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Combat(s) de là-bas

Mamadou Mignane Diouf : « L’eau, c’est la vie »

Jean-François Pollet Jean-François Pollet 12 novembre 2019

Imagine demain le monde - Citoyen d’un pays sec, le Sénégal, Mamadou Mignane Diouf défend depuis plus de vingt ans l’accès universel à l’eau. Alors que son pays avait marqué de notables avancées en la matière, le militant lance, avec d’autres ONG, une campagne contre les manœuvres de la multinationale française Suez qui a remporté le marché pour la construction d’un gigantesque pipeline en vue d’acheminer de l’eau depuis Saint-Louis vers le centre et le sud. Un marché entaché d’irrégularités sur fond de malversations présumées.

« L’ eau, c’est la vie, lance Mamadou Mignane Diouf, elle est totalement indispensable aux hommes. Ce n’est pas une marchandise ordinaire. Investir dans l’or bleu, c’est favoriser la production agricole et la santé publique et créer un socle pour la prospérité des sociétés. »

Voilà trois décennies que cet activiste de 57 ans défend l’accès universel à l’eau, ce précieux bien dont il a appris la juste valeur dans son Sénégal natal, pays d’Afrique de l’Ouest, partagé entre un sud tropical humide bien arrosé et des régions nord arides balayées par l’Harmattan, vent chaud et sec venu du Sahara. « Chez nous, l’eau est comptée, mais suffisante, nuance-t-il. Le fleuve Sénégal arrose les régions nord et le fleuve Gambie alimente les nappes phréatiques du centre. L’enjeu n’est pas tant la disponibilité que l’équité du partage des ressources. »

Sociologue du développement, Mamadou Mignane Diouf est tombé très tôt dans le chaudron de la militance. Dès l’université, qu’il fréquente à Dakar, il représente les étudiants au conseil d’administration de son institution. Il milite ensuite dans les mouvements de gauche qui animent la vie intellectuelle de la capitale sénégalaise.

En lutte contre la transnationale Suez, le sociologue sénégalais Mamadou-Diouf Mignane, 57 ans, défend le droit à l'eau depuis deux décennies  (Crédit : © Jean-François Polet )

Dans les années 1980, il se penche sur la question de l’accès à l’eau alors que le gouvernement s’apprête à amorcer une vague de privatisation, dont celle de la Société nationale des eaux. « Pourquoi partager avec le secteur privé une activité essentielle et parfaitement prise en charge par le public ?  », s’interroge-t-il. Dans les campagnes du Sénégal, chaque village dispose de son propre captage géré par un comité local qui fixe lui-même le prix et le mode d’accès à l’eau. « Les comités connaissent les besoins des villageois et le prix qu’ils peuvent payer sans déséquilibrer le budget de la famille. Le partage de l’activité avec des opérateurs privés éloignés des réalités de terrains et tournés vers l’appât du gain a fait grimper la facture. Aujourd’hui, les ménages les plus pauvres consacrent un cinquième de leurs revenus à régler leur facture d’eau. »

En ville, la gestion de l’eau est confiée à une société locale, la Sénégalaise des eaux (SDE), qui emploie 1 200 collaborateurs et approvisionne 7 millions de clients sous le contrôle des pouvoirs publics. Mamadou Mignane Diouf et ses amis du Forum de l’eau prêtent une attention sourcilleuse aux activités de la SDE : «  L’eau de distribution est généralement d’une qualité satisfaisante, mais nous avons dû interpeller les autorités car, dans les grandes banlieues de Dakar, les ménages sont contraints de filtrer l’eau de distribution avant de la consommer. Celle-ci est captée dans des nappes souillées par les percolations des décharges publiques et des fosses septiques non reliées au tout à l’égout. »

Pipeline et soupçons de pots-de-vin

En 2000, dans ses Objectifs du millénaire, l’Organisation des Nations Unies s’est fixé comme cap de diviser par deux le nombre de personnes privées d’accès à l’eau. Celui-ci a été atteint dès 2010 avec 89 % de la population mondiale, soit 6,1 milliards de personnes, ayant accès à des sources améliorées d’eau potable. La même année, l’Assemblée générale de l’ONU a élevé l’accès à l’eau potable au rang de droit fondamental. « On en a profité pour pousser nos parlementaires à inscrire le même principe dans notre législation nationale, se rappelle le militant sénégalais. Cela a permis d’accélérer l’accès à l’eau, surtout dans les zones urbaines où pratiquement toute la population est désormais connectée. » L’accès à l’eau reste cependant imparfait. Dans les campagnes, un Sénégalais sur cinq reste privé d’adduction, tandis que les grandes villes et notamment Dakar, capitale de 4 millions d’habitants, connaissent de fréquentes coupures d’approvisionnement. Il y a quatre ans, le gouvernement a lancé la construction d’un gigantesque pipeline en vue d’acheminer de l’eau depuis Saint-Louis, la grande ville du Nord, installée à l’embouchure du fleuve Sénégal, jusqu’à la capitale et les grandes villes du centre (Thiès, M’Bour, Kaolack, Diourbel). Une initiative du gouvernement largement saluée. Jusqu’à ce qu’en octobre dernier, le ministre de l’Hydraulique, Mansour Faye, annonce son intention de confier pour les quinze années à venir la distribution de l’eau acheminée par le pipeline à la multinationale française Suez.

« Cette décision fut une très désagréable surprise, explique le sociologue. Ce marché qui pèse 130 millions d’euros annuels sur quinze ans a fait l’objet d’un appel d’offres, le moins-disant remportait le marché. La SDE a remis la meilleure offre, notamment grâce à son expérience du terrain et à son personnel local bon marché : 0,44 euro par mètre cube d’eau traitée contre 0,46 euro réclamé par Suez. Or c’est cette dernière qui a été retenue. La différence de prix peut paraître infime, mais sur les quinze années que dure la concession, elle creuse un surcoût d’au moins 77 millions d’euros à charge du consommateur.  »

Le militant et ses amis ont alors demandé une explication au ministre qui n’a pas pris le temps de leur répondre. « Des associations ont attiré notre attention sur une série d’articles publiés en 2016 dans Le Soleil, le quotidien national sénégalais, articles qui font état d’un don de deux camions bennes à ordure par Suez à la municipalité de Saint-Louis. » Ce don soulève la curiosité des militants, car Mansour Faye, le ministre de l’Hydrolique, a été également le maire de Saint-Louis, la seconde ville du Sénégal. « Par la suite, on s’est aperçu que d’autres camions ont été livrés, toujours deux par deux, jusqu’à ce que trente bennes soient discrètement entreposées dans une société dirigée par le frère du plus proche collaborateur du ministre. Laquelle société met maintenant ces camions en vente.  »

Pour Mamadou Mignane Diouf, le don des camions est un tour de passe-passe pour maquiller un versement de pots-de-vin. Avec des résultats dévastateurs : la facture des consommateurs explose et des centaines de cadres sénégalais de SDE vont perdre leur emploi au profit du personnel expatrié de Suez.

De plus, ultime énormité à ses yeux, Suez, future société distributrice de l’eau apportée par le pipeline en cours de construction, sera amenée à réceptionner le gigantesque ouvrage. Or qui construit le pipeline ? Encore Suez. « La multinationale devra évaluer la qualité et le fonctionnement d’un ouvrage qu’elle a elle-même érigé, dénonce le militant. Il y a fort à parier qu’elle ne fera pas beaucoup de remarques. Il y a un énorme conflit d’intérêts qu’il faut dénoncer.  » Mamadou Mignane Diouf a fait récemment une tournée européenne des organisations amies. De passage dans l’Hexagone où se situe le siège de Suez, il a convaincu les associations France Liberté, Sherpa et le Forum alternatif de l’eau de dénoncer les irrégularités de ce marché auprès du tribunal de première instance de Paris.

En Belgique, avec l’appui d’Eurodad, un réseau européen d’ONG, et du CNCD-11.11.11, la coupole des ONG Belges francophones, il va saisir l’Olaf, l’Office européen de lutte antifraude.

« La Banque européenne d’investissement finance une partie du pipeline. L’Union européenne est donc partie prenante dans cette affaire et elle doit se prononcer sur un éventuel cas de corruption.  » Au Sénégal, l’Autorité de régulation des marchés publics qui veille aux bons rapports entre les pouvoirs publics et les entreprises vient de suspendre l’accord passé avec Suez en attendant plus ample information.

« Il faut impérativement annuler cet appel d’offres, conclut Mamadou Mignane Diouf. On va montrer aux transnationales que les temps ont changé, qu’elles ne peuvent plus faire ce qu’elles veulent, car elles sont surveillées par des citoyens de plus en plus solidaires et organisés. »

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