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Les migrants vénézuéliens entre deux feux

Frédéric Lévêque Frédéric Lévêque
26 mars 2019

Avec un PIB qui a chuté de 50 % au cours des cinq dernières années, un effondrement des services publics, des pénuries alimentaires et de médicaments, le Venezuela semble afficher les stigmates d’un pays en guerre. S’il ne l’est pas (encore), plus de 2,4 millions de personnes ont déjà quitté le pays depuis 2015, sur une diaspora totale de plus de 3 millions de Vénézuéliens. Pire, l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) et le Haut-Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR) prévoient d’ici fin 2019 « si les dynamiques et les conditions actuelles se maintiennent sans aucun changement » que le nombre de Vénézuéliens répartis en Amérique latine et dans les Caraïbes pourrait atteindre 5,3 millions d’individus. Dans les pays de la région où s’installent 80 % de ces migrants, aux premiers rangs desquels figurent la Colombie (1,1 million), le Pérou (506 000 ) et l’Équateur (221 000), l’alarme a déjà retenti. Pour la plupart de ces pays directement touchés par l’internationalisation de la crise économique vénézuélienne, le gouvernement de Nicolas Maduro est le principal responsable et une source d’instabilité régionale. De là à expliquer leur volonté d’en découdre, comme en témoigne l’actualité de début 2019 et leur refus de reconnaître le successeur de Hugo Chávez comme président légitime du pays ?

L’Europe nous l’a montré avec la crise de l’accueil des Syriens : ce n’est pas parce que l’on a des institutions et des règlements communs que l’on arrive à mener une politique migratoire commune. Les pays sud-américains partent de beaucoup plus loin. Pour accueillir les migrants, plusieurs pays ont adopté des normes sur mesure, tel le Pérou et son permis temporaire de résidence. Mais la croissance des arrivées aux frontières les ont poussés à serrer la vis. En 2018, la Colombie suivie du Pérou et de l’Équateur ont décidé d’exiger la présentation du passeport, ce qui n’était pas le cas auparavant. L’exigence de présentation d’un passeport représente un sérieux obstacle pour les Vénézuéliens, dont l’accès à ce document a été sérieusement restreint par les évolutions économiques et administratives du pays. Au Chili, le gouvernement de Sebastián Piñera, qui a refusé de signer le pacte mondial onusien sur les migrations en décembre 2018, a instauré le « visa de responsabilité démocratique » : le candidat vénézuélien à la migration doit s’adresser avec des papiers en ordre au consulat du Chili à Caracas.

En septembre dernier, à Quito, une réunion historique de 13 pays pour prendre en main collectivement le problème n’a pas donné les résultats escomptés puisque la déclaration finale affirme que les signataires, dont ne font pas partie la Bolivie et le Venezuela, vont « continuer à travailler de manière individuelle » (sic) mais coopérer « quand chaque pays l’estime opportun et adéquat ». Ils ont toutefois accepté de laisser passer les Vénézuéliens sans passeport.

Longtemps sujet d’actualité internationale, le désastre humanitaire vénézuélien est amplement exploité comme un repoussoir par des droites politiques qui ont retrouvé des couleurs après l’hégémonie progressiste du début du siècle. Mais les Vénézuéliens alimentent désormais les colonnes des journaux locaux. Ils apparaissent dans les statistiques du taux de chômage et le coût de leur accueil est calculé en fonction du PIB. On constate leur présence grandissante dans certains secteurs d’activité : de la restauration à la vente de rue en passant par... la prostitution. Le « nouveau continent » ne se distinguant pas du « vieux », crimes, altercations ou simples rumeurs sont montés en épingle par une certaine presse et par des politiciens opportunistes qui alimentent un sentiment xénophobe. Certaines régions frontalières et de transit sont sous pression, les infrastructures étant saturées. Dans l’État de Roraima, au nord du Brésil, une des régions les plus pauvres du pays, les services de santé ont vu la demande de soins augmenter de 3 500 % depuis 2015. A Pacaraima, dans le même État, l’agression par des Vénézuéliens d’un commerçant aurait été à l’origine de la destruction par environ 2 000 Brésiliens d’un campement de 1 200 migrants vénézuéliens en août 2018. Fin janvier 2019, dans la ville équatorienne d’Ibarra, le meurtre en pleine rue d’une femme enceinte par son compagnon vénézuélien a donné lieu à des marches xénophobes aux allures de pogroms, ce qui a poussé le président Lenin Moreno à tweeter qu’« on leur a ouvert la porte mais nous ne sacrifierons pas notre sécurité » et que son gouvernement exigera désormais une preuve du passé judiciaire de chaque Vénézuélien désirant rester sur le territoire.

Isolé dans une région qui lui est majoritairement hostile, le gouvernement Maduro apparaît comme reclus dans sa forteresse assiégée et dénonce l’instrumentalisation – réelle – de cette crise par ses adversaires. Comment en effet qualifier autrement le choix de Luis Almagro, secrétaire général de l’Organisation des États américains (OEA) et qui a fait de la chute de la « dictature de Maduro » une quête personnelle, de nommer à la tête d’un groupe de travail sur le sujet un opposant en exil de Caracas ? Le gouvernement vénézuélien refuse à des pays comme la Colombie, avec ses centaines de milliers de déplacés internes, ou les États-Unis, et l’obsession de ses dirigeants à construire le mur à la frontière avec le Mexique, le droit de lui faire la leçon ; et pointe du doigt l’hypocrisie européenne qui se préoccupe des émigrants vénézuéliens tout en laissant mourir celles et ceux qui frappent à sa porte dans leur traversée de la Méditerranée.

Pour le gouvernement vénézuélien, à Caracas, ils ne seraient d’ailleurs pas plus de 800 000 à être partis. Faut-il en conclure que les médias, les agences internationales et les services migratoires étrangers désinforment tous en chœur ? Aucune étude ou statistique officielle ne vient appuyer les chiffres gouvernementaux.

En 2018, le gouvernement est sorti du silence qu’il gardait jusque-là en dénonçant une « campagne internationale » pour simuler « une crise humanitaire » afin de « créer une fausse matrice d’opinion sur une ‘crise humanitaire’ justifiant une intervention militaire ». Les attitudes du pouvoir oscillent entre le simple déni, la minimisation du phénomène ou sa réduction à un groupe social. Reconnaître l’ampleur de l’émigration serait pour lui faire l’aveu de son propre échec en matières économique, sociale ou de sécurité. Les déclarations gouvernementales passent d’un jour à l’autre du mépris pour le migrant – « Toi, tu irais récurer les toilettes à Miami ? » – à une bienveillance intéressée face aux difficultés de nombre d’entre eux qui ont cédé aux « chants des sirènes de la droite » et n’ont trouvé que « racisme, mépris, persécution économique et esclavagisme ». Face à la « campagne médiatique », le gouvernement a décidé de répliquer en lançant l’été dernier son plan « Retour à la patrie » qui aurait, fin janvier 2019, permis grâce à des vols affrétés par les autorités le retour de quelque 20 000 Vénézuéliens en cinq mois, alors qu’ils sont en moyenne 5 00 à quitter le pays chaque jour ! Cette bienveillance ne concerne pas l’île voisine bi-insulaire de Trinidad-et-Tobago où l’ambassade semble être aux abonnés absents. Pourtant, nombre de migrants vénézuéliens y ont été emprisonnés et rançonnés au mépris de la Convention de Genève, mais le gouvernement local est un allié de Caracas pour des raisons économiques.

La crise économique est la principale cause de l’exode vénézuélien actuel et impacte à différentes échelles presque toute l’Amérique du Sud. La résorber prendra plusieurs années et implique de mettre un terme ou du moins d’apaiser le conflit politique qui déchire le pays caribéen et polarise le continent. Les pays d’accueil doivent désormais passer d’une gestion ad hoc de la crise à une planification sur le moyen et long terme en intégrant les nouveaux arrivants. Début février 2019, la tension était à son apogée. Les principaux pays d’accueil des migrants vénézuéliens, regroupés au sein du Groupe de Lima, en alliance avec les États-Unis, le Canada et une opposition locale remontée à bloc, refusent de reconnaître la légitimité du mandat de Nicolas Maduro, et font largement usage de la situation humanitaire dans et hors du pays. Cette intervention pourrait à la fois apporter une solution à moyen terme à la crise migratoire ou dégénérer en un conflit ouvert, international, qui ne ferait qu’accentuer cette crise et le besoin urgent d’une coopération internationale apaisée pour gérer l’accueil des Vénézuéliens.

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