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Du Nord au Sud et à l’envers

Conserver ou restituer les oeuvres d’art pillées en Afrique ?

Jean-François Pollet Jean-François Pollet
27 juillet 2019

Imagine demain le monde - Que faire des objets et œuvres d’art rapportés durant l’époque coloniale dans les musées d’Europe ? La question se pose à toutes les anciennes métropoles, dont la Belgique.

Un rapport, remis en novembre dernier au président Emmanuel Macron par le Sénégalais Felwine Sarr et la Française Bénédicte Savoy, estime que 90 % des pièces majeures d’Afrique subsaharienne sont logées hors du continent, essentiellement dans les collections du Musée royal de l’Afrique centrale (Belgique, 120 000 objets ethnographiques), du Musée du quai Branly (France, 70 000 pièces), du futur Humboldt forum de Berlin (Allemagne, 75 000 pièces) et du British Museum (Grande-Bretagne, 69 000 pièces). Au Musée de Tervuren, qui a ouvert ses portes le 8 décembre dernier après cinq ans de restauration, la question de la propriété est posée dès l’accès aux galeries par un tableau de l’artiste congolais Chéri Samba qui représente des employés du musée et des membres de la diaspora congolaise se disputant la célèbre statue de l’Homme-Léopard, popularisée par Hergé. « Certains estiment que notre collection appartient à l’histoire du Congo, avance Julien Volper, conservateur des collections ethnographiques du musée de Tervuren. Elle fait également partie intégrante de l’histoire de la Belgique. Certains des objets sont ici depuis plus de cent ans et ont été vus et appréciés par plusieurs générations de Belges. Les musées offrent une ouverture à l’autre, indispensable dans nos sociétés multiculturelles, c’est ainsi qu’il faut les voir, et non comme des lieux de recels d’objets de valeur.  »

Témoigner du passé

De l’autre côté de la Méditerranée, de plus en plus de musées s’ouvrent pour témoigner auprès des jeunes générations de la diversité des cultures africaines. L’un des plus vastes d’entre eux fut inauguré en décembre dernier au Sénégal. Le musée des Civilisations noires, financé par la Chine, offre une capacité d’accueil de 18 000 pièces.

Cette année, le Congo devrait ouvrir les portes du musée national de Kinshasa, logé dans un bâtiment flambant neuf, construit par la coopération sud-coréenne.

Cette volonté des populations d’Afrique de mettre elles-mêmes en scène leur histoire relance inévitablement la question des restitutions. Pour preuve, le Bénin a demandé à la France le transfert de vingt-six œuvres, alors que le pays s’apprête à ouvrir l’année prochaine quatre institutions muséales dans ses principales villes historiques.

Juridiquement, les collections des musées sont inaliénables et ne peuvent être cédées, sauf accord express du parlement. Une convention de l’Unesco relative « à l’importation, l’exportation et le transfert illicites des biens culturels » (le troisième marché mondial après celui des armes et de la drogue), adoptée en 1970, permet d’organiser des restitutions d’objets mis récemment en circulation. Ratifiée tardivement par les pays du Nord (entre 1997 pour la France et 2009 pour la Belgique) et non rétroactive, la convention ne couvre cependant pas les objets récoltés durant la période coloniale pourtant ponctuée de nombreux épisodes violents. Les pièces maîtresses pillées durant les campagnes militaires restent donc intouchables.

« On peut discuter des prises de guerre, reprend le conservateur Julien Volper, mais le droit ne les prend en compte qu’à partir de 1899 avec la première conférence de La Haye. Les prises antérieures sont légales, tous les pays ont ainsi perdu des pièces majeures, même la Belgique. Le jardin des délices de Jérôme Bosch exposé au Prado à Madrid fut confisqué par le Duc d’Albe au 19e siècle à une époque où la Belgique relevait des Pays-Bas espagnols. Ce tableau n’est pas restituable, il appartient désormais à l’Espagne et relève de son patrimoine historique et muséal. »

Les rois du Dahomey

Une anecdote rapporte qu’un ministre béninois fut stupéfait de découvrir la taille et la finesse des trônes des rois du Dahomey exposés au Musée du Quai Branly à Paris, lui qui n’avait vu jusque-là que les répliques mineures, réalisées d’après photos, présenyées au Musée d’Abomey, leur ville d’origine. Peut-on plus longtemps priver les peuples des témoignages majeurs de leur histoire ? « Et si l’on inversait le rapport, propose Maureen Murphy, historienne des arts de l’Afrique de la Sorbonne. A Paris, seraient exposées les copies réalisées d’après les originaux, tandis qu’Abomey présenterait les ori- ginaux saisis par les Français à la fin du 19e siècle ? »

Le Musée royal de l’Afrique centrale (MRAC) a démarré, sur un modèle presque identique, un ambitieux projet de copie de ses archives coloniales avec un financement de la coopération belge.

Films, photos et documents sont en cours de numérisation pour un partage futur avec toutes les institutions muséales concernées. Par ailleurs, le musée prête bien volontiers ses pièces à la demande. « Des musées nous demandent régulièrement des pièces pour illustrer une exposition temporaire, reprend Julien Volper. Nous examinons alors le synopsis de l’exposition, analysons les garanties en matière de sécurité et de conservation des pièces et fixons ensuite notre réponse. » C’est ainsi que des pièces du musée circulent en Belgique, mais également en France, en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis.

L’historienne Maureen Murphy pointe encore un autre effort qui pourrait être fait, dans les musées du Nord. « Le Musée du quai Branly, la référence en matière ethnographique, note-t-elle, expose un objet volé lors d’une mission scientifique menée au début des années 30, sans préciser les conditions violentes, et bien connues, de son appropriation. La moindre des choses serait de valoriser l’auteur de la pièce, de préciser la manière dont elle a été acquise et de profiter de l’occasion pour parler de certains épisodes de l’histoire commune des Européens et des Africains. »

Les crânes controversés

La Belgique va-t-elle rendre trois crânes appartenant aux chefs Lusinga, Malibu, et Mpampa, conservés au Musée des Sciences naturelles d’Ixelles ? La question a déjà été abordée au Sénat, et fut débattue en octobre dernier au Parlement francophone de Bruxelles.

Ces crânes, ramenés par le lieutenant Emile Storms d’une expédition militaire au Congo en 1884, témoignent d’un épisode particulièrement sanglant de la conquête coloniale : le lieutenant, qui cherchait à assoir son autorité dans la région du lac Tanganika, fit décapiter trois chefs de village pour exhiber ensuite les têtes devant les populations locales terrorisées. Fier de cet épisode, Storms conserva soigneusement ces dépouilles, qu’il ramena ensuite en Belgique avec des dizaines d’autres objets dont des statuettes en bois. Les crânes, qui ne sont plus que deux aujourd’hui, celui du chef Mpampa ayant disparu, sont conservés au Musée des Sciences naturelles (Ixelles), où ils représentent une donation encombrante.

Jamais montrés au public, ils firent l’objet, en 2016, d’une question du sénateur socialiste flamand Bert Anciaux, qui s’interrogeait sur la présence de restes humains dans les établissements scientifiques fédéraux. En réponse, le gouvernement fit savoir que « les établissements scientifiques fédéraux (...) seraient favorables à l’organisation du retour des restes humains correspondant à des individus identifiés et réclamés par des personnes apparentées. » Voilà qui est dit. Pour les crânes en tout cas.

Mais la sinistre « collection Storms », léguée par sa veuve dans les années 30, comprend également des statuettes, qui elles bénéficient d’une certaine visibilité. L’une figure même en bonne place au Musée royal d’Afrique centrale. « La statuette est présentée dans la salle consacrée à la période coloniale, précise le directeur général, Guido Gryseels. Cet objet nous permet d’évoquer la question des pillages, que nous ne voulons pas éluder. »

Ne faudrait-il pas restituer la statuette, avec les autres pièces pillées par Emile Storms ? « A qui transférer ces pièces, aux familles ? Alors à quelle branche, le chef Lusinga, par exemple, avait huit femmes et des dizaines d’enfants ? A son village, à la région du Katanga, au gouvernement congolais ? » s’interroge le conservateur.

Après ses travaux en octobre dernier, le Parlement bruxellois semble vouloir avancer sur la question. Il va nommer une commission d’experts chargée d’examiner les pistes concrètes de futures restitutions.

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