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Climat

De Katowice à Santiago : canicule à l’extérieur et négociations échauffées à l’intérieur

Rebecca Thissen Rebecca Thissen 1er août 2019

La session intermédiaire de la Conférence-cadre des Nations Unies sur le changement climatique (CCNUCC) s’est déroulée à Bonn (Allemagne) du 17 au 27 juin derniers. C’est le rendez-vous annuel équipes préparatoires, qui se retrouvent pour deux semaines de négociations, en amont de la Conférences des parties (COP) de fin d’année. Cette édition visait à préparer les négociations de la COP 25 (qui aura lieu à Santiago, au Chili, en décembre) sur trois dossiers essentiels pour la suite.

Alors qu’on assistait au mois de juin le plus chaud jamais enregistré [1] et que le mercure a grimpé jusqu’à 37°C à l’extérieur du centre de conférence, l’atmosphère à l’intérieur s’est également réchauffée, notamment à cause de tentatives de discréditation du rapport du GIEC par l’Arabie saoudite, autour de la délicate question du rehaussement de l’ambition, mais aussi sur la finalisation du Rulebook (document clarifiant la mise en œuvre de l’Accord de Paris), et sur le sort des pays en développement. Cette chaleur anormale a également permis de rappeler que l’urgence climatique est désormais une réalité pour tout le monde, mais que ce sont les pays Sud qui en subissent aujourd’hui le plus les conséquences.

Finaliser le Rulebook

Cette session est la première à suivre la COP 24, qui se déroulait en décembre dernier à Katowice (Pologne). Un des mérites de la dernière conférence a été de parvenir à un accord sur le Rulebook, qui vise à définir toutes les modalités d’application et permettre une mise en œuvre coordonnée de l’Accord [2]. Ce manuel d’application a été affiné à Bonn, notamment sur la question de la transparence. Ces discussions très techniques ont abordé des points essentiels pour assurer un suivi international adéquat de la mise en œuvre de l’Accord de Paris.

Un élément important de la négociation durant cette intersession concerne les mécanismes de marchés carbone (l’article 6 de l’Accord de Paris). Les règles d’application de cet article restent le dernier chaînon manquant à la finalisation du Rulebook. Cet article prévoit un mécanisme de collaboration internationale à travers un marché du carbone pour permettre aux Etats d’atteindre leurs objectifs nationaux. Un mécanisme semblable existait déjà sous le protocole de Kyoto, selon lequel des mécanismes de marché (« mécanismes de flexibilité ») permettent aux pays de réaliser une partie de leurs réductions d’émissions dans d’autres pays en échange de crédits d’émission. La différence importante entre les deux mécanismes est que le protocole de Kyoto n’imposait des objectifs de réduction qu’aux pays industrialisés alors sous l’Accord de Paris, toutes les Parties sont censées assurer leurs « contributions déterminées au niveau national » (CDN). Le rôle du marché du carbone doit donc être repensé. Tout laisse à penser que les négociations seront houleuses lors de la COP 25 au Chili, notamment au vu de la position inflexible du Brésil qui désire conserver ses crédits, issus du « Clean Development Mechanism » (le Mécanisme de développement propre, un des mécanismes de flexibilité du protocole de Kyoto), et continuer à les échanger au-delà de 2020.

Ces discussions sont essentielles pour assurer le maintien de l’intégrité et la cohérence de l’Accord de Paris. L’enjeu d’assurer l’intégrité environnementale et d’éviter les doubles comptages lors des transferts internationaux de crédits carbone est au cœur des débats, en parallèle avec la question du statut des mécanismes hérités de Kyoto. Sans des règles robustes qui règlent précisément ces points, ces mécanismes pourraient contribuer à gonfler artificiellement les progrès réalisés par les États en matière de réduction d’émissions, et ainsi fausser leur évaluation et leur mesure, ou à inonder le marché de crédits de sorte à faire baisser leur prix et rendre ainsi le système inopérant.

Rehausser les ambitions

Via le processus de dialogue Talanoa [3], la COP 24 a abouti à un consensus international pour rehausser l’ambition [4]. Ceci est crucial quand on sait que les engagements actuels des Etats sont loin d’être suffisants et nous mènent vers un monde à +3°C [5], ce qui est contraire à l’ambition de l’Accord de Paris, qui nous engage à maintenir le réchauffement bien en deçà de 2°C. Les Parties doivent communiquer leurs nouvelles CDN d’ici à 2020, de manière à respecter les objectifs de l’Accord de Paris et rester sous la barre des 1,5°C de réchauffement global. C’est en ce sens que le Secrétaire général des Nations Unies, Antonio Guterres, organise un sommet spécial en septembre, afin de rappeler l’urgence de la situation et d’accélérer l’action climatique [6]. Il a d’ailleurs, en amont, écrit un courrier à l’attention de l’Union européenne pour rappeler son rôle de leader dans la lutte contre le réchauffement et lui demander de prendre ses responsabilités.

La science est un allié essentiel dans le cadre des discussions sur le rehaussement de l’ambition. Elle semble cependant de plus en plus mise à mal par des intérêts contradictoires. Déjà à la COP 24, aucun consensus n’avait été trouvé sur la manière dont la CCNUCC allait traiter le dernier rapport du GIEC sur les impacts d’un réchauffement global de + 1,5°C, hormis son inscription à l’ordre du jour de la session suivante. Cette année, la situation s’est à nouveau crispée dès le début des négociations, suite à un blocage de l’Arabie Saoudite qui refusait cette inscription.

Elle avait déjà milité en Pologne, aux côtés d’autres Etats pétroliers, pour supprimer toute mention au rapport spécial et à ses conclusions dans le texte final. La mention au document des scientifiques spécialistes du climat est pourtant fondamentale car elle fait état des connaissances scientifiques les plus récentes et les plus généralement acceptées sur les conséquences d’un réchauffement de 1,5 °C et de 2 °C respectivement, ainsi que les trajectoires des émissions nécessaires pour limiter la hausse des températures [7].

C’est la raison pour laquelle une série de pays, dont l’Union européenne, la coalition des États insulaires et les pays de l’AILAC (l’Alliance indépendante de l’Amérique latine et des Caraïbes), ont tout fait pour garder la science du climat au centre des débats au cours de la session. L’Arabie Saoudite a finalement accepté de faire un certain compromis : reconnaître la valeur du rapport et admettre qu’il reposait sur les meilleures connaissances scientifiques disponibles (chose qu’il n’avait pas été possible d’obtenir à Katowice). Cela reste très faible, aucune mention n’étant faite au message principal du rapport, à savoir que les émissions mondiales doivent être réduites de 45 % d’ici 2030 (par rapport à 2010) et réduites à zéro émission nette d’ici 2050 pour limiter le réchauffement à 1,5 °C [8].

La question des pertes et préjudices : un enjeu fondamental pour les pays vulnérables

Enfin, la question des pertes et préjudices a donné lieu à d’intenses débats au long des deux semaines de négociations. On parle ici des situations où les impacts climatiques deviennent si graves que les populations ne peuvent pas s’y adapter (par exemple, lorsque l’élévation du niveau de la mer rend impossible la vie d’une communauté insulaire sur cette île). L’Accord de Paris reconnaît ce principe en son article 8 et ouvre donc un champ de coopération internationale distinct de l’adaptation pour prévenir et atténuer ces pertes et dommages à la fois matériels et immatériels irréversibles. Ce principe est crucial pour les pays en développement qui subissent déjà de plein fouet les conséquences de la crise climatique.

Les négociations acharnées sur le sujet ont été couronnées de succès en 2013, avec la création du Mécanisme international de Varsovie (Warsaw International Mechanism en anglais, le WIM) [9]. Mais actuellement, cet organe se cantonne uniquement à un rôle de collecte et de diffusion d’informations sur le thème. Cette année est donc importante car, après cinq ans d’activités, il est prévu que le WIM soit soumis à révision lors de la COP 25. Les discussions à Bonn portaient, entre autres, sur les termes de références de cette révision. Le texte final qui y a été adopté précise les moyens et le calendrier mais reste vague quant à ses objectifs [10].

Si on peut se réjouir de l’aboutissement d’un premier texte, il est clair que les négociations à Santiago seront difficiles au vu des divergences de positions importantes entre pays. Tout d’abord, les Parties ne s’accordent pas sur ce que le mécanisme devrait couvrir. Les pays développés ne désirent traiter que des événements passés alors que les pays en développement souhaitent que l’on traite aussi bien des événements passés que futurs, afin d’anticiper et d’identifier les moyens de mobiliser davantage de ressources pour les pertes et dommages à venir. L’autre issue était la question épineuse du financement. En effet, outre l’évaluation de l’efficacité de la gouvernance globale du mécanisme, les pays en développement veulent également utiliser ce momentum pour permettre au WIM de devenir un outil de financement dédié, qui soit additionnel aux fonds alloués à l’adaptation. Ils considèrent que le manque significatif de progrès sur l’atténuation augmentera immanquablement la part des impacts du dérèglement climatique auxquels ils ne pourront faire face. De plus, les moyens nécessaires en vue du nombre de phénomènes envisagés – incluant les catastrophes naturelles plus fréquentes et la disparition de terres - vont bien au-delà des moyens nécessaires pour l’adaptation.

2020 ou l’année de l’ambition

Cette session de négociations à Bonn a eu le mérite de mettre en relief les enjeux et les tensions centrales à déminer au cours des mois à venir, en particulier lors du Sommet climat de septembre et de la COP 25 qui aura lieu au Chili début décembre. Ces étapes sont importantes pour préparer l’année 2020 qui marquera le début de la mise en œuvre de l’Accord de Paris et une nouvelle phase de 5 ans pour relever les ambitions, notamment au regard des nouvelles connaissances scientifiques.

L’urgence climatique donne un mandat clair aux négociateurs et aux politiques : revoir rapidement l’ambition à la hausse pour la mettre en phase avec l’Accord de Paris. Nous n’avons qu’une planète et le temps nous est compté. La coopération et la diplomatie internationales doivent être mises rapidement et efficacement au service de la lutte contre le réchauffement.

Tags: Climat

[2Voir notre article sur la COP 24 : « Une COP aux effluves de charbon » : https://www.cncd.be/Climat-une-COP24-aux-effluves-de

[3Le Dialogue Talanoa est un processus facilitatif mis en place à la COP23 par la présidence fidjienne. Il visait à établir dans un premier temps un dialogue constructif sur le rehaussement de l’ambition tout au long de l’année 2018 et à ensuite, dans une seconde phase, se clôturer sur une déclaration politique ambitieuse basée sur les différentes discussions.

[4Déclaration politique du Talanoa Dialogue « Talanoa Call for Action » https://unfccc.int/sites/default/files/resource/Talanoa%20Call%20for%20Action.pdf

[5Voir l’étude de Climate Action Tracker « Addressing global warming, 2100 warming projections »
https://climateactiontracker.org/global/temperatures/

[6Pour plus d’informations, voir le site officiel du sommet : https://www.un.org/en/climatechange/

[7Article de Climate Change News, « Saudi row over 1.5C science raises frustration with UN consensus model » https://www.climatechangenews.com/2019/07/05/row-1-5c-science-raises-frustration-un-consensus-model/

[8Pour en savoir plus sur le rapport spécial du GIEC du 8 octobre, consultez notre article « Rapport spécial du GIEC, le rapport de la dernière chance » : https://www.cncd.be/climat-rapport-special-giec-rapport

[10Terms of reference for the 2019 review of the Warsaw International Mechanism for Loss and Damage associated with Climate Change Impacts, Draft conclusions proposed by the Chairs https://unfccc.int/sites/default/files/resource/sb_2019_L.03E.pdf

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