achACT, elle vise à obtenir un « salaire plancher » dans le secteur. « Les marques et distributeurs ont engrangé d’énormes bénéfices en externalisant et en délocalisant la production dans des pays à bas salaires où les lois du travail sont mises en œuvre de manière laxiste », expliquait il y a deux ans dans ce même magazine Anannya Bhattacharjee, coordinatrice de la campagne. « Il leur incombe de garantir que les travailleurs soient payés un salaire qui leur permet de vivre décemment.  » Elle estime qu’un salaire vital au Cambodge équivalait en 2009 à 152$. On est donc très loin du salaire minimum légal de 61$.

Une méthode qui fait des petits

Evénement mobilisateur de la campagne asiatique pour un salaire minimum, le Tribunal permanent des peuples de Phnom Penh a remporté encore plus de succès que l’édition précédente au Sri Lanka. D’autres sessions devraient se dérouler en Inde, en Indonésie et peut-être même à Bruxelles. Les juges ont livré plusieurs recommandations dans leur verdict. Ils demandent notamment aux acheteurs internationaux d’aller au-delà des « bonnes intentions » et de tenir compte en priorité du respect des droits humains dans leurs pratiques d’approvisionnement et dans la fixation des prix payés aux fournisseurs. Un message reçu cinq sur cinq en Belgique où la Coalition pour un travail décent travaille à l’élaboration d’une loi qui obligera les grandes entreprises à publier des informations sur les conditions de travail dans leur filière d’approvisionnement.

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