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Des cheveux vendus au kilo

Jean-François Pollet Jean-François Pollet
28 août 2018

Imagine demain le monde - Très en vogue, notamment via le web, le commerce des cheveux humains n’a jamais été aussi florissant. Venus des temples indiens ou des campagnes pauvres du sud, les cheveux sont traités en Chine avant de débouler dans les salons de coiffure d’Afrique ou d’Europe. Apparemment anodin, ce commerce conduit des femmes à sacrifier les attributs de leur beauté et de leur féminité.

« Le marché du cheveu humain est en plein boom, stimulé notamment par ces stars de la télévision que l’on voit changer de chevelure du jour au lendemain grâce à la pose d’extensions capillaires, explique Firouzeh Nahavandi, directrice du Centre d’études de la coopération internationale et du développement de l’ULB qui a consacré une étude au commerce du cheveu [1]. Ce business atteint aujourd’hui le milliard de dollars par an, sans compter les marges prises dans les salons de coiffure. »

Symboles de beauté, de santé et de féminité, les cheveux humains sont prisés depuis la nuit des temps. « Il y a 2 500 ans, les pharaons d’Egypte et les rois de l’empire perse achéménide portaient déjà la perruque, rappelle Christian Bromberger, ethnologue, auteur du livre Les Sens du poil, une anthropologie de la pilosité (creaphiséditions). Au fil du temps, on a compris l’intérêt d’avoir un cheveu coupé : il n’attire plus les parasites. » Dénoncée, par la suite, par les religions qui y voient un moyen licencieux de séduction, la perruque n’est plus portée que dans des lieux spécifiques — parlement, tribunaux, cours royales avant de réapparaître, dans les années 60, à la faveur de la libération sexuelle.

Les coiffures exubérantes des stars de la télé et de la chanson ont popularisé le port d'extensions capillaires dans toutes les classes sociales des pays développés.  (Crédit : Eu )

Au tournant du millénaire, elle est supplantée par les très populaires extensions capillaires qui imitent à la perfection une chevelure naturelle.
« On vit dans un monde globalisé où tout le monde veut ressembler à un petit nombre de références sociales dont le rayonnement est planétaire, poursuit Firouzeh Nahavandi. Or ces nouvelles stars s’imposent notamment par leurs chevelures exubérantes. L’apparition d’internet a également stimulé le secteur avec un déferlement de publicités. Les annonces ne mettent pas seulement en avant les extensions comme un élément de beauté, mais comme un atout de santé. Plutôt que teindre ses propres cheveux, il est désormais possible de porter des extensions traitées à la couleur voulue. »

L’Inde fut longtemps le principal fournisseur de parures humaines. Le cheveu indien est réputé particulièrement solide et d’une texture proche du cheveu occidental. En outre, sa commercialisation est facilitée par cette tradition religieuse qui veut que les pèlerins indiens offrent chaque année leur toison capillaire à leur temple. « Le plus célèbre d’entre eux est le temple de Tirupati dans l’Etat d’Andhra Pradesh, au sud-ouest du pays, consacré à Venkateshwara, une incarnation de Vichnou, explique Christian Bromberger. Six à dix mille personnes y défilent chaque jour. Plus de sept cents coiffeurs y œuvrent en permanence afin de raser la chevelure des pèlerins qui en font offrande en remerciement à la divinité ayant exaucé leurs vœux. »

Les crinières des pèlerins sont cependant loin de suffire à satis-faire l’immense demande de cheveux. Les « Temple Hair » (cheveux des temples) ne représentent que 20 % de l’offre indienne, les 80% restants sont fournis par des marchands ambulants qui sillonnent les campagnes en quête des belles crinières des paysannes.

50 dollars les 200 grammes

La Chine a, elle aussi, profité de cette pratique en vogue pour se hisser à la place de leader mondial du rajout capillaire ; l’épicentre de ce commerce se situant à Xuchang City, ville champignon de quatre millions d’habitants, dans l’est du pays.

Au 18e siècle, Xuchang fournissait déjà des perruques aux cours royales d’Europe. Aujourd’hui, la ville inonde le monde de spécialités capillaires confectionnées dans la centaine d’entreprises qu’elle abrite. Parmi ces sociétés, on compte évidemment Rebecca Hair product, – leader incontesté du secteur – qui emploie dix mille personnes pour traiter deux mille tonnes de cheveux chaque année. « La filière exige une main-d’œuvre abondante et bon marché ce qui a permis à la Chine de s’imposer. D’autant qu’elle dispose de bons réseaux logistiques et d’une place centrale parmi les fournisseurs de la matière première : les femmes pauvres de Chine, d’Inde, du Bangladesh et du Nyanmar, notamment  », précise Firouzeh Nahavandi.

Dans ces pays, la vente d’une chevelure de deux cents grammes peut rapporter jusqu’à cinquante dollars. C’est une fortune pour les familles indigentes, mais aussi un immense sacrifice pour les femmes qui renoncent aux attributs de leur féminité. « Vendre ses cheveux n’est pas anodin, dénonce la sociologue, même s’ils repoussent. Ils représentent un élément important de séduction et un marqueur du statut social. Aucune femme ne vendra volontairement ses cheveux si elle a d’autres issues. Il s’agit bien d’un phénomène économique lié à la pauvreté. »

Aucune femme ne vendra volontairement ses cheveux si elle a d’autres issues. Il s’agit bien d’un phénomène économique lié à la pauvreté. Firouzeh Nahavandi

Pour preuve, les cheveux sont souvent mis en vente au lendemain de catastrophes naturelles, tsunamis, famines et autres crises économiques et sociales. « A Phnom Penh, la capitale du Cambodge, des femmes ont vendu leurs cheveux, parfois pour des sommes très faibles, après avoir perdu leur logement et leur emploi lors de l’évacuation du bidonville où elles vivaient. Au Myanmar (ex-Birmanie), la vente de cheveux connaît un pic au mois de juin quand les paysans doivent s’acquitter des frais scolaires alors que le changement de saison les prive de revenus », ajoute la chercheuse de l’ULB.

En Amérique latine, des centaines de femmes vénézuéliennes franchissent quotidiennement la frontière pour se rendre en Colombie, où elles vendent leur chevelure contre une vingtaine d’euros, soit plus que le salaire minimum du Venezuela, pays laminé par la crise économique depuis la chute des prix du pétrole.

Dans un commerce désormais mondialisé, le cheveu est essentiellement orienté Sud-Sud : de l’Asie vers l’Afrique. Avec des spécificités locales. « Dans certains pays comme le Kenya, par exemple, porter des extensions de cheveux plats facilite l’accès à l’emploi. Prendre soin de sa coiffure n’est alors plus seulement une question de beauté, mais également de mobi- lité sociale. On observe le même phénomène chez les Afro-Américains.  »

Le cheveu comme marqueur social

Les pays occidentaux, Etats-Unis et Grande- Bretagne en tête, sont également consommateurs d’extensions capillaires, d’autant que les salons proposent aujourd’hui de changer de coiffure comme on renouvelle sa garde-robe. « La chevelure est le seul élément corporel sur lequel on puisse agir sans risque, note l’ethnologue Christian Bromberger. On peut tricher avec des extensions ou des colorations, et ce de manière tout à fait réversible. Il y a là un procédé accessible à tout le monde, et dont tout le monde veut, les modes capillaires n’étant pas réservées à une seule classe sociale. Certes, les personnes fortunées accèdent plus facilement à ces coquetteries, mais beaucoup de gens, même modestes, consacrent beaucoup d’argent aux soins de leur corps et de leur apparence. »

Toutefois, la beauté des unes ne fait pas le bonheur des autres.
« Certains sites internet prétendent que le commerce des cheveux fournit nourriture, logement, emploi et sécurité aux familles pauvres de l’Inde. Alors qu’il s’agit d’un commerce indigne par lequel des femmes exploitent d’autres femmes, déplore Firouzeh Nahavandi. Avec la globalisation tout est à vendre et tout à un prix, même le corps humain. Cela favorise de nouvelles injustices et parmi elles, la vente d’une partie de son corps contre rémunération et dans l’espoir d’augmenter son pouvoir de consommation. Il s’agit d’une intégration singulière des plus pauvres au commerce mondial. »

[1Commodification of Body Parts in the Global South, Palgrave Macmillan.

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