×

Géostratégo

Fin de virage à gauche pour l’Amérique latine

Arnaud Zacharie Arnaud Zacharie 6 juillet 2016

Imagine demain le monde - Le « virage anti-néolibéral » opéré dans les années 2000 en Amérique latine semble interrompu suite à la crise économique et aux alternances politiques dans plusieurs pays. Cette fin de cycle illustre les limites du modèle de développement néo-extractiviste adopté par la plupart des gouvernements progressistes latino-américains.

Le virage anti-néolibéral des années 2000

Au cours des années 2000, l’Amérique latine a opéré un « virage à gauche » suite à l’arrivée au pouvoir de Hugo Chavez au Venezuela (2008), Lula au Brésil (2002), Nestor Kirchner en Argentine (2003), Evo Morales en Bolivie (2005), Rafael Correa en Equateur (2006), Fernando Lugo au Paraguay (2008) ou encore Tabaré Vázquez en Uruguay (2005). Bien que présentant d’importantes différences, ces nouveaux gouvernements ont comme point commun leur opposition aux politiques néolibérales instaurées pendant deux décennies en Amérique latine par le biais des programmes d’ajustement structurel, imposés par le FMI et la Banque mondiale suite à la crise de la dette du début des années 1980. Comme le résume Emir Sader : « Ces nouveaux gouvernements partagent un même air de famille, centré sur l’anti-néolibéralisme et axé sur la priorité aux politiques sociales, à l’intégration régionale et au retour de l’Etat » [1].

Ce virage politique s’est accompagné d’une embellie économique et sociale. D’une part, la hausse des recettes d’exportation, engendrée par l’augmentation des prix des matières premières et la montée en puissance des échanges Sud-Sud avec la Chine et les autres pays émergents, a permis aux économies latino-américaines d’accumuler des réserves de change et de réduire leur vulnérabilité envers les chocs externes. D’autre part, l’augmentation des revenus et la baisse de la pauvreté et des inégalités, engendrées par des politiques salariales et des programmes de transferts sociaux, ont dynamisé les marchés intérieurs. La part de la population latino-américaine vivant dans la pauvreté et l’indigence est passée de 43,9% à 30,4% entre 2002 et 2010 [2], tandis que le salaire minimum réel a augmenté de 152,5% en Argentine, de 60,8% au Brésil, de 76,9% en Uruguay ou encore de 19,9% au Venezuela entre 2000 et 2008 [3].

Ces politiques sociales ont été favorisées par un retour de l’Etat, illustré par la nationalisation d’entreprises extractives ou l’augmentation de la taxation de leurs profits, ainsi que par l’augmentation sensible des dépenses publiques et des interventions concentrées dans les secteurs sociaux. Au Brésil et en Argentine, les dépenses publiques atteignaient respectivement 43,2% et 36,8% du PIB en 2009, tandis que les dépenses sociales représentaient un peu plus de 27% du PIB dans les deux pays [4].

Le virage latino-américain a également concerné le mode d’intégration au marché mondial. Tournant définitivement le dos en 2005 au projet d’Accord de libre-échange des Amériques (ALCA) souhaité par les Etats-Unis, les pays latino-américains ont préféré opter pour l’intégration régionale, avec la création de l’Union des nations sud-américaines (UNASUR) en 2008 et de la Communauté des Etats latino-américains et caribéens (CELAC) en 2010. Ce nouveau cadre régional, dominé par le Brésil, représente une alternative au cadre continental dominé par les Etats-Unis et octroie davantage de marges de manœuvre aux gouvernements latino-américains pour mener des politiques de développement autonomes dans le contexte de la mondialisation. Le Brésil a parallèlement cherché à développer la coopération Sud-Sud, avec la création en 2003 de la « Trilatérale IBSA » [5], avec l’Inde et l’Afrique du Sud, et la participation depuis 2009 au groupe des « BRICS », avec la Russie, l’Inde, la Chine et l’Afrique du Sud, afin de concurrencer l’hégémonie occidentale dans un monde de plus en plus multipolaire. Cette diversification des échanges a permis aux économies latino-américaines d’amortir le choc de la crise mondiale de 2008.

Le redressement économique et social des années 2000 a permis aux gouvernements progressistes d’Amérique latine de bénéficier d’un large soutien populaire et d’être réélus ou de faire élire leurs successeurs. Toutefois, cette popularité s’est estompée dans plusieurs pays aussi rapidement que les indicateurs économiques et sociaux, suite au ralentissement de l’économie mondiale et à l’effondrement des prix des matières premières à partir de 2012-2013. Alors que l’Argentine et le Brésil ont entamé un nouveau virage néolibéral et que le Venezuela s’enfonce dans le chaos économique et politique, le « virage à gauche » opéré dans les années 2000 semble brutalement interrompu. Cette situation illustre les limites du modèle de développement néo-extractiviste adopté par ces gouvernements.

Les limites du modèle néo-extractiviste

Le principal talon d’Achille du modèle de développement latino-américain est qu’il s’est basé sur le néo-extractivisme. Les trois-quarts des exportations latino-américaines concernent ainsi des matières premières [6]. Fondé sur le renforcement de la spécialisation dans l’extraction et l’exportation des ressources pétrolières, minières ou agricoles, le néo-extractivisme implique l’exploitation de méga-mines à ciel ouvert, la construction de grands barrages hydro-électriques et le recours au modèle de l’agrobusiness – autant de mégaprojets qui ont souvent entraîné des conflits avec les mouvements sociaux, environnementalistes ou indigènes qui avaient largement soutenu l’arrivée au pouvoir de ces gouvernements. Le paradoxe est que cette politique a été légitimée par le biais d’un discours industrialiste – comme le Plan d’accélération de la croissance au Brésil, le « grand saut industriel » en Bolivie, le Plan stratégique de production du pétrole au Venezuela ou le Plan stratégique sur l’agro-alimentaire en Argentine –, alors qu’elle a plutôt entraîné une « désindustrialisation » des économies latino-américaines [7].

Loin d’atténuer cette dépendance économique envers les matières premières, la coopération Sud-Sud – en particulier avec la Chine [8] – a contribué à la renforcer. Les échanges Sud-Sud entre l’Amérique latine et l’Asie ont en effet tendance à reproduire le schéma du commerce Nord-Sud traditionnel : matières premières latino-américaines contre produits manufacturés asiatiques. En 2011, les pays émergents d’Asie ont ainsi exporté plus du triple de produits à intensité technologique que les pays d’Amérique latine [9]. Alors que 84% des exportations latino-américaines vers la Chine ont représenté des matières premières, les deux tiers des exportations chinoises en Amérique latine ont pris la forme de produits manufacturés [10]. Tant que la hausse des recettes d’exportation permettait de financer les programmes sociaux, le modèle néo-extractiviste pouvait sembler efficace, mais lorsque les prix des matières premières se sont effondrés, les limites du modèle ont éclaté au grand jour.

A ces nouvelles dépendances économiques s’ajoutent les limites d’une conception centralisatrice de l’Etat, souvent miné par la corruption et dirigé par un leader charismatique auquel il est par définition difficile de succéder. Face aux scandales de corruption et à la crise économique, les Nicolas Maduro au Venezuela, Dilma Rousseff au Brésil ou Cristina Fernandez en Argentine ont vu leur cote de popularité rapidement décliner. Dans un sous-continent où, malgré les progrès récents, les inégalités restent importantes (dix des quinze pays les plus inégalitaires du monde se trouvent en Amérique latine [11]), les gouvernements progressistes ont perdu une bonne part de l’adhésion populaire dont ils bénéficiaient.

Retour à la case départ ?

Le « virage anti-néolibéral » de l’Amérique latine ne se révélera-t-il qu’une parenthèse ? Les présidents Macri en Argentine et Temer au Brésil n’ont en tout cas pas perdu de temps pour opérer un virage résolument néolibéral. L’objectif clairement affirmé est de réduire le rôle de l’Etat, couper dans les programmes sociaux, libéraliser les échanges extérieurs et flexibiliser le marché du travail. Le président Temer, arrivé au pouvoir pour des motifs juridiques contestables, s’est en outre distingué pour être à la tête du premier gouvernement exclusivement masculin depuis 1979, dont sept ministres sont visés par des affaires de corruption, tandis que l’Argentine a connu son premier prisonnier politique depuis 1983, suite à l’arrestation de Milagro Sala, fondatrice de la fédération de coopératives Tupac Amaru qui manifestait contre la suppression des subsides octroyés à l’association.

Ces évolutions politiques signifient-elles que l’Amérique latine est condamnée au retour de ses vieux démons ? Dans un sous-continent où les clivages idéologiques sont exacerbés et où les réformes néolibérales risquent d’affaiblir les populations pauvres et les classes moyennes, il n’est pas certain que les alternances politiques mettent un terme à la contestation sociale – comme on le constate au Brésil, où la suspension de Dilma Rousseff n’a en rien atténué les manifestations. Quoi qu’il advienne, le principal défi pour les forces progressistes susceptibles de revenir à terme au pouvoir en Amérique latine consistera à tirer les leçons des limites du modèle néo-extractiviste promu par leurs prédécesseurs.

[1E. Sader, « La gauche du 21e siècle, au Nord et au Sud », in Alternatives Sud, Obsolète le clivage Nord-Sud ?, Cetri/Syllepse, 2016, p. 53.

[2CEPAL, « Panorama social de América latina », 2011, p.16.

[3J. C. Bossio Rotondo, « Amérique latine : pauvreté, inégalités, chômage et orientations politiques », in Revue Vie Economique, vol. 1, n°3, janvier 2010.

[4P. Salama, Les économies émergentes latino-américaines. Entre cigales et fourmis, Armand Colin, 2012, pp. 153-154.

[6UNCTAD, The State of Commodity Dependence 2012, United Nations, 2012, p. 18.

[7M. Svampa, « Reconfiguration du clivage Nord-Sud et géographie de l’extraction », in Alternatives Sud, Obsolète le clivage Nord-Sud ?, Cetri/Syllepse, 2016, pp. 25-43.

[8K. P. Gallagher and R. Porzecanski, The Dragon in the Room. China and the Future of Latin American Industrialization, Stanford University Press, 2013.

[9« Los desafios que enfrenta la relacion entre China y América latina », America Economia, 24/08/2013.

[10M. Svampa, op. cit., p. 34.

[11PNUD, « Sortir l’Amérique latine du piège de l’inégalité », 25 mai 2011.

Lire aussi

Inscrivez-vous à notre Newsletter