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Venezuela

Le « vampire de Caracas », récompensé par le prix européen des droits de l’homme

Frédéric Lévêque Frédéric Lévêque
13 décembre 2017

Ce mercredi 13 décembre, le Parlement européen remet son prix des droits de l’homme, le Prix Sakharov, à l’ « Opposition démocratique au Venezuela ». Si on peut comprendre la volonté de dénoncer les dérives du gouvernement Maduro, l’opposition ne rassemble pas pour autant que des enfants de chœur. Parmi ceux qui viennent chercher la récompense à Strasbourg, on trouve ainsi le maire destitué de Caracas, Antonio Ledezma. Portrait.

Antonio Ledezma n’est pas un jeune premier, il est même ce que l’on pourrait appeler un dinosaure de la politique vénézuélienne. Cet avocat de profession, né en 1955, a commencé dans les années 70 une carrière politique qui le fera devenir tour à tour président du Conseil législatif de son état natal Guarico, député, sénateur, gouverneur et maire de Caracas.

Un ADeco de pure souche

Cette longue carrière, Antonio Ledezma l’a construite sous les couleurs d’Action démocratique, le parti social-démocrate qui a dominé la vie politique vénézuélienne dans la seconde moitié du XXe siècle. Il prend du galon quand son mentor, Carlos Andrés Pérez, deux fois président de la République, le nomme en janvier 1992 gouverneur du District fédéral de Caracas. [1] Il a à peine le temps de s’installer que le 4 février, un certain Hugo Chavez fait irruption dans la vie des Vénézuéliens en tentant un putsch pour faire tomber le gouvernement. C’est un échec. En novembre, autre tentative de coup d’Etat. Elle échoue également, mais des dizaines de détenus de la prison connue sous le nom de Retén de Catia sont assassinés par la police de Caracas. Un massacre justifié à l’époque par le gouverneur : « Ce qui s’est passé au Retén de Catia est lié au soulèvement putschiste, parce qu’il n’y a aucun doute que l’intention était de créer le chaos dans Caracas et qu’il a fallu contrôler la situation au prix de nombreuses vies.  » [2] Durant son mandat de gouverneur, puis comme maire de Libertador (1996-2000) [3], il est accusé d’avoir la main très lourde - et sa police la gâchette facile - contre les étudiants mobilisés, les buhoneros (vendeurs informels), les migrants sans papiers et la délinquance.

En 2000, Antonio Ledezma quitte AD et fonde son propre parti politique, Alianza Bravo Pueblo (ABP). A la tête de cette organisation dont il reste le leader, il participe à partir de 2001 à la fronde contre le gouvernement d’Hugo Chavez. Grèves, coup d’Etat, sabotage de l’entreprise pétrolière, soutien aux militaires rebelles, boycott des législatives, … Antonio Ledezma se forge une image d’opposant politique de premier plan.

Un maire dépouillé de son pouvoir

En 2008, Antonio Ledezma sort de trois ans d’inhabilitation politique [4] et profite de celle pesant sur Leopoldo Lopez, le favori des sondages, pour ravir au chavisme l’Alcaldia Metropolitana, la mairie du Grand-Caracas. [5] Avant son entrée en fonction, son prédécesseur oficialista, Juan Barreto, transfère à l’Etat central la gestion de plusieurs hôpitaux et surtout de la Police métropolitaine (PM). De 2000 à 2004, elle fut dirigée par un certain Alfredo Peña. Elu avec le soutien du chavisme, celui-ci retourna sa veste et, à la tête de la PM, joua un rôle essentiel dans les violences entourant le bref coup d’Etat d’avril 2002. [6] Pour le pouvoir, il est hors de question de reperdre le contrôle de ce corps de police.

Quelques mois après sa victoire électorale, Antonio Ledezma est privé de son pouvoir par deux lois polémiques adoptées par l’Assemblée nationale à majorité chaviste. [7] Le Parlement crée une nouvelle entité non constitutionnelle : le District capital [8]. A sa tête, le gouvernement nomme Jacqueline Farias, qui s’installe dans les bureaux du maire élu. Celui-ci est dépouillé de ses ressources, biens, immeubles, compétences (sécurité, enseignement, santé) et attributions qui sont accaparées par une autorité désignée directement par la Présidence. [9] Cela n’empêche pas l’opposant d’être réélu le 8 décembre 2013 contre Ernesto Villegas, que le président Maduro nomme deux jours plus tard « ministre d’Etat pour la Transformation révolutionnaire du Grand-Caracas » et 10 mois après chef du District capital.

La détention

Les premières semaines de 2014 sont marquées par des manifestations violentes de l’opposition qui se soldent par un bilan de 43 morts. Le pouvoir pointe du doigt Antonio Ledezma. Avec Leopoldo Lopez et Maria Corina Machado, il est désigné comme étant un des cerveaux de cet épisode connu sous le nom explicite de « La Salida » (La Sortie).

Le 12 février 2015, le président Maduro annonce que ses services de sécurité ont déjoué l’ « Opération Jéricho », une tentative de putsch impliquant plusieurs officiers des forces aériennes et qui prévoyait l’assassinat du président et le bombardement d’institutions publiques. [10] Un document au titre explicite « Accord national pour la transition » [11] , publié la veille et cosigné par Antonio Ledezma aurait servi de signal …. Le 19 février, le maire de Caracas est arrêté dans ses bureaux par le SEBIN, la police politique. Incarcéré à la prison militaire de Ramo Verde, il est placé en résidence surveillée après un peu moins de trois mois pour raisons de santé. Il devra attendre un an pour comparaître devant un juge. [12] Le Ministère public demande une peine de 16 ans d’emprisonnement et l’accuse de conspiration et d’associations de malfaiteurs pour sa supposée implication dans le complot. Le 17 novembre dernier, après 1002 jours de détention sans procès, il prend la route de l’exil vers la Colombie puis l’Espagne d’où il poursuivra son combat contre le gouvernement vénézuélien. Il aurait décidé de fuir après avoir pris connaissance d’un « plan pour m’exécuter » écrit-il dans un tweet depuis Madrid. [13] Le président Maduro réagit à sa fuite dans le style qu’on lui connaît. Comparant le maire à un personnage d’une série états-unienne des années 60 (« The Munsters »), il souhaite bon vent au fugitif : « Ce vampire vole désormais libre de par le monde, on dit qu’il est en Espagne pour mener la grande vie, eh bien, qu’on ne nous le rende pas. » [14]

Une caricature « chaviste » du « vampire » Antonio Ledezma

Radical mais cohérent

Au sein d’une opposition politique perpétuellement tiraillée entre le jeu électoral et le bataille de la rue, Antonio Ledezma fait preuve d’une cohérence qui a souvent manqué à la Mesa de la Unidad Democrática (MUD), la coalition qui regroupe les principaux partis politiques qui s’opposent au gouvernement. Maintenant que celle-ci implose après les élections du 15 octobre, il tente de s’imposer sur une ligne radicale.

Au lendemain de l’élection de l’Assemblée nationale constituante (31 juillet 2017), quand celle-ci convoque les élections des gouverneurs, son parti a refusé de suivre la majorité de la MUD pour participer au scrutin. En septembre dernier, ABP et Vente, le mouvement très à droite de Maria Corina Machado, ont lancé une nouvelle plateforme Soy Venezuela dont l’objectif est de lutter pour la « liberté » et d’attirer vers elle l’électorat désabusé de l’opposition. [15] Deux mois plus tard, au sein de l’Assemblée nationale, les députés d’ABP ont créé un groupe parlementaire distinct de celui de la MUD. [16] Pour l’élection des maires il y a trois jours, Antonio Ledezma s’est encore opposé à une quelconque participation de son organisation. Il refuse de se compromettre et de négocier avec le pouvoir chaviste. [17] Sa position est partagée par Luis Almagro, secrétaire très militant de l’Organisation des Etats américains (OEA) pour qui les conditions pour un dialogue et une participation électorale ne sont pas réunies. Ce dernier avait d’ailleurs reçu son épouse en octobre 2015, dix mois après l’arrestation de son mari, ce qui avait envenimé les relations entre Caracas et l’OEA. Depuis, le Venezuela a décidé de claquer la porte de l’organisme multilatéral.

Un prix politique

Alors que l’opposition est plus affaiblie que jamais et que Nicolas Maduro envisage ouvertement sa réélection en 2018, le maire destitué de Caracas [18] fait dorénavant entendre sa voix depuis l’étranger, où l’isolement grandissant du Venezuela en Occident est indéniablement la seule victoire de l’opposition cette année. Sa fuite du pays tombe à point nommé pour venir chercher ce 13 décembre à Strasbourg le Prix Sakharov 2017 décerné par le Parlement européen à « l’Opposition démocratique au Venezuela » [19]. « Je me demande pourquoi ils me donnent le prix si j’ai déjà l’honneur d’être encore en vie. Il devrait être pour les jeunes qui sont morts pour avoir seulement protesté et c’est pour eux que je le prendrai.  » [20] L’ex-maire de Caracas s’y rendra en compagnie de l’ancien animateur de télé-réalité, ex putschiste et actuel président d’une Assemblée nationale dépouillée de ses pouvoirs Julio Borges. La remise du prix à l’ « Opposition démocratique au Venezuela » est un acte éminemment politique dont l’initiative revient aux libéraux et aux conservateurs du Parlement européen. Ce prix est décerné un mois après l’adoption par les 28 Etats membres de l’UE de sanctions à l’encontre de Caracas. Est-il justifié ? Chacun jugera selon son analyse de la situation vénézuélienne. Une seule certitude, c’est qu’en réprimant systématiquement son opposition, le gouvernement du président Maduro a réussi à transformer en combattant de la liberté un politicien professionnel aux mains sales, qui se bat pour sa quote-part de pouvoir et de lumière et qui ne mérite probablement pas un tel honneur.

[1Le District fédéral est une entité fédérale vénézuélienne qui a été supprimée par l’adoption d’une nouvelle constitution en 1999. Son gouverneur était désigné par la Présidence de la République. Le District équivalait à l’actuel Etat de Vargas et à l’ensemble de la municipalité Libertador de Caracas, où siègent les pouvoirs publics vénézuéliens.

[2José Comas, La matanza en la prisión de Catia supera a la del golpe, El País, 1er décembre 1992, https://elpais.com/diario/1992/12/01/internacional/723164402_850215.html

[3Libertador est une des cinq municipalités de la ville de Caracas. Elle héberge sur son territoire les principaux pouvoirs publics.

[4En 2005, la Contraloría de la République l’inhabilite politiquement pour trois ans pour des irrégularités commises durant son mandat de maire de Libertador (Résolution n°01-00-025 du 16 février 2005 de la Contraloría General de la República Bolivariana de Venezuela. Inhabilitation du 11 mars 2005 au 11 mars 2008).
L’inhabilation politique est une sanction administrative à l’encontre de fonctionnaires et d’élus qui auraient commis des irrégularités dans leur gestion. Cette mesure est prise de manière discrétionnaire par la Contraloría - une sorte de Cours des comptes. La sanction se base sur une interprétation tout particulière de la loi. Une fois une personne sanctionnée, l’inéligibilité constitue normalement une peine accessoire à une éventuelle amende. Elle est devenue la peine principale est utilisée souvent pour écarter pour un temps déterminé des politiciens du jeu électoral sans qu’aucun procès n’ai eu lieu.

[5L’Alcaldia Metropolitana, ou Mayor, est créée en 1999 par la Constitution bolivarienne promue par Hugo Chavez. Elle comprend les municipalités de Libertador, Chacao, El Hatillo, Sucre et Baruta.

[6Le gouvernement a justifié cette dépossession par sa volonté de créer un police plus respectueuse des droits de l’homme. En 2011, la PM sera dissoute au sein de la nouvelle Police nationale bolivarienne dépendante du ministère de l’Intérieur.
Lire à ce propos Maurice Lemoine, La Police nationale bolivarienne relève le défi, Le Monde diplomatique, août 2010, https://www.monde-diplomatique.fr/2010/08/LEMOINE/19524

[7La « Ley sobre la Organización y Régimen del Distrito Capital » en avril 2009 et la « Ley Especial de Régimen Municipal a dos niveles del Área Metropolitana de Caracas » en août 2009.

[8Le District capital ne comprend qu’une des municipalités de Caracas : Libertador, environ 2 millions d’habitants.

[9Anahí Aradas, Chávez nombra jefa de gobierno en Caracas, BBC Mundo, 15 avril 2009, http://www.bbc.com/mundo/america_latina/2009/04/090415_0912_chavez_caracas_amab.shtml

[10Pour connaître la version officielle, lire à ce sujet Ignacio Ramonet, La tentative de coup d’Etat contre le Venezuela, Medelu, 5 mars 2015, http://www.medelu.org/La-tentative-de-coup-d-Etat-contre

[1210 diferimientos de audiencia preliminar en casi 11 meses del caso Ledezma, alcaldeledezma.com, 14 janvier 2016, http://alcaldeledezma.com/portal/index.php/noticias/noticias/302-10-diferimientos-de-audiencia-preliminar-en-casi-11-meses-del-caso-ledezma

[13Tweet publié sur le compte d’Antonio Ledezma le 20 novembre 2017, https://twitter.com/alcaldeledezma/status/932550690940919808

[14"Que se queden con su vampiro por allá” : la reacción de Nicolás Maduro ante la huida de Venezuela del exalcalde de Caracas Antonio Ledesma, BBC Mundo, 18 novembre 2017, http://www.bbc.com/mundo/noticias-america-latina-42022294

[15Voir en ligne : www.soy-venezuela.com

[16Le groupe « 16 juillet » a été lancé à l’initiative d’ABP, Vente et Convergencia au sein d’un assemblée gagnée par l’opposition en décembre 2015 mais déclarée en « situation d’outrage » par une Cour suprême qui répond aux désidératas de l’exécutif. Son nom « 16 juillet » fait référence au référendum informel organisé cette année par l’opposition contre la convocation par le Président Maduro du Pouvoir constituant.

[17Au printemps 2014, à l’automne 2016 et à l’occasion des pourparlers qui ont débuté en République dominicaine ce 1er décembre, A. Ledezma a refusé que son parti participe aux négociations avec le pouvoir.

[18Suite à son arrestation, M. Ledezma a été destitué et remplacé temporairement par une de ses partisanes Helen Fernandez. En novembre 2017, elle a été destituée par le Cabildo Metropolitano à l’initiative d’un autre parti d’opposition Primero Justicia. Alí Mansour Landaeta, dirigeant de Primero Justicia et président du Cabildo est le nouvel Alcalde Mayor intérimaire. Alors que les élections des maires ont eu lieu le 10 décembre, le CNE a décidé sans aucune justification qu’il n’y aurait pas d’élection d’un nouvel Alcalde Metropolitano.

[19Le 26 octobre, le Parlement européen a octroyé le prix Sakharov à l’ « Opposition démocratique au Venezuela » et en particulier « à l’Assemblée nationale (Julio Borges) et tous les prisonniers politiques dont les noms ont été communiqués par le Foro Penal Venezolano, représentés par Leopoldo López, Antonio Ledezma, Daniel Ceballos, Yon Goicoechea, Lorent Saleh, Alfredo Ramos et Andrea González », http://www.europarl.europa.eu/sakharovprize/fr/home.html

[20Ledezma : "Tengo miedo a no volver a Venezuela, pero también tengo esperanzas », ElDiario / EFE, 12 décembre 2017, http://www.eldiario.es/politica/Ledezma-miedo-volver-Venezuela-esperanzas_0_717778348.html

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