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Congo-Kinshasa

Elections en RDC : la population congolaise toujours perdante

Antoinette Van Haute Antoinette Van Haute 24 août 2019

Le bilan du processus électoral en RDC est finalement devenu catastrophique. Deux scenarios sont maintenant possibles : soit les élections seront reportées, soit elles se dérouleront dans des conditions déplorables. Dans tous les cas, le gouvernement congolais et la communauté internationale n’ont pas été à la hauteur de l’enjeu. Et c’est encore à la population congolaise d’en payer le prix.

Le Président Joseph Kabila est au pouvoir en République Démocratique du Congo (RDC) depuis 2001. Des élections devaient normalement être organisées en décembre 2016, mais elles furent reportées à plusieurs reprises. Le pays fut alors plongé dans une crise politique profonde ; plusieurs mobilisations citoyennes de la société civile congolaise étant réprimées dans le sang.
Pour répondre à cette crise, l’Accord de la Saint Sylvestre fut signé entre la majorité et l’opposition, le 31 décembre 2016. Cet accord comprenait plusieurs conditions pour mener à l’organisation d’élections inclusives, transparentes, crédibles et apaisées. Elles seront finalement planifiées, après plusieurs reports, à la date du 23 décembre 2018. Ces conditions incluaient notamment la mise en œuvre de mesures de décrispation telles que l’autorisation d’organiser des manifestations pacifiques, la libération de prisonniers politiques et l’arrêt de la répression d’opposants, militants, journalistes et voix dissidentes. L’accord de la Saint Sylvestre a été salué par la communauté internationale, qui a elle aussi appelé à plusieurs reprises et au sein de différentes enceintes, à l’organisation d’élections inclusives, transparentes et crédibles en RDC.

A trois jours des élections attendues, un bilan catastrophique

Un an plus tard, et à trois jours de la date fétiche du 23 décembre 2018, le bilan est pour le moins catastrophique. Il y a eu certes de grandes avancées dans le processus électoral : le 8 août dernier, le président Joseph Kabila a fait savoir le nom de son dauphin pour les élections présidentielles, Emmanuel Ramazani Shadary. De ce fait, il a accepté de ne pas se représenter pour un troisième mandat qui aurait été anticonstitutionnel. Ce serait donc la première alternance présidentielle démocratique de l’histoire congolaise, et une réelle victoire de la mobilisation de la société civile congolaise.

Néanmoins, les mesures de décrispation, telles que prévues dans l’accord de la Saint Sylvestre, n’ont soit pas du tout, soit pas complètement été mises en œuvre. De nombreuses manifestations publiques pacifiques ont continué à être réprimées dans la violence, seuls certains prisonniers politiques ont été libérés, et la répression des opposants, militants, journalistes et voix dissidentes s’est même aggravée à travers des intimidations, harcèlements et détentions arbitraires. Selon le Groupe d’Etude sur le Congo (GEC) basé à l’université de New York, l’espace politique est devenu de plus en plus restreint. Au premier semestre 2018, l’ONU avait recensé 499 violations de la liberté politique, alors qu’il n’y en avait eu que 260 pour toute l’année 2015. De son côté, l’ONG congolaise Journalistes en danger (JED), qui avait recensé 72 atteintes à la liberté de la presse en 2015, en a relevé 87 en 2016, 121 en 2017 et autant en 2018, cette dernière n’étant même pas terminée.

De plus, plusieurs ténors de l’opposition n’ont finalement pas été autorisés par la CENI (Commission électorale nationale indépendante) à se présenter comme candidats à l’élection présidentielle. C’est le cas notamment de Moïse Katumbi, Jean-Pierre Bemba, ou encore Adolphe Muzito. Les différents partis de l’opposition ont ensuite décidé de se rallier derrière un candidat unique. Contre toute attente, c’est un candidat relativement peu connu, Martin Fayulu, qui fut désigné à ce poste le 11 novembre à Genève, pour représenter une nouvelle coalition de l’opposition appelée « Lamuka » (l’éveil, en swahili et en lingala). Coup de théâtre : deux jours plus tard, Felix Tshisekedi et Vital Kamerhe se retiraient de cette coalition pour se présenter aussi à l’élection présentielle – Kamerhe se rangeant finalement derrière Tshisekedi, avec la condition qu’il devienne Premier ministre si ce dernier était élu président.

Autre problème : le manque de confiance et de consensus autour de l’emploi de la « machine à voter » n’a jamais été résorbé, et des inquiétudes importantes subsistent jusqu’à ce jour. En effet, pour voter lors des élections, la CENI avait annoncé l’utilisation de « machines à voter » produites par une entreprise sud-coréenne. De nombreuses réserves avaient été émises par plusieurs pans de la société congolaise, stipulant par exemple que le vote électronique était anticonstitutionnel, que les machines pourraient faciliter la fraude, ou encore qu’elles ne seraient pas suffisantes pour faire voter les 40 millions d’électeurs congolais en une journée. Des calculs avaient montré qu’avec les 100.000 machines à voter réparties dans les 21.000 bureaux de vote prévus par la CENI, seuls 14 millions d’électeurs pourraient voter lors du scrutin – ce qui signifie que plus de la moitié des électeurs (26 millions) serait privée de vote.

Un manque de confiance et de consensus subsiste également sur le fichier électoral (liste des électeurs enregistrés). L’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) a audité le fichier électoral préparé par la CENI, en émettant une réserve, entre autres, sur « la présence d’électeurs sans empreintes à hauteur de 16,6% répartis sur l’ensemble du territoire national ». Cette réserve a été répétée maintes fois à la CENI, mais sans réponse concluante. Fondées ou non, les craintes concernant la machine à voter et le fichier électoral n’ont donc pas été apaisées en amont des élections et n’ont pas permis de créer un climat de confiance rendant les élections crédibles aux yeux de tous.

Plus récemment, des violences se sont multipliées lors de la campagne électorale des différents candidats à l’élection présidentielle. Une ONG congolaise de défense des droits de l’Homme, l’Association congolaise d’Accès à la Justice (ACAJ), a indiqué avoir enregistré dix morts depuis le lancement de la campagne électorale, le 22 novembre dernier. L’ONG avance aussi le bilan de 152 cas d’atteintes aux droits humains pendant cette campagne. A Mbuji-Mayi, un garçon de 17 ans fut abattu par la police lors d’un rassemblement de soutien à Félix Tshisekedi et Vital Kamerhe. Le 11 décembre à Lubumbashi, des jeeps de la police ont tenté de disperser des rassemblements du candidat de Lamuka, faisant cinq morts, abattus par des tirs à balles réelles. A Tshikapa, dans le centre du pays, une personne a été tuée en marge d’une manifestation contre la venue du candidat du camp présidentiel, Emmanuel Ramazani Shadary. A Kindu, capitale du Maniéma, plusieurs hélicoptères placés sur le tarmac tentèrent d’empêcher l’atterrissage de Martin Fayulu. En plusieurs endroits, des membres de groupes de jeunes associés au pouvoir reconnurent qu’ils avaient reçu 50 dollars pour provoquer la violence durant les meetings de Fayulu, ce qui aurait permis d’invalider la candidature de ce dernier. Et comme pour couronner le tout : le 13 décembre, un entrepôt de la Commission électorale à Kinshasa a été détruit par un incendie criminel, et 8.000 machines à voter seraient parties en fumée. Jusqu’au bout, la campagne aura donc été marquée par de vives tensions.

Comment croire encore à des élections inclusives, transparentes, crédibles et apaisées, dans un tel contexte ? A ces violations et manquements durant la totalité du processus électoral s’ajoute une incertitude supplémentaire : à quelques jours du scrutin, ce sont des milliers de tonnes de matériels qui doivent encore être acheminés aux quatre coins du pays. Dimanche dernier, la CENI commençait à peine à recevoir les fiches et procès-verbaux de résultats, soit 166 tonnes de documents qui devaient être déployés dans plus de 21.000 centres de vote et 179 centres locaux de compilation des résultats, répartis dans les 26 provinces. Alors que lors du scrutin de 2011, la CENI pouvait compter sur une cinquantaine d’avions mis à sa disposition par la communauté internationale, elle dispose cette fois de moins de dix aéronefs, parce qu’elle a décidé de refuser l’aide de la communauté internationale et de la MONUSCO (qui avait pourtant prévu de mettre 80 avions et hélicoptères à sa disposition). A quatre jours des élections, pratiquement aucun fichier ou feuilles de PV n’étaient encore parvenus dans les bureaux de vote. La CENI avait pourtant annoncé durant l’été que le 5 décembre devait être la « date ultime pour le déploiement de tout le matériel électoral, feuilles de PV et fichiers de résultats inclus ». Ils ajoutaient qu’au-delà du 8 ou 10 décembre « tout retard risque de poser un problème pour la formation des agents de la CENI et même pour l’ouverture des bureaux de vote ».

Deux scenarios possibles, la population congolaise toujours perdante

Au moment d’écrire ces lignes, deux scenarios s’offrent vraisemblablement à la population congolaise. Premièrement, les élections pourraient être reportées par la CENI. Qu’elles le soient de deux jours, deux semaines ou deux mois, le report « technique » des élections sera très mal perçu par une population qui avait fait de ce 23 décembre une date fétiche – d’autant que cela fait deux ans que ces élections auraient dû être organisées ; deux ans durant lesquels le président hors mandat Joseph Kabila est resté au pouvoir. L’opposition comme la société civile ou les évêques congolais ont toujours rappelé qu’aucun report n’était envisageable plus de deux ans après les délais constitutionnellement prévus pour le départ de Joseph Kabila. « Ils ont eu amplement le temps de préparer de bonnes élections s’ils l’avaient vraiment voulu », expliquait Moïse Katumbi, qui poursuivait : « en cas de demande de report, aussi court soit-il, Kabila et Nangaa devront assumer les conséquences de cette mascarade ». Selon des photos diffusées sur les réseaux sociaux le 19 décembre, des nouvelles troupes auraient débarqué à Matadi, peut-être pour prêter main-forte à la police de Kinshasa qui aurait du mal à contenir seule une explosion de colère dans cette métropole de 10 millions d’habitants.

Deuxième scénario possible : si les élections ne sont pas reportées, elles devront être organisées dans des conditions déplorables ce dimanche 23 décembre, avec – au mieux – un fichier électoral et une machine à voter non consensuels, déployés dans une partie seulement des bureaux de vote, et ne pouvant faire voter qu’une partie des électeurs en une journée. Tout cela sur base d’un processus électoral déjà biaisé en amont. Il s’ensuit, selon une étude publiée le 19 décembre par le Groupe d’Etude sur le Congo (GEC) basé à l’Université de New York, que « les élections du 23 décembre pourront difficilement être reconnues comme crédibles au regard des standards internationaux ». Dans ce deuxième scénario, il faudra donc aussi s’attendre à des frustrations compréhensibles de la population congolaise.

Dans les deux cas, le gouvernement congolais et la communauté internationale auront échoué. L’enjeu était pourtant extrêmement important : l’organisation d’élections réellement inclusives, transparentes, crédibles et apaisées devait permettre un début de stabilité politique, et l’avènement d’une paix durable en RDC.

La population congolaise, comme toujours, est la première perdante. C’est pourtant elle qui s’est montrée à la hauteur des enjeux. Car c’est la société civile congolaise qui s’est mobilisée pour réclamer des élections crédibles en bravant les tirs à balles réelles. Et c’est encore sur elle que repose un des derniers enjeux du processus électoral : si élections il y a, l’observation électorale sera d’une importance absolument capitale. L’Eglise catholique et la société civile ont formé ensemble 60.000 observateurs nationaux. « Tous électeurs, tous observateurs » a lancé la société civile en appelant chaque citoyen à se montrer vigilant. Reste à la communauté internationale de soutenir autant que possible cette société civile, pendant et après les élections.

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