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Bonnes feuilles

Mondialisation et national populisme. l’émergence de ces « démocraties antilibérales »

Arnaud Zacharie Arnaud Zacharie 16 décembre 2019

Dans son dernier ouvrage Mondialisation et national-populisme : la nouvelle grande transformation, paru en ce mois de décembre aux éditions Le Bord del’Eau/La Muette, Arnaud Zacharie, secrétaire général du CNCD-11.11.11, spécialiste des relations internationales et enseignant (ULiège, ULB), décrypte avec rigueur, recul et esprit critique, l’émergence de ces « démocraties antilibérales ». Nous publions ici quelques-unes de ses bonnes feuilles.

Des événements inquiétants se succèdent ces dernières années dans l’actualité internationale. Sur le plan économique, la crise financière de 2008, la plus importante depuis le krach de 1929, a débouché sur une Grande Récession et des politiques d’austérité qui ont plongé des millions de personnes dans le chômage et la pauvreté. Plus de dix ans après la crise, et malgré l’utilisation par les banques centrales du « bazooka monétaire » consistant à injecter des milliers de milliards de liquidités dans le système économique, l’activité reste désespérément faible, à un tel point que certains économistes évoquent l’avènement d’une « stagnation séculaire ». Sur le plan social, l’ampleur des inégalités mondiales n’est pas sans rappeler celle qui existait en Europe à la Belle Epoque, à la veille de la Première Guerre mondiale. Les 10% les plus riches concentrent près de 90% du patrimoine mondial, alors que les deux tiers les plus pauvres doivent se contenter de quelques pourcents. Les 1% les plus riches concentrent à eux seuls un peu plus de la moitié du patrimoine mondial – soit une part supérieure à celle du reste de l’humanité. Sur le plan environnemental, la combustion croissante d’énergies fossiles et la surexploitation des ressources naturelles ont provoqué des dégâts irréversibles qui provoquent le dérèglement du climat et menacent de disparition des dizaines de milliers d’espèces animales et végétales offrant pourtant des services vitaux à l’humanité. Sur le plan géopolitique, le terrorisme djihadiste, la guerre anti-terroriste et la multiplication des conflits ont provoqué l’exode de millions de réfugiés. La « guerre commerciale » annoncée par les Etats-Unis a par ailleurs débouché sur une escalade tarifaire avec la Chine et sur de vives tensions diplomatiques qui pourraient mener à une « Guerre froide 2.0 ».

Ces événements s’accompagnent d’une « récession démocratique » illustrée par l’abstentionnisme, la volatilité accrue des votes des électeurs, le déclin des partis traditionnels, la désaffection envers les libertés démocratiques et l’irruption de mouvements sociaux et de partis politiques « antisystème » qui bouleversent les systèmes politiques des démocraties occidentales. Le référendum en faveur du Brexit, l’élection de Donald Trump à la présidence des Etats-Unis, le tournant « illibéral » opéré par Viktor Orban en Hongrie et son alliance au sein du groupe de Visegrad, l’instauration d’un gouvernement eurosceptique dominé par Matteo Salvini en Italie, l’arrivée en tête du Rassemblement national aux élections européennes en France ou les succès électoraux de la N-VA puis du Vlaams Belang en Flandre sont autant de reflets de la fatigue démocratique actuelle. Par ailleurs, les élections de Narendra Modi en Inde, de Rodrigo Duterte aux Philippines, de Jair Bolsonaro au Brésil ou les dérives autoritaires de Vladimir Poutine en Russie, de Xi Jinping en Chine ou de Recep Tayyip Erdogan en Turquie illustrent à quel point la récession démocratique contemporaine est un phénomène planétaire.

Comme l’a diagnostiqué le politologue de Harvard Yascha Mounk, le reflux démocratique actuel prend la forme d’un divorce entre la démocratie et le libéralisme. (…) D’un côté, les dirigeants qui tentent de pérenniser le système économique existant ont tendance à transférer des pans croissants du pouvoir politique vers des institutions technocratiques qui échappent au débat démocratique – ce qui mène au « libéralisme antidémocratique ». De l’autre côté, les leaders charismatiques qui prétendent incarner la volonté populaire respectent le jeu électoral, mais ont tendance à s’attaquer aux institutions qui garantissent le caractère libéral d’une démocratie, à savoir la séparation des pouvoirs, la participation citoyenne et la protection des droits individuels considérés comme universels – ce qui mène à des « démocraties antilibérales ».

Le spectre des années 1930

L’ampleur du phénomène et la résurgence de comportements qu’on n’avait plus observés depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale amènent certains à diagnostiquer un retour du fascisme des années 1930 [1]. Certes, les similitudes ne manquent pas. La crise financière, l’austérité, les inégalités, la montée du nationalisme et du populisme, la désaffection démocratique, la guerre commerciale ou le rejet des immigrés et des minorités ont un air de déjà-vu. Toutefois, les événements auxquels nous assistons, bien que terriblement inquiétants, ne représentent pas un simple retour du fascisme des années 1930. (…) Les contextes historiques sont différents et les spécificités des réactions sociales et politiques reflètent ces nombreuses différences. Regarder les événements d’aujourd’hui avec des lunettes d’hier empêche de rendre compte de leur originalité. (…) Admettre que l’histoire ne se répète jamais n’empêche toutefois pas – la nuance est importante – d’analyser le passé pour comprendre le présent. (…) Malgré les différences d’époques qui rendent impossible le retour des années 1930, identifier les points communs entre l’essence des événements d’hier et d’aujourd’hui permet de mieux comprendre le présent et d’éviter de répéter les erreurs du passé. Reconnaître les nombreuses différences ne doit dès lors pas masquer les parallèles. On peut ainsi constater comment, durant les deux époques, l’instauration d’une société de marché mondialisée a engendré des inégalités croissantes qui ont alimenté la révolte des classes moyennes et populaires, la dénonciation des élites, le déclin des partis traditionnels, la fatigue démocratique et la montée du nationalisme et de la xénophobie. (…)

Un double mouvement

En 1944, Karl Polanyi a analysé les origines politiques et économiques de son temps, marqué par des bouleversements qu’il a qualifiés de « Grande Transformation » [2]. Karl Polanyi explique la Grande Transformation par le fait que, pour la première fois dans l’histoire, la civilisation libérale du 19e siècle a reposé sur une société de marché, c’est-à-dire une société dont l’organisation repose sur le marché autorégulateur. Une telle société de marché, qui est une construction sociale née de la Révolution industrielle, implique de considérer le travail, la terre et la monnaie comme des marchandises, ce qui revient à soumettre les salaires, les ressources naturelles et la souveraineté collective à la loi de l’offre et de la demande. Or, selon Polanyi, un tel marché autorégulateur est une utopie, car une société de marché implique de subordonner aux lois du marché la substance de la société elle-même. Par conséquent, un tel système engendre immanquablement un vaste mouvement d’autoprotection des sociétés, qui revendiquent l’instauration d’un Etat protecteur pour enrayer le processus de marchandisation dont elles sont victimes. Autrement dit, selon Polanyi, le mouvement utopique de l’expansion du marché autorégulateur engendre en retour un contre-mouvement réaliste d’autoprotection des sociétés humaines. Durant l’entre-deux guerres, ce contre-mouvement a débouché sur l’émergence de nouvelles forces politiques très différentes – le socialisme, le fascisme et le New Deal social-démocrate –, dont le point commun était toutefois qu’elles visaient, chacune à leur manière, à répondre à la demande sociale de restauration d’un Etat protecteur.

L’histoire de la Grande Transformation décrite par Karl Polanyi est ainsi celle d’un « double mouvement » : d’une part, un mouvement d’expansion du marché autorégulateur qui attire l’ensemble de la société dans son orbite – ce que Polanyi appelle le « désencastrement » de l’économie – ; d’autre part, un contre-mouvement de « ré-encastrement » visant à protéger la société contre les dérives de la société de marché mondialisée. (…)

Bien que nous n’assistions de toute évidence pas au « retour des années 1930 », la thèse de cet ouvrage est que les événements contemporains s’expliquent néanmoins par un « double mouvement » du même type que celui de la Grande Transformation décrite par Polanyi. Autrement dit, il se pourrait que ce à quoi nous assistions soit une « nouvelle grande transformation », c’est-à-dire une nouvelle version d’un mouvement d’expansion du marché autorégulateur – à travers la « mondialisation néolibérale » – qui génère en retour un contre-mouvement d’autoprotection débouchant sur des mouvements antisystème et de nouvelles forces politiques qui contestent l’ordre institutionnel existant – dont le plus visible est le « national-populisme ».

Mondialisation et désencastrement

(…) La mondialisation s’est ainsi accompagnée du passage du « régime fordiste » des Trente Glorieuses d’après-guerre, tel que théorisé par les économistes de l’école de la régulation [3], à un régime « néolibéral » fondé sur la financiarisation, la modération salariale et la rentabilité à court terme. Le régime néolibéral représenta une rupture radicale avec le régime fordiste, qui reposait sur des profits et des salaires élevés dans le cadre de l’Etat-providence. Ce passage au régime néolibéral a représenté un nouveau mouvement de « désencastrement » qui a provoqué en retour un contre-mouvement d’autoprotection. (…)

Autrement dit, suite à la révolution conservatrice initiée par Margaret Thatcher et Ronald Reagan au Royaume-Uni et aux Etats-Unis, les dérives de la mondialisation néolibérale – illustrées par les bulles et les crises financières, la désindustrialisation et l’insécurité d’emploi, les inégalités sociales, l’injustice fiscale et la crise environnementale – ont provoqué en retour un contre-mouvement d’autoprotection similaire à celui de la Grande Transformation analysée par Polanyi. C’est au Royaume-Uni et aux Etats-Unis, les deux berceaux de la révolution néolibérale, que les deux principaux coups portés à l’ordre libéral ont été portés – avec le Brexit et l’élection de Donald Trump en 2016. (…) La crise mondiale exacerbe le ressentiment des « perdants de la mondialisation », qui considèrent que les partis traditionnels ne défendent plus leurs intérêts et exigent de leurs représentants qu’ils répondent à leur insécurité économique et culturelle. Le contexte est propice à l’émergence de mouvements sociaux exigeant du changement et à l’irruption de leaders politiques antisystème promettant de rétablir l’ordre – de gré ou de force.

Le contre-mouvement national-populiste

Dans les démocraties occidentales, des mouvements sociaux de nature très différente ont émergé dans la foulée de la crise financière de 2008 – allant aux Etats-Unis du mouvement du Tea Party au mouvement Occupy Wall Street, et en Europe du mouvement Pegida en Allemagne aux Indignados en Espagne, en passant par les Gilets jaunes en France. Divers partis politiques ont également émergé pour contester les partis traditionnels – certains de gauche radicale (comme Podemos en Espagne ou la France insoumise en France), d’autres de droite radicale (comme l’AfD en Allemagne, Vox en Espagne ou le Forum pour la Démocratie aux Pays-Bas) et d’autres encore se disant transversaux (comme le Mouvement 5 étoiles en Italie). A ces partis se sont ajoutés les succès électoraux de partis nationalistes ou d’extrême droite qui ont tiré profit de la crise mondiale pour adapter leur stratégie et leur discours, en vue d’attirer les voix des perdants de la mondialisation – dont les plus réceptifs ne sont pas forcément les plus pauvres, ni ceux qui vivent dans les centres urbains multiculturels où les immigrés sont les plus nombreux, mais ceux qui, parmi les classes moyennes des régions désindustrialisées, sont en situation de déclassement social et nourrissent des craintes pour leur avenir et celui de leurs enfants.

(…) Le discours opposant les intérêts du « peuple » et des « élites » a beau être adopté par des partis de gauche comme de droite, la force politique qui domine dans la réaction populiste et qui remet en cause les fondements de la démocratie libérale est le « national-populisme ». (…) Le discours national-populiste ne prône pas seulement le remplacement des « élites », mais aussi un repli souverainiste et identitaire opposé au mondialisme, à la société multiculturelle et aux minorités. Pour le national-populisme, les « ennemis du peuple » ne sont pas seulement les « élites », mais aussi les immigrés et les « assistés », ainsi que les juges, les médias, les syndicats et les ONG qui sont accusés de les protéger contre la volonté du « peuple ». Le discours national-populiste consiste à retraduire les enjeux économiques en enjeux culturels, afin de promouvoir une société fermée, présentée comme le meilleur moyen de protéger le « peuple » contre l’insécurité économique et culturelle engendrée par la société ouverte promue par les « élites ». La focalisation sur les enjeux culturels permet de privilégier la question identitaire sans remettre en question l’agenda de la financiarisation. Ces partis n’ont manifestement pas l’intention de corriger les injustices sociales, fiscales et environnementales qui alimentent le ressentiment des perdants de la mondialisation. Ils ne remettent pas fondamentalement en cause les lois du marché. La plupart applique fidèlement le programme néolibéral et ceux qui, comme le Rassemblement national ou le Vlaams Belang, intègrent des mesures de protection sociale les réservent aux seuls « nationaux », selon le credo « social-xénophobe » qui n’a rien de progressiste : « l’exclusion des uns a valeur d’inclusion des autres » [4].

(…) Toutefois, la fin de l’histoire de la « nouvelle grande transformation » n’est pas encore connue et le pire, s’il est possible, n’est pas certain. Bien que la force dominante du contre-mouvement contemporain soit le national-populisme, d’autres forces se mobilisent en faveur de la démocratie, du climat, de la justice sociale, des droits des migrants et des minorités, de la régulation des marchés financiers et du commerce mondial. Le choix ne se limite pas à une société ouverte ou fermée, qui serait dans les deux cas inégalitaire et insoutenable. Des alternatives existent pour promouvoir une société qui serait non seulement ouverte, mais aussi juste et durable. (…)

[1A. Ogien, « L’Europe face au danger fasciste », Libération, 19 septembre 2018.

[2K. Polanyi, La Grande Transformation. Aux origines politiques et économiques de notre temps, Editions Gallimard, 1983

[3R. Boyer, Économie politique des capitalismes. Théorie de la régulation et des crises, La Découverte, 2015.

[4J.-Y. Camus et N. Lebourg, Les droites extrêmes en Europe, Seuil, 2015, p. 295.