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Honduras : un business foncier soutenu par la Banque mondiale

Jean-François Pollet Jean-François Pollet
4 août 2015

Au Honduras, 3 500 familles luttent pour récupérer leurs terres, annexées avec l’argent de la Banque mondiale. Dans ce petit Etat d’Amérique centrale, plutôt conservateur et touché par la criminalité, on préfère financer de gigantesques projets fonciers. Une pratique répandue sur toute la planète et dénoncée par la campagne Our Land, Our Business.

« Dans notre pays, dénonce Ana Maria Pineda, juriste et membre de FIAN Honduras [1], la Banque mondiale finance des projets parfaitement injustes qui ruinent et affament des milliers de familles. » La militante dénonce en particulier l’installation d’une gigantesque plantation d’huile de palme dans la très fertile vallée de Bajo Aguán (au Nord du pays) par le géant hondurien de l’agrobusiness Corporación Dinant, une société détenue par Miguel Facussé, l’homme le plus riche du pays.

La Banque mondiale, qui voit dans l’huile de palme une source de devises et de développement, accorde un prêt de 30 millions de dollars (27 millions d’euros) au projet. « La coopération allemande est également intervenue, s’indigne Ana Maria Pineda, parce qu’elle s’imagine que l’huile de palme est un agrocarburant susceptible de limiter les changements climatiques. Cette vision est tout à fait discutable, par contre il est certain que ce projet, qui accapare 8 000 hectares de bonnes terres, a envenimé l’un des conflits fonciers les plus longs et les plus compliqués du Honduras.  »

Répression sanglante

Cette petite République d’Amérique centrale (7,6 millions d’ha-bitants), située près de la mer des Caraïbes, avait effectivement promis, il y a une vingtaine d’années, de distribuer des terres publiques aux petits paysans. Toutefois, en 1992, le gouvernement a fait volte-face en revendant ses terres à de gros propriétaires terriens (lire ci-dessous). Privées du jour au lendemain de leurs parcelles, 3 500 familles de la vallée se sont coalisées pour réclamer les 11 000 hectares de terre qu’elles cultivaient jusqu’ici dans la plus totale légalité. « Ces familles ont décidé de déposer des recours devant les tribunaux et d’occuper ces terres qu’ils revendiquent. Des plantations que Miguel Facussé a achetées avec l’argent de la Banque mondiale !  », déplore Karen Bahr Caballero, consultante sur les questions agraires.

Dans cet Etat plutôt conservateur et aux mains d’un régime autoritaire, les actions de ces 3 500 familles vont déboucher sur une riposte sanglante. En 6 ans, 55 leaders paysans et un défenseur des droits de l’homme ont été tués par des milices à la solde des grands propriétaires. « Les conditions de ces meurtres sont connues et parfaitement documentées, poursuit Ana Maria Pineda. Nous savons qui est mort, où et dans quelles circonstances. Nous avons des preuves. Miguel Facussé, en particulier, s’en est pris aux paysans mais également aux associations, en faisant publier dans la presse les noms des militants qui s’opposaient à sa plantation. Il les a accusés de trahir le pays et de pousser les paysans à la révolte.  » L’écho des violences perpétrées dans la vallée de Bajo Aguán a fait le tour du monde. Ce qui a permis de faire (un peu) bouger les lignes. « En Allemagne, l’antenne du réseau FIAN a alerté le gouvernement, ce qui a poussé la Banque allemande de développement à renoncer au projet de Miguel Facussé », se félicite la juriste.

A Washington, siège centrale de la Banque mondiale, l’ombudsman chargé de surveiller en interne le fonctionnement de l’institution s’est penché sur le crédit accordé à Corporación Dinant et sur ses conséquences. Son rapport rendu en 2013 dénonce les égarements de la Banque qui s’est impliquée « dans l’un des différends fonciers les plus épineux d’Amérique centrale  ». Le rapport note également qu’une simple recherche dans la presse aurait permis à la Banque centrale de savoir que Corporación Dinant était accusée d’avoir assassiné des militants.
Dix-huit ans après les faits, deux tribunaux du Honduras ont par ailleurs reconnu les droits des paysans sur les terres indûment mises en vente en 1994. Mais il s’agit d’une victoire très partielle. « Des 11 000 hectares réclamés, analyse Florence Kroff, coordinatrice de FIAN Belgique, seuls 4 000 ont été accordés aux communautés et dans des conditions très désavantageuses, parce que le prix sera fixé par les entreprises privées occupant ces terres.  »

« Clanisme foncier »

Le cas du Honduras n’est malheureusement pas isolé. Et le 5 mars dernier, le président de la Banque mondiale a été mis sur la sellette. Pressé de questions, Jim Yong Kim a reconnu que son institution n’est pas toujours informée du traitement réservé aux populations expulsées de leurs terres par les projets qu’elle soutient. Un aveu d’autant plus inquiétant que la mission de la Banque mondiale, dont les principaux actionnaires sont les Etats-Unis, la Grande-Bretagne, la France, l’Allemagne et le Japon, consiste à « œuvrer pour un monde sans pauvreté ».
En outre, elle est tenue par son règlement intérieur de surveiller les retombées environnementales et sociales de ses projets et doit s’assurer que les populations lésées soient correctement indemnisées.

Face à ces dérives, 200 organisations ont décidé de lancer la campagne planétaire Our Land, Our Business (Nos terres, notre business). Elle dénonce notamment l’accaparement des terres et le « clanisme foncier » : entre 2000 et 2011, 200 millions d’hectares de terre (l’équivalent de 10 fois la superficie de la Grande-Bretagne) ont été ainsi acquis dans les pays en développement. Avec des contrats de très longue durée (entre 50 et 99 ans).
Les ONG dénoncent également les pressions exercées par la Banque mondiale sur les politiques nationales, son soutien massif à l’agrobusiness (500 millions de dollars investis en 2005 et près de 8 milliards annoncés pour 2016), les effets collatéraux survenus au Mali, au Nicaragua, au Sénégal... où l’on déplore des « conflits fonciers incessants », une criminalisation des communautés en lutte, des pratiques « à l’ombre du droit » et une destruction progressive de l’agriculture familiale et traditionnelle.


Une réforme agraire mise à mal

Le Honduras est le pays le plus pauvre d’Amérique latine après le Nicaragua. Gangrené par des organisations criminelles, miné par la corruption, dominé par quelques puissantes familles qui détiennent le pouvoir politique et économique, cet Etat fut longtemps l’archétype de la république bananière. Par ailleurs, il abrite sur son territoire une base de l’armée de l’air américaine à Soto Cano, située à 80 kilomètres de la capitale, Tegucigalpa.
Le Honduras est le second producteur mondial de bananes. En 1954, il a connu
un gigantesque mouvement de grève qui a paralysé les bananeraies et conduit le gouvernement à adopter un nouveau code agraire qui élargit les droits des petits paysans, soit 55 % de la population hondurienne. Les paysans ont désormais accès à la terre via des coopératives auxquelles l’Etat a confié la gestion des domaines publics. Cette réforme a également permis à certains petits paysans et à quelques coopératives d’accéder à la propriété.
Dans les années 80, le pays, fortement endetté,a subi d’importants ajustements structurels. « Jusque-là, nous étions une base militaire des Etats-Unis, ironise
Ana Maria Pineda. Avec les ajustements, nous devenions une base des politiques néolibérales des Etats-Unis.  »
En 1992, le gouvernement a fait adopter une loi dite « d’optimisation foncière » qui met en vente la plupart des terres publiques. «  En quelques années, ces terres ont été rachetées par les gros propriétaires fonciers, poursuit Ana Maria Pineda, et souvent à très bas prix.  »
Au fil du temps, beaucoup de petits exploitants et de coopératives qui étaient parvenus à acheter leurs terres les mettent en vente également. « Certains leaders des coopératives étaient corrompus, explique Karen Bahr Caballero. D’autres ont été intimidés et menacés physiquement par les hommes de main de candidats acquéreurs. D’autres enfin ont vendu pour régler des dettes. Ces ventes se sont faites dans des circonstances socialement et juridiquement discutables. La réforme de 92 a donc soulevé un nombre considérable de conflits fonciers qui agitent encore aujourd’hui le pays. »
Au Honduras, 2 % des propriétaires fonciers concentrent entre leurs mains 40 % des terres cultivables et ne participent qu’à 12 % de la production agricole. — J.-F.P.

[1Foodfirst Information and Action Network, réseau international qui lutte pour le droit à l’alimentation et l’accès à la terre.

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