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Travail décent

La débrouille comme seul contrat

Le travail : une réalité de plus en plus informelle

Yvan Nicolas Yvan Nicolas 29 octobre 2008

« Mon travail ? je collecte et je trie les déchets que je trouve dans la rue. J’essaye de repérer tout ce qui a encore un peu de valeur : des boites de conserve, des cartons, du verre, etc. Ensuite, je me rends avec le fruit de mon travail au centre de recyclage. Je suis payé en fonction du poids et de la qualité des produits récoltés. Evidemment, le prix est fixé par l’acheteur. Avec ce travail, je parviens parfois à payer mon repas  ».

Des situations comme celle-là sont très fréquentes dans la plupart des pays en développement. Un seul petit trajet entre l’aéroport et le centre ville des pays pauvres permet déjà d’en faire une liste impressionnante : vendeurs de fruits et légumes, cireurs de chaussure, artisans, réparateurs de vélo, couturiers, coiffeurs, etc. Vous rencontrerez même des casseurs de cailloux qui revendent la brique pilée afin d’en faire des routes, des vendeurs de cigarettes et d’allumettes ou de briquets, des vendeurs de billets de loterie. Sans oublier les travailleurs domestiques, qui agissent à l’ombre des maisons. Tous ces travailleurs, dont beaucoup sont des travailleuses, font partie de ce qu’on appelle le secteur informel.

Bref, des millions de travailleurs sans statut ni reconnaissance officielle. Tous occupés par une activité de survie. Tout ce qui peut se vendre ou se transformer devient parfois la seule planche de salut pour ces personnes sans travail « formel » et sans revenus fixes. Mais ils en (sur)vivent et font vivre leur famille. Quoiqu’on en dise parfois, l’économie informelle est donc en tout cas vitale pour les trois quarts de la population mondiale.

Ashra et son vélo taxi au Bengladesh

Ashra est un « chauffeur de taxi » à Dacca, au Bangladesh. Tous les matins et jusque tard dans la soirée, il pilote son vélo poussette dans les rues bondées de la capitale. Au milieu des camions et des autobus, se frayant un passage risqué entre les voitures qui déboulent sans s’occuper de son coup de pédale, respirant les tonnes de CO2 dégagés par des moteurs plus que trentenaires, il conduit ses clients au cœur de la ville et de ses quartiers surpeuplés. Sa devise : « toujours à l’heure ! » Avec sa connaissance des moindres ruelles de la ville, il parvient toujours à satisfaire sa clientèle.

Ashra se dit indépendant : il ne l’est pas vraiment. Il est même plutôt dépendant… du propriétaire de son vélo taxi qui le lui loue pour une journée ou une demi journée. Tous les frais sont à charge de Ashra : entretien, crevaisons, dégâts éventuels, accidents. Après 15 à 16 heures d’efforts, Ashra rentre chez lui, complètement fourbu. Heureusement, aujourd’hui, c’était une bonne journée. En décomptant tous les frais, il lui restait de quoi nourrir sa femme et ses trois enfants. Ce n’est pas les cas tous les jours. Demain, on verra bien.

Le travail : une réalité de plus en plus informelle

Ce concept de l’« économie informelle » fait référence à toutes les activités économiques de travailleurs qui ne sont pas couverts par des dispositions formelles : ni contrat de travail, ni protection sociale. C’est un concept né dans les années 1970, lorsque l’organisation internationale du travail (OIT) a tenté de caractériser ce qui avait été précédemment considéré uniquement comme un « secteur » particulier de l’économie formelle. Or, les travailleurs et les entreprises informelles n’appartiennent pas à un seul secteur.

L’économie informelle regroupe des travailleurs indépendants dans des activités de survie : vendeurs ambulants, éboueurs et ramasseurs de rebuts et de vieux vêtements. Puis on y compte également des travailleurs domestiques, des travailleurs à domicile et des travailleurs dans les ateliers clandestins qui sont des « travailleurs salariés déguisés » dans les chaînes de production. Enfin, il y a les indépendants des micro-entreprises qui travaillent seuls ou avec des membres de leurs familles.

Cette économie informelle se développe partout dans le monde : omniprésente dans les pays du Sud où elle représente bien souvent plus de 80% des échanges économiques, elle se répand également dans les pays industrialisés où elle constitue progressivement une part importante du produit intérieur brut. Parmi les experts, les analyses divergent. Certains y voient un signe encourageant, qui montre la créativité, le dynamisme, et la souplesse de l’économie d’un pays. D’autres au contraire y voient la prédominance de relations d’exploitations de travailleurs peu qualifiés et le signe de la dérégulation des relations de travail, dangereuse pour l’ensemble de l’économie et des relations sociales.

L’existence et la croissance rapide de l’économie informelle s’expliquent par la combinaison de plusieurs causes. La course néolibérale de la globalisation a eu un impact énorme sur la croissance de l’économie informelle. Les pays en développement ont ouvert leur économie aux capitaux et aux produits étrangers. Mais l’économie locale, basée sur des activités traditionnelles, n’a pas pu faire face à la concurrence des grandes entreprises des pays industrialisés : restructurations et licenciements en masse s’en sont suivi.

En même temps, sous la pression des institutions financières internationales, les gouvernements ont été contraints de réduire leurs budgets sociaux, de santé et d’éducation. Ce qui a conduit à la fois à la privatisation des services publics et à la réduction des services sociaux, au moment où les travailleurs en avaient besoin plus que jamais. Sans allocation de chômage et sans revenu, des millions de gens ont dû se débrouiller pour trouver une activité permettant de survivre.

L’exode rural contribue également à l’expansion de l’économie informelle. La faiblesse des revenus agricoles incite les paysans à émigrer vers les villes à la recherche de meilleurs emplois. Mais l’économie formelle ne parvient pas à absorber ce flux de travailleurs migrants. Ils s’agglutinent alors dans les quartiers les plus pauvres en cherchant à développer une activité quelque peu rémunératrice. Ceux qui parviennent à émigrer vers les pays industrialisés se voient contraints à faire les « sales boulots » (ateliers clandestins), dangereux (construction) et exigeants (le personnel domestique), car ils ne parlent pas la langue, n’ont pas les papiers requis, etc.

Décent ce travail ?

La situation des travailleurs et travailleuses de l’économie informelle se caractérise surtout par la précarité, l’insécurité, la pauvreté des revenus, la concurrence, le « chacun pour soi », l’exploitation, etc. Il faut souvent travailler du matin au soir, sans véritable horaire et sans véritable salaire, tout simplement pour se nourrir et pour survivre. La compétition y est omniprésente et la protection sociale des travailleurs inexistante. Une journée sans travail est une journée sans revenu.
La plupart des gens actifs dans l’économie informelle sont aussi les plus vulnérables : des femmes, des enfants, des personnes âgées, des travailleurs migrants. Pour les femmes en Afrique subsaharienne par exemple, le travail informel représente 92% de l’ensemble des possibilités d’emploi en dehors de l’agriculture. L’immense majorité d’entre elles n’a pas reçu une éducation ou n’a pas terminé sa formation. Les travailleurs de l’économie informelle sont en outre dépourvus de toute forme de protection sociale. En cas de maladie, d’accident de travail, de perte d’emploi ou de vieillesse, les travailleurs n’ont pas accès à un système de protection sociale qui les aide à surmonter ces « accidents de la vie ».

Le travail réalisé dans l’économie informelle n’est ni reconnu, ni régulé, ni protégé par les lois ou réglementations existantes. En l’absence d’un statut légal, les travailleurs occupés dans ces activités ne peuvent pas faire valoir leurs droits socio-économiques, qui sont pourtant des droits fondamentaux. En outre, les banques refusent d’accorder les prêts qui seraient nécessaires pour développer une activité commerciale. Le travailleur cherche alors l’argent chez des usuriers, qui imposent un taux d’intérêt beaucoup plus important et qui n’hésitent pas à user éventuellement de violence afin de récupérer le capital et les intérêts surfaits.

Les ateliers de couture en Guinée

A Mamou, comme dans d’autres villes de Guinée, de nombreux ateliers de couture ont été créés. A côté d’une rue très fréquentée, Antoinette, « la patronne », dirige une dizaine de femmes qui découpent les modèles, préparent les pièces pour coudre finalement des pagnes, robes, nappes, oreillers et couvertures de lits. Tout est organisé minutieusement : de la présentation du certificat d’aptitudes à l’obligation de présences… Mais la concurrence est rude et l’offre dépasse la demande. Les prix de vente sont alors revus à la baisse alors que l’électricité et le loyer augmente. Une autre concurrence s’est faite jour de façon plus récente : les produits chinois emballés dans du plastique. C’est plus présentable et cela évite les poussières dès lors que les produits sont exposés le long de la rue poussiéreuse. Les femmes travaillent beaucoup pour peu de bénéfice. L’an passé, Paula, l’une d’entre elles, a accouché dans l’atelier. Deux jours après, elle est revenue avec son petit Ben : elle lui donnait le sein et il dormait pendant qu’elle travaillait.

Le droit de s’organiser de façon collective

Ces travailleurs sont rarement organisés en syndicats à cause de la diversité des relations de travail et de leur isolement. Ce manque de représentation les empêche de faire entendre leur voix et d’influencer la prise de décision politique.

C’est un véritable défi de proposer des initiatives collectives dans un secteur où le « chacun pour soi » et la compétition individuelle sont considérés comme une des clés pour s’en sortir. Or, des groupes se constituent, des projets se développent, des solutions concrètes sont parfois trouvées et mises en œuvre pour améliorer la vie quotidienne de ces milliers de personnes. Il semble donc possible que les travailleurs de l’économie informelle s’organisent ensemble pour revendiquer des droits.

Seuls, ils n’y parviennent pas car ils sont trop occupés par leur activité professionnelle indispensable à leur survie et ils sont mis en concurrence les uns par rapport aux autres. Organisés, ils obtiennent des résultats concrets mais encore insuffisants. Il faut donc que les organisations syndicales et les mouvements sociaux constituent avec ces travailleurs un réel contre-pouvoir capable de négocier des améliorations avec les commanditaires et avec les autorités publiques.

Dans les friches, les épis poussent mal et de façon désordonnée. En défrichant ces terrains vierges de tout droit, les organisations des travailleurs et les mouvements sociaux permettront aux épis des droits sociaux d’émerger et de mûrir pour satisfaire les besoins essentiels des populations.

Le combat de Fatoumata

Fatoumata, responsable des coopératives au syndicat CNTG, réunit six femmes avec le projet de fabriquer un savon artisanal… Des ingrédients (huile de palme…) placés dans une cuve chauffée à point. La masse liquide s’épaissit devenant une pâte molle. Refroidie, elle est mise en boule puis exposée pour sécher et enfin le savon est vendu. L’activité marche très bien et progressivement, septante à quatre-vingt femmes rejoignent les premières. Fatoumata structure le groupe. Après une année, elle a réussi à se rendre inutile tout en organisant des rencontres entre les travailleuses afin de parler du syndicat mais aussi des façons d’améliorer du savon, de maximaliser les ventes et de répartir les bénéfices pour payer naissances, anniversaires, décès, mais aussi cotisation. En compensation, la CNTG offre des formations de gestion à la coopérative. Vu le succès rencontré, un nouveau projet a émergé et va prochainement se mettre en place : vendre des œufs produits par une ferme voisine. Savons et œufs, déposés dans des alvéoles de récupération, partent chez d’autres femmes sur les marchés de Conakry. Un réseau se met en place au fil des mois…

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