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Du Nord au Sud, et à l’envers

Les jouets de la honte

Jean-François Pollet Jean-François Pollet 16 décembre 2019

Imagine demain le monde - Dans la province de Guangdong, au sud de la Chine, quatre millions d’ouvrières fabriquent une petite moitié des jouets vendus dans le monde par les grandes marques (Mattel, Hasbro, Disney...). Conditions de travail épouvantables, insécurité, salaires de misère... Les ONG se mobilisent.

A quelques semaines de la visite de Saint-Nicolas et du Père Noël, tout le monde n’est pas à la fête, notamment les quatre millions de travailleuses des usines chinoises fabriquant à la chaîne les jouets vendus par la plupart des grandes marques occidentales. La production made in China, alimentant pratiquement 80% du marché mondial, est concentrée dans la seule province de Guangdong (Canton), au sud du pays, face à Hong Kong, et repose quasi exclusivement sur une main d’œuvre féminine, âgée de 15 à 30 ans en moyenne et originaire de régions pauvres et rurales.

« Les femmes sont réputées plus faciles à contrôler, car elles ont absolument besoin de garder un salaire, précise Alice Bordaçarre, chargée de mission à Actionaid, une organisation qui lutte pour améliorer les conditions de vie des ouvrières du secteur. Les rares hommes embauchés dans ces usines occupent les postes de supervision et imposent la cadence. »

Les femmes sont réputées plus faciles à contrôler, car elles ont absolument besoin de garder un salaire

Une organisation chinoise, China Labor Watch, a envoyé, l’année dernière, des enquêteurs et enquêtrices travailler comme simples ouvriers dans quatre usines de la province qui produisent des jouets pour des marques aussi connues que Disney, Smoby, Fisher-Price, Hasbro et Ravensburger.

Ces observateurs indépendants, qui cherchaient à vérifier le respect du code chinois du travail, ont récolté des témoignages confondants sur les cadences effrénées, l’insécurité, le sexisme et les violences qui règnent dans les usines.
Les syndicats ont par ailleurs calculé qu’un ménage doit gagner entre 878 et 954 euros en moyenne pour vivre en province de Guangdong. Or le salaire mensuel de base dans les usines varie entre 219 et 254 euros, à peine de quoi couvrir le quart des besoins d’une petite famille. « Les travailleuses n’ont d’autres choix que de faire des heures supplémentaires, déplore Alice Bordaçarre. La législation chinoise prévoit un maximum de 36 heures de dépassement d’horaire. Mais les enquêtes montrent que les ouvrières prestent 175 heures supplémentaires, avec un pic d’activité au mois d’août, quand il faut assurer la production de jouets disponibles à la rentrée pour les fêtes. »

Ces cadences permettent aux ouvrières de hisser leurs revenus à 400 euros environ, ce qui reste encore insuffisant pour couvrir leurs besoins. « Alors qu’il est clair que l’industrie dégage des marges suffisantes pour verser un salaire décent, s’indigne la chargée de projet. Prenons un exemple de jouet très popu- laire : Ariel la petite sirène. Cette poupée fabriquée sous franchise des studios Disney est vendue 34 euros sur Amazon. Nos calculs montrent que sur cette somme, seuls 48 centimes servent au paiement du salaire des ouvrières. »

En Chine, comme ailleurs en Asie, les salaires sont versés avec un à plusieurs mois de retard. Quitter son emploi revient à perdre le fruit de centaines d’heures de travail.

Nombre d’entre elles n’ont guère le choix. En Chine, comme ailleurs en Asie, les salaires sont versés avec un à plusieurs mois de retard. Quitter son emploi revient à perdre le fruit de centaines d’heures de travail. «  J’ai dit au chef de ligne que je voulais démissionner, mais il m’a répondu que je ne pouvais le faire sans avoir travaillé au moins un mois. J’ai expliqué que c’était trop fatigant (...), témoigne ainsi l’une d’elles, mais il m’a dit que quand on travaille on ne peut pas s’arrêter avant d’avoir fini. Il a comparé ça à l’armée : on ne peut pas partir seulement après un ou deux mois, ce serait de la désertion. »

De plus, les conditions de travail sont épouvantables. Ces ouvrières sont confrontées au bruit des ateliers d’injection et de modelage, aux émanations suffocantes (diluants, solvants, colles et vapeurs toxiques issues de la fusion du plastique). Elles travaillent sans tenue de protection sur des machines dange- reuses, ce qui entraîne des accidents graves et répétés.

Le jouet fait rêver les enfants du Nord alors que leurs conditions de fabrication sont catastrophiques.

« Tous les jours, nous travaillons à une température d’environ 33 à 38 degrés (...) Je dois répéter les mêmes mouvements : ouvrir la machine, mettre le plastique, presser, retirer le plastique... Beaucoup d’entre nous ne supportent pas la chaleur, l’odeur et le bruit. Certains s’évanouissent », raconte ainsi une travailleuse des usines Hasbro. « Le gouvernement chinois a bien dicté des règles en matière de sécurité et de santé au travail, ainsi que des mesures de protection particulières à partir du septième mois de grossesse. Mais ces lois sont rarement appliquées, constate Alice Bordaçarre. Le jouet fait rêver les enfants du Nord alors que leurs conditions de fabrication sont catastrophiques. »

Principe de vigilance

Le marché du jouet mondial est horizontal, contrôlé au sommet par un petit nombre de transnationales : Mattel, Hasbro, Lego (qui a ouvert une usine en Chine en 2016), mais aussi des industries du divertissement, Disney Company en tête, les chaînes de restauration rapide qui glissent des jouets dans leurs menus enfants et les géants de la grande distribution comme Carrefour ou Wal-Mart aux USA.

Le marché du jouet mondial est horizontal, contrôlé au sommet par un petit nombre de transnationales. Pour faire faire bouger les choses, c’est sur ces entreprises qu’il faut faire pression.

« Pour faire faire bouger les choses, c’est sur ces entreprises qu’il faut faire pression, reprend Alice Bordaçarre. Elles sont commanditaires des jouets, ce qui les rend responsables de leurs fournisseurs et sous-traitants au regard des principes directeurs des Nations unies sur les multinationales. »

La France s’est inspirée de ces principes lorsqu’elle a adopté en 2017, sous la présidence de François Hollande, la loi sur le devoir de vigilance qui s’applique aux entreprises de plus de 5 000 salariés dans l’Hexagone ou 10 000 à l’étranger et impose à ces entreprises d’établir un plan de vigilance cartographiant les risques sur toute leur chaîne d’approvisionnement afin de prendre les mesures qui conviennent.

« Un manquement dans le plan permet d’engager des poursuites, précise la chercheuse, ce qui signifie que désormais une transnationale française est responsable de ce qui se passe ailleurs dans le monde, et peut s’exposer à des poursuites judiciaires. C’est une première mondiale, et un outil très concret pour améliorer la vie des travailleurs des lointaines usines asiatiques. » Des initiatives similaires sont en cours en Allemagne et en Suisse, qui planchent sur une loi Rana Plaza, du nom de l’usine qui s’est effondrée au Bangladesh en 2013. La catastrophe, qui a provoqué la mort de 1 127 personnes, a poussé les grandes marques à s’assurer que leurs sous-traitants respectent les règles minimales de sécurité et améliorent (un peu) les salaires versés aux couturières.

Barbie en colère

En mai 1993, un incendie se déclarait dans une usine thaïlandaise de peluches et de poupées en plastique causant la mort de 188 personnes et en blessant 469 autres.

L’usine ne disposait d’aucun système de sécurité, ni même de sortie de secours. Quelques mois plus tard, un autre incendie frappait une usine de Shenzhen, en Chine, et faisait 87 tués et 46 blessés. Les fenêtres du bâtiment et les sorties de secours avaient été condamnées pour prévenir les vols.

Depuis, les associations de défense des droits des travailleurs intensifient la pression sur les grandes marques de jouets pour qu’elles imposent des normes de travail et de sécurité à leurs usines sous-traitantes.

En 1996, la Fédération britannique du jouet a adopté un « code de conduite » suivi par la Fédération européenne des producteurs puis par la Fédération internationale de l’industrie du jouet. Mais les avancées demeurent insuffisantes et les ONG poursuivent leurs enquêtes et campagnes de dénonciation.

En 1999, la campagne « Mulan’s sisters » dénonce les conditions de travail dans des usines travaillant pour Disney. Dix ans plus tard, China Labor Watch accuse la compagnie de recourir au travail d’enfants dans une usine de Yiuwah.

Plus récemment, en 2016, la compagnie américaine était ac- cusée par la SACOM (Students & Scholars Against Corporate Misbehavior) de fermer les yeux sur les conditions de travail et le dépassement des horaires dans ses usines chinoises.

En 2000, le géant Mattel était également mis en cause. En 2013, l’action « Barbie en colère » dénonce les plantureux bénéfices accumulés (entre 6 et 8 millions d’euros), à la sueur des travailleurs. Hasbro et McDonald sont également appelés à rendre des comptes.

Ces campagnes rencontrent cependant des succès en demi-teinte. « Disney n’a jamais voulu nous rencontrer ni répondre à nos questions, regrette Alice Bordaçarre, d’Actionaid. Mattel par contre a promis de prendre le problème à bras le corps. L’entreprise a commandité des audits sociaux pour contrôler les conditions de travail chez leurs sous-traitants. Mais ces sociétés d’audit sont elles-mêmes des entreprises et elles remettent des rapports qui ne contrarient pas leurs clients. »

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