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L’agro-écologie expliquée à… Nicolas Sarkozy

Benjamin Van Cutsem Benjamin Van Cutsem
17 mars 2016

Non, non ! L’agro-écologie ne se limite pas à une affaire de « bobos ». Ni à celle de circuits courts. Il faut bien admettre qu’en termes de raccourcis, Nicolas Sarkozy, l’ancien président de la République française, est spécialiste (voir vidéo-ci-dessous). Et l’écouter parler d’agro-écologie, c’est un peu comme si Frank Ribéry s’éprenait de philosophie quantique ou que Donald Trump s’érigeait comme fervent défenseur de politiques d’intégration positive des migrants mexicains.

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Le décor est planté : fonds bleu sur lequel s’entremêlent les drapeaux européen et français. Un pupitre à l’avant-scène marquée de la thématique au cœur du débat : Agriculture et ruralité. Nicolas Sarkozy lance sa rhétorique sur l’agro-écologie, la réduisant à « une expression bizarre, […] obsession pour la destruction de [la] puissance agricole [française] qui serait remplacée par la possibilité donnée aux bobos d’aller faire leurs courses à la ferme dans le cadre des circuits courts.  » Quelques applaudissements clairsemés de convaincus. Sans doute en nombre bien moindre que ceux attendus.

Avant toute chose, est-il sans doute bon de se documenter sur les thématiques que l’on aborde. S’il est vrai que le lobby de l’agriculture conventionnelle (comprenons en ce sens l’agrobusiness) a de solides portes d’entrée auprès des décideurs politiques, elle n’est toutefois pas le seul mode de production des agriculteurs du Nord ou du Sud. Une alternative existe : celle de l’agro-écologie. Et que Nicolas Sarkozy le veuille ou non, loin des préjugés et clichés cultivés à son encontre par l’industrie agro-alimentaire dominante, l’agro-écologie a des avantages, tant pour le producteur que le consommateur.

Partisan d’un modèle agricole conventionnel limité

S’intéresser au monde agricole ne se limite pas à caresser la croupe des plus belles races bovines lors du salon international annuel de l’agriculture. Il s’agit aussi d’entendre les situations de déficits économique et psychologique dans lesquels les agriculteurs se trouvent. Car l’agriculture industrielle, dont les paysans locaux deviennent de simples rouages dans le processus de production de grandes multinationales agricoles, ne se réduit pas à la notion de rendement puisque « [l]a volonté de produire toujours plus et les pratiques mobilisées pour ce faire retentissent sur la vie des agriculteurs, placé sous le sceau de la démesure, de la vulnérabilité […] [1]. » En étant emportée dans la logique globale de développement de l’économie, les exploitations agricoles ont été contraintes à la concentration, avec comme corollaire une amélioration des hauts revenus qui ne concerne, au final, qu’une large minorité d’exploitants [2]. Sans compter l’asservissement de la plus grande partie des agriculteurs qui, pour pouvoir prétendre à une augmentation de leur productivité, sont obligés de s’engager dans des processus financièrement coûteux pour s’équiper de matériels ou s’approvisionner en semences et autres produits chimiques estampillés « Monsanto ».

Enfin, ne devrait-on pas rappeler à Nicolas Sarkozy que le modèle agricole prôné par ces derniers dépourvoira la biodiversité de ses singularités ? Nombre de problèmes environnementaux en sont déjà les conséquences, qu’il s’agisse de « déforestation, érosion des sols due à la mécanisation, […] désertification, pollution des eaux souterraines ou fluviales, traitements chimiques [affectant] les micro-organismes régénérant les sols agricoles, concentration de polluants chimiques dans les chaînes alimentaires […]  [3]. »

Une alternative réaliste et possible tant pour le Nord que pour le Sud

Pour Jacques Caplat et Pierre Rabhi, « l’agro-écologie considère que la pratique agricole ne doit pas se cantonner à un technique, mais envisager l’ensemble du milieu dans lequel elle s’inscrit avec une véritable écologie. [4] » En d’autres termes et en totale complicité avec la nature, l’agro-écologie regroupe un ensemble de pratiques agricoles respectueuses des écosystèmes, valorisant un certain nombre de processus naturels et tendant vers la souveraineté alimentaire des populations. Qui plus est, elle permet la production d’une alimentation de qualité et représente «  une alternative peu coûteuse et adaptée aux populations les plus démunies [au Nord comme au Sud]. [5] »

Bien au-delà de la promotion d’un modèle agricole durable, l’agro-écologie est une réponse crédible tant à la crise alimentaire qu’environnementale planétaires. De plus, en participant pleinement aux objectifs de souveraineté alimentaire, énergétique et technique, « elle propose un véritable projet de transformation sociale qui rend justice aux paysanneries du Sud en tant que premiers fournisseurs d’alimentation dans le monde. [6] » Quant à sa dimension au Nord, l’agro-écologie doit être perçue comme « […] un acte positif et dynamique : ce peut être le choix de soutenir l’agriculteur de son village par solidarité, de se soucier de transmettre aux générations à venir une terre en meilleur état, de lutter contre l’élevage concentrationnaire qui produit de la souffrance animale et donc des viandes à peines comestibles. [7] »

Agro-écologie : « bobos », marginalité et absence de rendement suffisant pour nourrir la planète

Voilà donc quelques idées reçues sur lesquelles se base sans nul doute la vision simpliste de Nicolas Sarkozy. L’agro-écologie n’est pas – comme il pourrait le croire – le fait « d’illuminés » mais doit se comprendre comme un secteur de recherche qui mobilise les scientifiques depuis les années 1970.

Les Nations Unies elles-mêmes tendent à soutenir les alternatives à l’agriculture industrielle. Ancien rapporteur spécial de l’ONU sur le droit à l’alimentation, Olivier De Schutter est formel : « [Les] preuves scientifiques actuelles démontrent que les méthodes agro-écologiques sont plus efficaces que le recours aux engrais chimiques pour stimuler la production alimentaire [là où] l’agriculture conventionnelle accélère le changement climatique, repose sur des intrants coûteux et n’est pas résiliente aux chocs climatiques.  [8] » Pour illustrer son propos, Olivier De Schutter rappelle que des« projets agro-écologiques menés dans 57 pays en développement [ont] entraîné une augmentation de rendement moyenne de 80% pour les récoltes […]. [9] »

Outre les doutes portant sur sa capacité de rendement, d’autres subsistent sur la possible marginalité de l’agro-écologie. Il est évident que les exigences liées au processus de transition vers ce type d’agriculture sont importantes. Elles supposent notamment la reconnaissance du savoir des petits agriculteurs, nécessitent une expérimentation parfois longue tout en s’appuyant sur la réalité des environnements naturels. Plus encore, elles demandent aux agriculteurs – notamment ceux qui ont investis (souvent à perte) dans des exploitations à grande échelle dans le Nord – de se dégager du conditionnement dans lequel les grandes firmes agro-industrielles les ont poussés.

Reconnaissons par ailleurs que les produits agro-écologiques sont souvent plus chers que ceux desservis en grande quantité par l’industrie alimentaire. Mais les prix pratiqués sont le fruit de politiques publiques subventionnant plus largement les exploitations industrielles. En soutenant les producteurs locaux dans leur volonté de mutualisation de leur matériel, leur main-d’œuvre et leur frais de commercialisation, il est fort à parier que les productions issues de l’agro-écologie auraient un attrait commercial plus grand. De même, «  il serait […] intéressant de plaider pour des subventions publiques qui tiennent compte du fait que [le] modèle de production [agro-écologique] entraîne moins de coûts aux niveaux social, environnemental et sanitaire, ce qui correspond de fait à une diminution des dépenses dans ces domaines.  [10] »

Quant à la nécessité de vitaliser les circuits courts, il est étonnant que Nicolas Sarkozy s’en moque. A moins qu’il n’ait lui-même pas pris la peine de prendre connaissance du document d’orientation édité par son propre parti, les Républicains, au sein duquel est clairement mentionné que « la confiance [témoignée] à l’avenir [dans la filière agricole] se traduit par le soutien déterminé à l’installation des jeunes agriculteurs et une volonté d’engagement national plus forte pour les achats de proximité. [11] » Certains auront donc compris que privilégier les circuits courts, c’est d’une part permettre aux agriculteurs de s’émanciper d’une logique qui ne bénéficie au final qu’aux multinationales de l’agro-alimentaire et, d’autre part, de « redonner le pouvoir aux agriculteurs et aux citoyens. Sans compter que la relocalisation d’une grande partie de notre alimentation permettrait de créer plusieurs centaines de milliers d’emplois. [12] »

Une question de volonté politique

Nicolas Sarkozy aurait probablement tenu des propos plus subtils s’il s’était donné la peine de comprendre les enjeux de l’alternative agricole. D’une certaine manière, il n’est au final que représentatif de l’absence de volonté politique de promouvoir l’agro-écologie. Car c’est bien avant tout aux Etats et décideurs politiques de s’engager dans une autre voie, « en soutenant les producteurs dans un modèle qui offre plus d’emploi à long terme et […] de meilleures conditions sociales et environnementales. [13] »

La transition vers un nouveau mode agricole demande donc un changement de mentalité mais aussi de réels investissements. Les pouvoirs publics, quel qu’en soit le niveau, doivent s’engager dans un véritable processus de « déverrouillage » tant économique que psychologique, sociotechnique ou politique. Economique, d’une part, car il importe d’accompagner les agriculteurs désireux de s’investir dans l’agro-écologie et leur permettre de se dégager des contraintes imposées par l’agriculture conventionnelle. Psychologique, d’autre part, car il convient à chacun d’oser entamer un processus de réflexion sur les modes de productions mais également sur les habitudes comportementales et alimentaires profondément ancrées. Sociotechnique, ensuite, car l’agro-écologie demande des connaissances techniques complexes nécessitant la réappropriation des savoirs locaux ainsi que la formation et la recherche inhérente aux nouvelles pratiques. Politique, enfin, pour que les soutiens et subventions profitent à l’agro-écologie plutôt qu’à l’agro-industrie. [14]

[1Maxime Prével, Le productivisme agricole. Socio-anthropologie de l’industrialisation des campagnes françaises, Etudes rurales, Editions de l’EHESS, 2008/1 (n°181), 238 pages.

[2Lire à ce sujet : Revue Quart Monde (n°177), La situation économique et sociale du monde agricole est préoccupante, Espace rural : des distances à combler, 2011 - http://www.editionsquartmonde.org/rqm/document.php?id=1622

[3Maryvonne Tissier (FRB) et Pierre Zagatti (directeur de recherche à l’INRA), Agriculture productiviste : et la biodiversité dans tout ça ?, CNRS – http://www.cnrs.fr/cw/dossiers/dosbiodiv/?pid=decouv_chapC_p4_d1&zoom_id=zoom_d1_6

[4Pierre Caplat et Pierre Rabhi, L’agro-écologie est adaptée aux populations les plus démunies, Le Monde, 15 mars 2016.

[5Idem.

[6Laurent Delcourt, Agro-écologie : enjeux et défis in Agro-écologie – Enjeux et perspectives. Points de vue critique, Alternatives Sud, CETRI, 2014 (volume 21), page 17.

[7Pierre Caplat et Pierre Rabhi, Op.cit.

[8Nations Unies, Rapport ONU : L’agro-écologie peut doubler la production alimentaire en 10 ans, communiqué de presse, 8 mars 2011.

[9Idem

[10Jasmine Ingabire, Quatre idées reçues sur l’agro-écologie, SOS Faim – Dajaloo, n°42, décembre 2014, pages 8.

[11Les Républicains, Document d’orientation. Agriculture et ruralité, 3 février 2016.

[12Jacques Caplat et Pierre Rabhi, Op.cit.

[13Jasmine Ingabire, Op.cit.

[14Lire à ce sujet Maud Evrard, Quels freins à la transition agro-écologique ?, SOS Faim – Dajaloo, n°42, décembre 2014, pages 10 et 11.

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