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La voix des agricultrices trop souvent oubliées

Jean-François Pollet Jean-François Pollet
19 septembre 2014

« Les femmes et l’agroécologie sont l’avenir du Sud » titre le magazine Imagine demain le monde dans son n° de juillet 2014. Selon les Nations unies, entre 60 et 80 % des aliments consommés en famille dans le Sud sont produit par des femmes. Mais, au quotidien, le pouvoir de décision reste souvent entre les mains des hommes. Davantage d’égalité entre les genres et un recours plus grand à l’agroécologie permettraient d’augmenter les rendements et de combattre la malnutrition.
Le magazine Imagine Demain le monde a recueilli le témoignage de femmes engagées dans ces combats et soutenues depuis la Belgique par Le Monde selon les femmes et l’Opération 11.11.11.

« Autour des mines, elles sont taxées et brutalisées »

Jeanne Nzuzi, secrétaire général de Conafed . Jeanne Nzuzi, secrétaire général de Conafed (Crédit : Le monde selon les femmes )

Jeanne Nzuzi est secrétaire général de Conafed, réseau d’associations de femmes qui prône l’égalité de genre au Congo. Dans les régions minières, Kasaï, Katanga et Kivu, les populations renouent avec l’agriculture depuis que la crise économique en Europe a diminué l’attrait du travail minier. C’est donc le moment de se convertir à l’agroécologie. D’autant que les mines artisanales, quand elles sont abandonnées, laissent des terres dévastées, et que l’agroécologie offre de bonnes solutions pour restaurer les sols avant de les mettre en culture. Nous nous heurtons cependant aux inévitables baisses de rendement lors de la mise en place de nouvelles pratiques. Nous devons alors convaincre les paysans de ne pas s’arrêter à ces considérations, mais de regarder les conséquences de l’agroécologie sur leur santé et celle de leur famille et la fertilité à long terme de leur champ. Il est important de sensibiliser les femmes, car dans ces régions ce sont elles qui travaillent aux champs, pendant que les hommes sont à la mine. Au Katanga, 75 % des agriculteurs sont des femmes. Certaines tiennent des boutiques autour des mines. Elles sont malheureusement confrontées à de nombreux cas de violence, à la brutalité des mineurs, à celle des agents de sécurité qui lèvent des taxes sur tout et n’importe quoi. Les prostituées sont particulièrement visées, mais les commerçantes également. Les femmes qui font le commerce du minerai ont beaucoup d’argent et sont respectées. Mais celles qui tiennent un petit commerce ou un petit restaurant restent dans la survie quotidienne et retrouvent la même situation dans leur foyer où elles n’ont souvent rien à dire.

« La concurrence des pêcheurs industriels est rude »

Fatou NDoye, Enda-GRAF . Fatou NDoye, Enda-GRAF (Crédit : Le monde selon les femmes )

Fatou NDoye est membre du groupement de recherche sénégalais Enda-GRAF dédié à la souveraineté alimentaire. Au Sénégal, le poisson couvre 75 % de la consommation de protéines animales, mais pour combien de temps ? Le secteur de la pêche traverse une crise profonde due à la rude concurrence que la pêche industrielle livre aux pêcheurs artisanaux et à la multiplication des pratiques de pêche irresponsables comme la capture de poissons immatures ou la destruction des habitats et des frayères, telles que les mangroves du delta du Saloum. Ces mangroves représentent des lieux de reproduction de plusieurs espèces de poissons et d’oiseaux, elles accueillent de nombreux coquillages comestibles comme les huîtres, les arches et les cymbiums et représentent une barrière contre la salinité de l’eau.
Dans le delta du Saloum des groupes de femmes s’attachent à restaurer les mangroves selon une logique agroécologique de protection des écosystèmes pour maintenir la production. Elles refusent de commercialiser des espèces immatures, organisent le repos biologique des parcelles et ensemencent le le milieu. Nous travaillons avec des scientifiques qui décident de l’ouverture et de la fermeture des espaces d’exploitation après avoir déterminé la maturité des espèces sur la base d’échantillons. Pour nous, le milieu n’est plus une simple ressource, mais un partenaire à préserver.

Elie : « Leur savoir n’est pas valorisé, elles n’ont pas toujours le pouvoir de décision.  »

Elie Bishelly, consultante pour REMTE-Bolivie . Elie Bishelly, consultante pour REMTE-Bolivie (Crédit : Le monde selon les femmes )

Elie Bishelly est consultante pour REMTE-Bolivie (Réseau latino-américain des Femmes pour une transformation de l’économie).
Les femmes transmettent de mères en filles l’art de la conduite du potager et des soins aux animaux, ainsi que la maîtrise des plantes médicinales. Leur savoir n’est cependant pas toujours valorisé. Il est même menacé lorsque les femmes se mettent à travailler pour le marché et doivent se plier à ses exigences : des produits moins chers et mieux calibrés. Elles changent alors leur manière de travailler, deviennent dépendantes des produits agrochimiques, des semences commerciales et perdent leur savoir ancestral et même leur identité culturelle, car les femmes conçoivent généralement l’exploitation de leur potager, qui détermine leurs choix alimentaires, comme un principe de vie et d’éthique.
Bien sûr, les formations existent pour les paysans, mais elles concernent surtout les hommes. Quand elles visent les femmes, elles ne sont pas toujours bien pensées, trop longues pour des personnes qui disposent de peu de temps, ou trop éloignées du domicile.
Les femmes sont généralement demandeuses d’une transition agroécologique, car elles ressentent les difficultés liées à l’usage d’intrants chimiques et aux semences commerciales qui engendrent une vraie dépendance économique. Elles possèdent rarement leurs terres, n’ont pas toujours le pouvoir de décision dessus et leurs parcelles sont plus petites que celles des hommes. Mais bien souvent, les époux sont ouverts aux changements lorsqu’elles proposent de cultiver leur potager en agroécologie. On voit alors deux systèmes de production sur une même exploitation, agroécologie pour les femmes et classique pour les hommes. Si la femme obtient de bons résultats, il arrive qu’elle convainque son mari de changer de système.
Les principes agroécologiques diffèrent selon les régions. Sur les hauteurs de l’Altiplano, les femmes pratiquent une agriculture de subsistance, l’élevage étant par ailleurs souvent la première source de revenus de la famille. Dans la vallée, la fruiticulture est très importante et les femmes y jouent un rôle central, car elles entretiennent les arbres et transforment les aliments. Dans le Chaco (la plaine aride du sud du pays), la première production est le maïs, planté en cinq variétés différentes au moins.

Mariam : « Les engrais sont rares, les pesticides dangereux »

Mariam Sow, secrétaire générale d'Enda Pronat . Mariam Sow, secrétaire générale d'Enda Pronat (Crédit : Le monde selon les femmes )

Mariam Sow est secrétaire générale d’Enda Pronat qui encourage le développement rural durable.
Les engrais sont rares et chers et les pesticides dangereux pour la santé. Les femmes qui manipulent ces produits risquent de s’intoxiquer. Elles ne peuvent pas toujours les mettre sous clef à l’abri des enfants. Après utilisation, elles ne savent pas comment recycler les flacons ou s’en débarrasser proprement. Pour nous, l’agroécologie est donc une alternative précieuse.
Nous voyons la terre comme une matière vivante. Elle doit être protégée par le reboisement et la régénération des sols. Elle a besoin de se reposer grâce à la rotation des cultures. A défaut d’entretien, la terre meurt, par exemple si on utilise tout le temps des engrais, les oligoéléments disparaissent et le sol perd une grande partie de sa fertilité. Donc, on privilégie les matières organiques : fumier ou compost. L’agroécologie redonne la santé à nos sols, où poussent des plantes plus vigoureuses qui n’ont pas besoin d’être protégées par des pesticides. Et si on a un gros problème, il existe des méthodes biologiques pour éloigner les nuisibles.
A Dakar, la capitale, il y a des consommateurs avertis qui acceptent de payer plus cher pour des produits sains. Dans les campagnes, on cherche des plus-values dans la transformation, le riz ou le fonio sont décortiqués.
Pour les grandes cultures, nous faisons du coton bio et du riz bio avec désherbage manuel. A Fatick, dans le bassin arachidier, la monoculture et l’irrigation ont tellement épuisé les sols que seule l’agroécologie peut les régénérer.
Traditionnellement, les femmes n’ont pas d’accès direct à la terre, elles doivent négocier avec leurs frères ou leur mari. Mais si elles commencent à investir dans la terre, à mettre du fumier, par exemple, ou à poser des clôtures, la famille risque de lui reprendre la terre. On se bat pour éviter une telle situation. Cette insécurité décourage les femmes de penser à long terme et de prendre soin de leur sol. Normalement, nous avons la législation sénégalaise avec nous. Presque toutes les terres appartiennent à l’Etat. C’est en son nom que les communautés rurales, élues par la population, distribuent les terres aux paysans. Et la loi dit qu’hommes et femmes ont des droits égaux. Normalement, toutes les terres ne devraient pas revenir aux hommes, mais dans les faits c’est comme cela que ça se passe.

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