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Combat(s) de là-bas

Kadir Manzur, un docteur au chevet des Bangladeshis

Imagine demain le monde - Acteur social de premier plan, le docteur Kadir Manzur veille avec son organisation GK sur la santé d’un million et demi de Bangladeshis, avec le soutien de l’Opération 11.11.11. Depuis deux ans, il encadre également l’accueil des 700 000 Rohyngas qui ont fui la violente offensive de l’armée birmane.

Veiller à la santé de tous, en particulier celle des plus pauvres, et exporter dans les campagnes Bangladeshise un peu de bien-être conquis dans les villes : voilà la tâche quotidienne du docteur Kadir Manzur et de son organisation Gonoshasthaya Kendra (GK).

Curieux pays que le Bangladesh et ses 164 millions d’habitants, au carrefour de toutes les calamités qui pèsent sur le Sud : la pauvreté (qui touche ici 80 % des Bangladeshis), la surpopulation (1 251 habitants au km2, soit quatre fois la densité que nous connaissons en Belgique), et une succession de catastrophes climatiques, essentiellement des inondations, très fréquentes dans ce pays sans relief niché dans le golfe du Bengale.

Kadir Manzur  (Crédit : © Guy Puttemans )

Après avoir obtenu son indépendance en 1971 au terme d’un conflit d’une rare violence qui a fait trois millions de morts et dix millions de réfugiés, cette république populaire est parvenue à surmonter ses handicaps pour connaître un développement rapide, atteignant même une croissance annuelle enviable de 6 % au tournant du siècle. «  Notre décollage économique a favorisé l’apparition d’une classe moyenne urbaine et permis dans les campagnes l’amélioration de l’alphabétisation et la vaccination, et la diminution drastique de la mortalité infantile », rappelle Kadir Manzur.

Le partage équitable de la croissance, un particularisme bangladeshi, est favorisé par le dynamisme de la société civile structurée autour de puissantes organisations. La plus connue est sans conteste la Grameen Bank, la banque des pauvres, dont le promoteur, Muhammad Yunus, a été couronné du prix Nobel. La plus ancienne, par contre, est Gonoshasthaya Kendra (GK) créée durant la guerre d’indépendance pour soigner civils et combattants. Cinquante ans plus tard, GK est devenu une organisation gigantesque qui intervient à tous les étages du système de santé, comptant une unité de fabrication de médicaments, des écoles de santé, trente-cinq dispensaires, sept hôpitaux et 2 200 agents de santé, majoritairement des femmes, déployés jusque dans les villages les plus reculés.

Le réseau de GK couvre un million et demi de Bangladeshis, soit environ 1 % de la population. « Nous ne voulons pas nous substituer au système de santé publique, explique le docteur, mais le compléter en particulier dans les zones isolées. Notre singularité est aussi de proposer les mêmes services à tout le monde en appliquant des tarifs différenciés selon les moyens des patients : les riches payent plus, les pauvres peuvent bénéficier d’une quasi-gratuité.  »

GK a créé ses propres écoles de formation pour ses agents de santé. « Le Bangladesh manque cruellement de médecins. Le sec- teur public n’est pas en mesure de soigner tout le monde, c’est d’ailleurs l’une des raisons du succès des cliniques privées. Nous avons très vite compris que nous devions former notre propre personnel si nous voulions étendre nos activités.  »

Sima, un espoir au Bangladesh

Solidarité Mondiale
https://youtu.be/i831kGsTL1A

Une mutuelle pour tous

L’économie du Bangladesh repose en grande partie sur son secteur de l’habillement, devenu le second plus important au monde après la Chine. Ce succès repose malheureusement sur l’exploitation de ses travailleurs et l’incroyable absence de normes de sécurité dans les usines qui plonge les ouvriers dans une insécurité permanente. L’effondrement du Rana Plaza, qui fit 1 135 morts en 2013, provoqua un tel tollé que le secteur fut acculé à améliorer les conditions de vie de ses travailleurs. Désormais, les entreprises doivent prendre des mesures de sécurité renforcées qui comprennent l’ouverture d’une infirmerie. « C’est une très bonne chose, se félicite le responsable de GK, mais on pourrait faire encore mieux. Les infirmeries ne soignent que les blessures infligées sur le lieu de travail. Les accidents domestiques et autres ennuis de santé restent à la charge du travailleur. Nous avons donc imaginé une couverture santé complète qui couvre le travailleur et sa famille. »

Avec l’aide de partenaires européens, dont l’ONG belge Solidarité mondiale, soutenue par l’Opération 11.11.11, GK a démarché les clients occidentaux des usines pour les convaincre de financer un système de mutuelle. « Nous pensons que des travailleurs en bonne santé sont heureux et plus productifs, ce qui neutralise une partie des coûts de la couverture. »

Sensible à la philosophie du projet, le distributeur français Auchan a accepté de financer ce système ambitieux qui est actuellement en phase expérimentale. « Nous voulons, dans un premier temps, étendre cette couverture à 20 000 personnes. Ensuite, si les résultats sont satisfaisants, nous chercherons à convaincre d’autres clients des usines. Ce ne sera pas compliqué, certains ont déjà marqué leur intérêt pour cette expérience. »

Jusque dans les années 80, les soins dispensés dans les centres de santé de GK étaient limités par le prix élevé des médicaments, librement fixé par les laboratoires. L’organisation se lança alors dans la fabrication de médicaments génériques. « Nous voulions monter qu’il était possible de fournir des médicaments bon marché et ainsi faire pression sur les politiques de santé publique. » En 1982, GK remporte une bataille importante : le Bangladesh adopte une législation ambitieuse qui encadre le secteur pharmaceutique, dresse une liste de produits essentiels, fixe leur prix et interdit la commercialisation de plusieurs traitements jugés inutiles. La législation encourage également la production locale et protège l’industrie naissante de la concurrence extérieure. « Cette décision prise il y a trente-cinq ans a tenu toutes ses promesses, se félicite le docteur. Aujourd’hui, les médicaments sont meilleurs marché chez nous que n’importe où ailleurs dans le monde. »

La tragédie des Rohyngas

Il y a deux ans, le docteur Kadir Manzur et son organisation ont été appelés pour faire face à une autre tragédie : l’afflux de 700 000 réfugiés Rohyngas chassés du Myanmar (ex- Birmanie) par l’armée aidée de milices bouddhistes. Cette minorité ethnique musulmane a toujours été très mal acceptée par les Bamas, l’ethnie majoritaire, bouddhiste et autoritaire du Myanmar, qui tient les reines du pouvoir depuis l’indépendance. En 2017, prenant le prétexte d’une insurrection armée, les militaires birmans ont lancé une offensive sanglante contre les Rohyngas qui les a poussés à fuir vers le Bangladesh.

« 700 000 personnes ont fui en quelques semaines, se désole le docteur. Vous pouvez imaginer le chaos, beaucoup arrivaient par la mer. Il a fallu installer des abris, trouver de la nourriture, propo- ser des soins de santé. Ce fut possible notamment par la détermination politique de notre gouvernement. »

Soins de Médecins du Monde pour les réfugiés Rohingyas  (Crédit : ©Arnaud Finistre )

GK, avec le soutien de la Croix-Rouge et de Médecins du Monde, a installé treize centres de santé pour encadrer les réfugiés. Les équipes devaient être particulièrement attentives aux risques d’épidémie, dont celle redoutable de dysenterie, causée par la forte concentration de personnes et les difficultés d’assainissement de l’eau.

« Les réfugiés se sont fixés dans une petite zone côtière de l’est, et sur les collines alentour. Ils ont abattu tous les arbres de la région pour construire des abris ou alimenter les feux. Ils ont aussi aplani des collines pour se garantir des abris sûrs et éviter les risques de glissement de terrain. On est en train d’assister à un désastre environnemental », alerte Kadir Manzur.

L’avenir de ces populations préoccupe particulièrement le médecin. Le Bangladesh n’a pas les moyens d’assurer leur subsistance à long terme sans appuis financiers extérieurs : « A terme, il faudra soit que ces populations rentrent au pays, ce qui semble parfaitement impossible étant donné que le Myanmar ne leur reconnaît pas la nationalité, soit qu’elles s’insèrent dans la société locale, ce qui ne sera pas simple non plus vu le rapport démographique : les Rohyngas sont trois fois plus nombreux que les populations locales. Mais on voit qu’ils sont en train de s’installer dans la durée. Il nous reste à faciliter leur accueil. »

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