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Et la lumière fut

Jean-François Pollet Jean-François Pollet
3 mai 2017

Imagine demain le monde - Plus d’un milliard d’humains sont aujourd’hui privés d’électricité. Or l’accès à l’énergie est un moteur de développement. C’est pourquoi les Nations unies ont fait de l’électrification universelle une grande cause planétaire. En attendant, dans les pays du Sud, on innove pour s’alimenter en courant régulier. Entre programmes d’Etat et débrouille locale.

« Consommation de boissons fraîches, ventilation des bâtiments, diffusion de programmes radio... Dans les pays du Sud, l’électricité donne accès à un ensemble de services essentiels, c’est la base du développement, rappelle Benjamin Pallière, ingénieur au sein de l’ONG Geres, dont la mission est d’installer des systèmes de production d’électricité durable au Burkina Faso. Ce n’est pas notre intelligence qui nous permet de faire chauffer une marmite, d’éclairer une classe ou de transformer aisément des matériaux, mais l’accès à l’énergie. La vitalité des économies locales dépend de l’électricité. »

Ce moteur de développement, 1,2 milliard de personnes dans le monde en sont pourtant privées : 635 millions vivent en Afrique subsaharienne (soit les deux tiers de la population de la région), 300 millions en Inde et le reste dans les autres pays d’Asie. « Etre privé d’accès à l’énergie signifie à terme la mort d’une société, poursuit l’ingénieur. Car on ne vit plus comme autrefois. Tout le monde sait ce qui se passe à l’autre bout de la Terre. Quand l’emploi et les facilités ne sont pas disponibles, les jeunes partent faire leur vie ailleurs. »

Pas de développement sans courant

En 2016, l’Organisation des Nations unies a élevé l’électrification universelle au rang de grande cause planétaire. C’est le septième Objectif de développement durable [1]. « Il y a une prise de conscience de la part de la communauté internationale, constate Gabrielle Desarnaud, chercheuse au Centre Energie de l’Institut français des relations internationales (Ifri). L’accès à l’électricité est la condition préalable au développement économique, social et environnemental. »

En effet, comment faire reculer la mortalité maternelle quand les accouchements se font à la lampe frontale, comment garantir la sécurité alimentaire quand de la nourriture est gâchée faute de conservation correcte, ou encore améliorer l’éducation alors que les écoliers ne disposent pas de lumière pour réviser leurs leçons ?

« Les femmes en particulier payent le prix fort de l’absence d’électricité, poursuit la chercheuse, car ce sont elles qui vivent dans les fumées des poêles à bois et des lampes au kérosène. Elles y laissent leur santé et perdent des heures à ramasser du bois alors qu’elles pourraient se consacrer à l’éducation des enfants ou à la gestion d’une entreprise. »

10 milliards de dollars d’ici 2030

Chaque année 80 millions de personnes supplémentaires accèdent à l’électricité. C’est peu. L’Agence internationale pour l’énergie (AIE) estime qu’à ce rythme-là, 810 millions de personnes seront toujours privées d’accès en 2030, soit 10 % de la population mondiale. L’Afrique, où l’essor de l’électrification est dépassé par la croissance démographique, risque même de voir grimper la proportion des exclus du courant. Une situation inimaginable, alors que l’électricité est devenue vitale avec l’essor de la téléphonie mobile qui s’est rendue incontournable comme moyen de communication, mais aussi comme outil de travail qui permet de passer des commandes, de prendre des rendez-vous et de réaliser des versements bancaires via des SMS codés.

Dans certaines régions du Sud, c’est le règne de la débrouille. « Même dans des hameaux très reculés du Sahel, on trouve toujours des piles ou une batterie. Une fois par semaine, les jours de marché, les gens vont en ville et rechargent au passage leur téléphone chez un particulier », explique Benja- min Pallière.

Et parfois, les habitants doivent payer le prix fort. « Au Burkina, le kilowatt/heure sur le réseau revient à 20 centimes d’euro, soit un peu plus qu’en Belgique. Tandis que dans une petite installation en milieu rural, il coûte 20 euros, 100 fois plus ! », ajoute l’ingénieur.

L’Africa Progress Panel, l’association de l’ex-secrétaire des Nations unies Kofi Annan, estime que les ménages pauvres consacrent jusqu’à 20 % de leur budget à l’achat de bougies, de kérosène ou de diesel. Conclusion : l’absence d’électricité accentue les inégalités.

En décembre 2016, à Paris, lors de la Conférence mondiale sur le climat (COP21), les pays industrialisés se sont engagés à verser 10 milliards de dollars (8,9 milliards d’euros) pour doubler la production électrique africaine d’ici 2030. Transition énergétique oblige, cette électricité sera entièrement issue des énergies renouvelables. « J’espère que ces fonds ne seront pas monopolisés par la construction de gros barrages ou de champs d’éoliennes, insiste Hervé Gouyet, ingénieur et président d’Electriciens sans frontières. Ce sont des instal- lations difficiles à entretenir et rien ne dit que cette électricité parviendra à toucher les populations reculées. »

Pour électrifier les zones rurales, là où vivent les exclus du kilowatt, Hervé Gouyet préconise plutôt de petites installations autonomes. « On a fait la même chose chez nous, en partant des territoires, poursuit-il. La France comptait 2 000 îlots électriques différents, ce n’est qu’après la guerre qu’on les a reliés en un seul réseau. On doit penser l’électrification de l’Afrique et de l’Asie de la même manière. »

La récente baisse du prix des systèmes photovoltaïques et l’amélioration des performances énergétiques des appareils électriques ont rendu ces installations très performantes pour un coût réduit. « Le photovoltaïque est devenu meilleur marché que les générateurs au diesel, insiste Hervé Gouyet. Le surcoût de l’installation est très vite compensé par les économies de carburant. »

Dans 40 pays d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine, Electriciens sans frontières installe des systèmes autonomes qui changeront la vie d’un village.
C’est le cas à Konseguela, petite agglomération de la zone cotonnière du Sud du Mali, où l’ONG Geres (Groupe énergies renouvelables, environnement et solidarité), monte une installation mixte, solaire et thermique, qui alimentera une quinzaine d’entreprises et 5 000 foyers. Le générateur thermique tournera à l’huile de jatropha produite localement, l’installation sera donc 100 % énergie renouvelable, elle simplifiera la vie de 20 000 personnes.

Dans les régions qui ne bénéficient pas de l’intervention d’une ONG, les ménages peuvent se tourner vers des minisystèmes domestiques. Comme ce panneau de 40 watts, qui a la taille d’un journal déplié et permet de faire fonctionner deux lampes LED, un téléviseur, un ventilateur, et de recharger plusieurs téléphones mobiles, soit de couvrir les besoins essentiels. Ces installations rencontrent un succès considérable auprès des ménages aisés.

« Les minisystèmes bénéficient directement aux familles, confirme Gabrielle Desarnaud, de l’Ifri, leur offrant d’importantes opportunités économiques. Dans un contexte d’absence totale d’électricité, l’accès aux premiers watts a un impact significatif. Le paysan augmente ses rendements agricoles, les ménages montent une petite entreprise. Les femmes sur les côtes du Sénégal achètent un frigo qu’elles louent par compartiment aux pêcheurs. Tout le monde réalise un petit gain. Or, on sait que les revenus captés par les classes populaires sont tout de suite dépensés, injectés dans l’économie locale, ce qui engendre d’autres activités. C’est comme cela qu’on lance une dynamique économique vertueuse. »

A ce jour, les 48 pays d’Afrique subsaharienne, hors Afrique du Sud, avec leurs 810 millions d’habitants, affichent une capacité de production de 34 gigawatts, l’équivalent de celle de la Pologne. La généralisation des micro-installations aurait un impact considérable sur le développement de la région.

A lire aussi dans le PDF ci-joint

  • Chine : de l’électricité pour lutter contre la pauvreté
  • Sénégal : un agenda de délestage
  • Bangladesh : le solaire pour éclairer les campagnes
  • Bénin : Une lampe pour chaque écolier

[1Les 17 objectifs de développement durable doivent éradiquer les grandes détresses humaines, pauvreté, famine, maladie, et protéger la planète d’ici 2030. Ils remplacent les Objectifs du millénaire adoptés pour 15 ans en 2000.
Le 7e objectif de développement durable vise à « garantir l’accès de tous à des services énergétiques fiables, durables et modernes, à un coût abordable ».

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