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Face à l’autre crise migratoire

Eric Walravens Eric Walravens
23 septembre 2015

Des réponses humaines au Nord et au Sud plutôt que le repli.

Anefis, au Nord du Mali. Dans cette petite ville disputée au pouvoir central de Bamako par les rebelles touaregs et les milices islamistes, des combats se poursuivent, épisodiquement, trois mois après la conclusion d’un fragile accord de paix. Loin des caméras, les soldats de la Coordination des mouvements de l’Azawad (CMA) ont repris la ville après le départ des forces loyalistes, le 19 septembre dernier. Un épisode parmi d’autres dans la vie d’une région chroniquement instable, qui n’aura mérité qu’un entrefilet sur le site de RFI.

Quelques jours plus tôt, dans un silence plus assourdissant encore, des migrants sont morts en tentant de quitter cette région en proie à la violence et à la pauvreté. Les événements nous sont rapportés dans un e-mail par une association proche du CNCD-11.11.11. « Embarqués sur un camion rempli de marchandises, mieux encore trop chargé, les migrants endormis ne se sont réveillés (pour les survivants) que sous les marchandises. Les autres, paix à leur âme, ne se réveilleront plus jamais, n’atteindront jamais leur rêve, ne retourneront jamais au pays d’origine et laissant ainsi derrière eux toute une famille de migrants endeuillées et éplorées. Il n’y eut pas de fleurs, il n’y eut pas d’enterrement véritable, mais des chuchotements de peur et des pleurs étouffées. Ils sont morts, sans cameras, bref, une mort moins médiatisée que celle que nous voyons aux portes de l’Europe ».

Le mail est envoyé par l’ARACEM, l’Association des refoulés d’Afrique centrale au Mali, une petite association qui, comme son nom l’indique, a été fondée par des personnes originaires d’Afrique centrale expulsées au Mali. Les règles européennes permettent de renvoyer des sans-papiers dans un pays par lequel ils ont transité. D’exil en refoulement, ces expulsés demeurent au Mali, d’où ils observent le ballet tragique des départs, des retours forcés et des morts sur les routes de l’exil. A l’instar d’autres organisations partenaires du réseau Migreurop, l’ARACEM tente de peser sur les politiques migratoires de la région et d’Europe. Et à tout le moins d’informer sur leurs victimes.

Lui aussi membre de Migreurop, le CNCD-11.11.11 soutient plusieurs réseaux citoyens actifs sur les questions migratoires dans les pays d’origine, comme le Forum social sénégalais. A l’heure où le Mali, le Sénégal et le Niger définissent leur politique migratoire nationale, sous une forte pression politique de l’Union européenne, ces réseaux permettent à la société civile locale de faire entendre un autre son de cloche que celui de la froide realpolitik.

Marche citoyenne « Refugees Welcome »  (Crédit : © Sylvie Picavet )

En Europe aussi, le CNCD-11.11.11 œuvre à humaniser des politiques migratoires de plus en plus souvent prises en otages par des considérations électoralistes et marquées par la peur de l’étranger. Il apporte son soutien à la plateforme Refugees Welcome, qui s’est constituée dans le sillage de l’élan de solidarité citoyen inédit constaté ces dernières semaines avec l’afflux de réfugiés syriens. Mais il rappelle aussi la situation difficile des sans-papiers trop commodément rangés dans la catégorie des « migrants économiques ». La situation du Mali montre à quel point la distinction entre ces derniers et les réfugiés est ténue.

Marteler l’importance de la coopération au développement est une autre manière de traiter la crise migratoire. « Le Gouvernement belge a annoncé des coupes de plus de 200 millions d’euros par an en moyenne dans le budget de l’aide au développement, soit près d’un milliard d’euros sur l’ensemble de la législature, alors que la crise des réfugiés rappelle l’importance de promouvoir la paix et le développement dans les pays en développement. C’est une politique incohérente que le Gouvernement belge doit corriger de toute urgence ! », rappelait le secrétaire-général du CNCD-11.11.11, Arnaud Zacharie, en présentant le rapport annuel sur l’Aide publique au développement à la mi-septembre.

Au Nord du Mali encore, un projet soutenu par le CNCD- 11.11.11 démontre l’importance des projets de développement dans les pays d’origine des migrations. A Gao, à 200 kilomètres au Sud d’Anefis, dix-sept associations participent à un programme dont la coordination est assurée par l’ONG Autre Terre, une organisation membre. Aux portes du désert, ce projet offre un soutien technique concret à plusieurs centaines de familles de cultivateurs. « Le projet d’Autre Terre a permis d’augmenter la production de légumes, de l’étendre à 11 mois sur l’année et aussi de créer de l’emploi. Ces fonds nous permettent de subvenir à nos propres besoins et de soutenir l’éducation de nos enfants », explique l’une des bénéficiaires.

Le projet d'agriculture écologique d'Autre Terre a aussi permis de mieux résister aux conflits  (Crédit : © Autre Terre )

Dans cette région en guerre, le projet d’agriculture écologique d’Autre Terre a aussi permis de mieux résister aux conflits. Au plus fort des violences, en 2012, la région a en effet été totalement coupée du monde, et donc privée d’importations d’engrais chimiques, pesticides et autres produits synthétiques. Forts de leur nouveau savoir, les paysans bénéficiaires du projet ont pu continuer à cultiver leur terre, alors que les familles qui dépendaient des produits chimiques ont éprouvé d’énormes difficultés à continuer à produire. Nombre d’entre elles ont à leur tour été grossir les cohortes de candidats à l’exil.

Selon Benoît Naveau d’Autre Terre : « Énormément de personnes ont dû se réfugier au Burkina Faso. En revanche, les familles bénéficiaires du projet d’Autre Terre n’ont pas dû rejoindre tous ces réfugiés. Ils avaient les moyens de continuer à travailler sur place, de survivre grâce à l’expérience accumulée, grâce à ce qu’ils ont appris. On n’arrivera jamais à leur enlever cette connaissance-là. Ils ont acquis un savoir inaliénable, on ne pourra pas le leur enlever. Il sera à eux pour toute leur vie. »

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