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Mali : assurer la souveraineté alimentaire au milieu du désert

Cécile Vanderstappen Cécile Vanderstappen
17 juin 2013

L’agroécologie est une stratégie adéquate et durable pour garantir la sécurité alimentaire, même dans des régions en proie à l’instabilité et la désertification.

Sur les terres arides de la région du Sahel, bien connues de Pierre Rabhi, pionnier de l’agroécologie en France, il est utopique pense-t-on de faire pousser de la végétation en vue de nourrir ses habitants. Et pourtant ! Au Nord Mali, il se cache encore des ressources hydriques sous- valorisées. La nappe phréatique de Tessalit, ancienne oasis délaissée après la décolonisation, permet même de faire du maraîchage toute l’année… Néanmoins, l’instabilité politique et le climat d’insécurité actuels ainsi que les impacts des changements climatiques nécessitent la mise en place de stratégies de pérennisation et sécurisation de ces productions agricoles fragiles. L’agroécologie est une de ces stratégies. « Elle permet de lutter contre la désertification et d’atteindre la sécurité alimentaire des populations et l’amélioration de leurs revenus grâce à la promotion de techniques de fertilisation, de moyens de lutte contre les parasites, de techniques de restauration de sols et d’irrigation respectueuse de l’environnement et des pratiques locales » affirment ensemble Autre Terre et ses partenaires maliens.

Les femmes au centre des programmes

Dans le nord du Mali, l’ONG belge Autre Terre travaille en synergie avec trois associations : Assador & Assaghal dans la région de Tessalit. Tassaght et l’Union des groupements maraîchers (UGM) dans celle de Gao, un peu plus au sud. Assador & Assaghal sont deux petites associations locales couplées, créées il y a une vingtaine d’années et fortes d’une cinquantaine de membres chacune. A Tessalit, elles développent des activités économiques d’élevage, d’artisanat et de maraîchage agroécologique avec les populations de nomades/éleveurs. Elles les accompagnent dans l’apprentissage d’une activité économique sédentaire, complémentaire de l’élevage et accessible aux femmes. Deux aspects qui ont demandé aux bénéficiaires, de la compréhension, de l’approbation et une volonté d’adaptation culturelle progressive. « En cas de grande sécheresse, l’activité maraîchère permet de garantir la sécurité alimentaire et financière des populations nomades  » assurent les promoteurs du projet.

A Gao, l’association Tassaght réalise des projets de développement avec les communautés rurales, très vulnérables aux sécheresses successives. Le programme d’Autre Terre avec Tassaght se focalise sur la création de périmètres maraîchers afin de permettre aux femmes de développer leur propre production et d’obtenir ainsi des revenus. Les bénéficiaires y apprennent les différentes techniques agroécologiques : compost, coupe-vent, zaï, pesticide bio, diversification, ombrage,…L’UGM quant à elle promeut une approche axée sur le renforcement du rôle des femmes dans la promotion et le respect de leurs droits, ainsi que dans l’accès à une activité économique propre à leur procurer des revenus et à améliorer leur alimentation. Ce sont 571 personnes dont 79% sont des femmes qui sont ainsi sensibilisés et formés à l’agroécologie. En plus de la construction de douze bassins de réception d’eau et celle de trois puits, l’UGM a mis en place un magasin de vente pour favoriser l’écoulement et la commercialisation des produits. Des cours d’alphabétisation des femmes ont été dispensés à une dizaine d’associations afin que celles-ci puissent endosser un rôle actif lors des réunions de travail. Une caisse de crédit et d’épargne en vue de la création d’activités génératrices de revenus a également vu le jour à Tessalit.
Ensemble, ces trois associations soutiennent quelque 1257 maraîchers dont 75% sont des femmes. Indirectement, ce sont plus de 3700 personnes qui ont vu leur qualité de vie s’améliorer ces dernières années.

Une crise qui fragilise le programme

Ces projets s’inscrivent dans le cadre d’une stratégie nationale de la gestion de la sécurité alimentaire (2002) et sont en cohérence avec la loi d’orientation agricole (LOA) qui promeut la souveraineté alimentaire au Mali. Un travail de concertation étroite entres les associations et les dirigeants locaux est voulu et continu. Toutefois, ces politiques nationales et ces projets de développement sont troublés par la triple crise malienne actuelle (institutionnelle, alimentaire et humanitaire). Depuis 2012, l’occupation du Nord Mali par plusieurs groupes armés a perturbé la réalisation des activités et le suivi du projet par Autre Terre et ses partenaires. En effet, l’interdiction de rassemblement de groupes mixtes a ralenti le calendrier d’exécution des formations communes et des voyages d’échanges entre les associations partenaires. L’impossibilité pour les groupes de femmes de se rassembler à l’extérieur a fragilisé l’écoulement et la vente de leurs produits. La caisse d’épargne et de crédit de Tessalit a dû être mise à l’arrêt car qualifiée par les extrémistes religieux djihadistes occupant la région comme dorénavant illicite [1]. Par mesure de sécurité, aucune mission de suivi n’a pu être effectuée en 2012 et 2013 par Autre Terre Belgique. Malgré tout, le programme tient la route et démontre sa capacité de résilience. Le système agroécologique prouve qu’il peut fonctionner sans relation de dépendance avec « le monde extérieur » (intrants de synthèse, technologies lourdes et sophistiquées) et peut, même dans des conditions extrêmes, contribuer à l’alimentation de nombreuses familles précarisées.

[1Faire du bénéfice sur le placement de l’argent est considéré par ceux-ci comme « haram » (interdit).

Source : article publié dans le magazine Demain le monde, n°20, juillet-août 2013.

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