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Du Nord au Sud et à l’envers

La République dominicaine, une île en transition

Santiago Fisher Santiago Fisher
31 juillet 2019

Imagine demain le monde - En République dominicaine, des associations paysannes aident les femmes à amorcer leur transition écologique. Cette île des Caraïbes, qui vit sous la menace des changements climatiques, est parvenue jusqu’ici à préserver son environnement, malgré la pression des mines d’or et des grandes exploitations de cannes à sucre.

l faut plus d’une heure de route pour rejoindre la localité de Don Juan (7 000 habitants), dans la commune de Monte Plata, depuis Santo Domingo, la capitale dominicaine. Au bout d’une piste de terre cabossée, Beata Vidal vit avec sa famille dans son conuco, le lopin traditionnel des paysans de ce pays
des Caraïbes. Cette paysanne cultive des yuccas qui servent à agrémenter des plats traditionnels préparés à la maison, des bananes, quelques citrons et oranges sur une superficie de quelques ares. Les arbres se dressent fièrement, exposant leurs fruits gorgés de jus, sous la chaleur moite des tropiques. Beata entretient également un petit élevage de cochons, deux vaches et des poules qui gambadent joyeusement en toute liberté dans l’exploitation. Avec son lait, Beata Vidal confectionne avec succès des fromages qu’elle vend sur les marchés locaux. Aujourd’hui, elle a fait appel à ses voisins et ses cousins pour faire face à une grosse commande, vingt fromages à livrer dans l’après-midi.

Beata n’est pas la seule à voir sa ferme prospérer ainsi. Dans son village, quarante-quatre autres paysannes bénéficient de l’encadrement d’une coopérative locale qui les aide à tirer le meilleur parti de leur conuco. « Nous proposons une large gamme de formations gratuites aux métiers de l’agriculture et de l’alimentation, ainsi qu’à la gestion de leurs affaires, qui aident les femmes à être actrices de leur destin, explique Juana Merced, présidente de la Conamuca (Confederacion Nacional de Mujeres de Campo) qui soutient 8 000 paysannes au travers de tout le pays. Nous disposons à cet effet d’un centre de formation situé dans les faubourgs de la capitale. » Signe des temps, et de l’impérative adaptation aux désordres climatiques, le dispositif pédagogique de la Conamuca est centré sur l’agroécologie afin de replacer les exploitations dans leur environnement humain et écologique. Les formations visent à augmenter la productivité des exploitations en utilisant toutes les ressources de la nature, mais également à faciliter la commercialisation des récoltes, afin d’éviter les pertes malheureusement très fréquentes dans ce pays au réseau routier défaillant. « Il arrive trop souvent que nos paysans voient leur récolte pourrir sur pied, faute d’acheteurs, alors que notre pays importe des quantités d’aliments pour nourrir ses villes », poursuit la directrice.

Pratiques de l’agrobusiness

Dans ce petit pays insulaire, à l’environnement fragile, les deux tiers des forêts ont déjà disparu en un siècle. Les leaders paysans, et parmi eux Juana Merced, estiment qu’il est impératif de persuader les exploitants d’amorcer une transition écologique en adoptant des techniques agricoles respectueuses de l’environnement. « Nous devons cultiver des aliments biologiques, sans pesticides, afin de conserver la santé de nos terres et éviter de gas- piller nos maigres réserves d’eau », explique Yolanda, jeune paysanne qui vient de suivre une formation à l’agroécologie.

La violence des cyclones de plus en plus fréquents dans la région et la perturbation du rythme des pluies ne sont pas les seules causes de la dégradation de l’environnement. Les paysans dénoncent également les pratiques peu durables de l’agrobusiness. « Nous voyons les dévastations causées par les exploitations de canne à sucre, reprend Yolanda. Dans les vallées, elles ont appauvri les sols et asséché les rivières. Notre agriculture doit se réconcilier avec la nature et apprendre à vivre en harmonie avec elle, comme le faisait l’agriculture de nos grands-parents. »

Les mines d’or, premières sources de devises avec le tourisme, sont également à l’origine de nombreuses dévastations. Longtemps délaissées, ces mines ont été mises en exploitation en 1961, après la chute de Rafael Trujillo, l’inflexible dictateur qui plongea son pays dans la terreur durant trente ans, mais dont la fibre environnementale parvint, maigre consolation, à lui épargner de connaître le même effondrement écologique qu’Haïti.

Le secteur minier tient désormais une place prépondérante dans l’économie nationale avec la découverte du gisement de Pueblo Viejo, situé à 100 kilomètres de Saint-Domingue, le deuxième plus important au monde. Le coût environnemental de ce succès est cependant important : les sols et les rivières sont pollués par les rejets d’extraction, essentiellement du cyanure, tandis que les forêts attenantes aux gisements sont rasées pour faciliter l’exploitation.

Des banques de graines

Ces désastres ont convaincu les paysans de se convertir à l’agroécologie et de placer leurs préoccupations écologiques au cœur même de leur action politique. En 2017, les paysans ont lancé une véritable fronde contre le parlement dominicain qui étudiait alors une loi obligeant toute exploitation agricole à utiliser des semences industrielles et transgéniques, et se préparait donc à ouvrir la voie à la commercialisation massive de semences de la firme Monsanto. Cette loi aurait rendu illégales les banques ancestrales de graines qui permettent aux paysans de confectionner leurs propres semences.

Cette mobilisation de la société civile a contraint le parlement de retirer son projet législatif. Une victoire remarquable, alors que les paysans du Sud éprouvent généralement les plus grandes difficultés à s’opposer aux visées des multinationales de l’agrobusiness. « Nous avons gagné la bataille, mais devons rester vigilantes, confirme Lidia Ferrer, militante paysanne, continuer à for- mer à l’agroécologie et pousser nos stagiaires à diffuser leurs savoirs au sein de leur communauté. Ces échanges préparent nos exploitations à vivre dans un monde au climat changeant tout en luttant contre le néolibéralisme qui veut réduire les peuples au servage. » Après s’être imposées sur la scène politique et sociale, ces militantes veulent transformer la société dominicaine en proposant un modèle de développement respectueux de l’environnement apte à léguer aux générations futures une île parfaitement viable.

Beata : « Les hommes préféraient que l’on reste à la maison »

L’agroécologie, système agricole qui tient compte des réalités écologiques, sociales et économiques qui entourent les exploitations, se penche bien entendu sur les questions d’égalité homme-femme. En République dominicaine, société minée par le machisme, figurant au top dix mondial des taux de féminicide, les rapports de genre sont longuement abordés.

« Les femmes doivent prendre conscience qu’elles sont capables d’être autonomes et de lancer leur activité économique », souligne Beata Vida. Cette évidence n’a pas tout de suite convaincu les hommes du village qui voyaient d’un mauvais œil les efforts d’émancipation de leurs épouses.

« Au début, ils n’étaient pas contents qu’on revienne des formations avec des projets. Ils préféraient qu’on reste à la maison. Mais petit à petit, voyant que nous étions solidaires les unes avec les autres, ils ont accepté nos efforts de valorisation de nos exploitations. »

Aujourd’hui, les hommes participent aux activités lancées par leurs épouses et acceptent leurs efforts d’émancipation. « Ils reconnaissent que nous sommes très fortes lorsqu’il s’agit de négocier, dit Beata Vidal, la paysanne qui fait des fromages. Avant, j’apportais juste ma force de travail dans l’exploitation. Désormais, je participe à la prise de décision. Le prix de vente des cochons, c’est moi qui l’ai fixé. »

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