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Chili, un ticket pour la dignité

Stephane Compère Stephane Compère 6 novembre 2019

Les mobilisations et manifestations brutalement réprimées au Chili font écho aux autres soubresauts en Amérique latine ou dans le monde. Au-delà de l’augmentation du prix de ticket de métro (Chili) ou de l’augmentation du prix des carburants (Equateur), ou encore du « dégagisme » des autorités présentées comme corrompues (Liban, Algérie, Soudan, Haïti,…), ce sont la lutte contre les inégalités et le droit à une vie digne qui sont les moteurs des demandes de changement au Chili.

L’explosion de manifestations au Chili depuis une quinzaine de jours peut nous apparaitre surprenante, dans ce pays présenté comme le « bon élève de la classe » en Amérique latine. Premier pays latino-américain à entrer dans le cercle des pays riches de l’OCDE [1], le Chili a un revenu moyen par habitant supérieur à celui de ses voisins, un niveau de pauvreté en baisse, un taux de croissance de 2,5 % parmi les plus élevés de la région. Mais malgré ces données, pour les personnes qui suivent l’évolution du pays ces dernières années, de nombreux signes pouvaient laisser présager l’avènement de ces protestations.

Inégalités omniprésentes et frustrations grandissantes

L’Amérique latine est une des régions les plus inégalitaires du monde en termes de revenus. Le Chili est le troisième pays le plus inégalitaire des pays de l’OCDE [2]. Les 1% les plus riches de la population chilienne détiennent 33% du revenu national. Et les 0,1% les plus riches en détiennent 19,5% [3].

D’autres facteurs viennent s’ajouter à cela. Allocations des retraites très basses, coûts élevés de l’éducation (surtout du supérieur) qui obligent beaucoup d’étudiants à s’endetter pour de nombreuses années afin de rembourser leur prêts, soins de santé devenus inaccessibles pour beaucoup dans un secteur de plus en plus privatisé, augmentation du coût des transports, de l’énergie, des médicaments, etc. Les plus pauvres et la classe moyenne n’ont plus de perspectives d’ascenseur social et craignent plutôt une régression sociale. Cela génère un grand nombre de frustrations. Alors que dans d’autres pays, ces frustrations, ces inégalités, mais également le manque de confiance dans les institutions, se sont traduites soit par un vote extrémiste (Brésil), soit par l’exil (Bolivie, Venezuela), soit par des manifestations dans les rues comme au Chili et en Equateur.

Rejet d’un modèle

Si le réveil chilien parait soudain, il fait pourtant suite à de nombreuses mobilisations précédentes, comme le rappellent les sociologues Emmanuelle Barozet et Ivan Sainsaulieu dans une tribune au Monde : « Depuis les années 2000, plusieurs vagues de manifestations ont rendu évident le malaise sous-jacent, puis patent, de la société chilienne : les lycéens, en 2006, contre la mauvaise qualité de l’éducation publique ; les étudiants, en 2011, pour la gratuité de l’éducation supérieure et contre les inégalités ; la mobilisation récurrente pour l’amélioration des retraites depuis quatre ans ; de nombreuses manifestations pour l’environnement et contre l’accaparement de l’eau par les grandes entreprises minières et agricoles, au détriment des petits producteurs. S’y ajoutent une forte mobilisation féministe en 2018 et les mouvements indigènes dans le Sud, réprimés par les militaires : le Chili est en plein cycle d’actions collectives depuis quinze ans » [4].

Soulèvement social au Chili, automne 2019  (Crédit : CC Fotomovimiento (Flickr) )

Les revendications vont donc au-delà d’une simple question d’augmentation de 30 centavos pour un ticket de métro.
Comme il a été reporté dans de nombreux médias, à côté des pancartes qui dénoncent les cas de corruption et les détournements de fonds, un des slogans porté par les manifestants est « ce n’est pas pour les 30 centimes, mais pour les 30 ans (de néolibéralisme) », illustrant le rejet de la politique néolibérale instaurée par le régime de Pinochet et qui n’avait pas été remise fondamentalement en cause au retour de la démocratie. Les manifestants exigent la révision de la Constitution, héritée du temps de Pinochet et dont les diverses réformes n’ont pas effacé toutes les traces. Carolina Cerda-Guzman mentionne à son propos que « d’une part, la Constitution consacre des pouvoirs d’exception extrêmement liberticides, que l’on a pu voir à l’œuvre ces jours-ci, qui donnent à l’armée un pouvoir discrétionnaire excessif au regard des standards démocratiques internationaux (zones placées directement sous le contrôle de l’armée, couvre-feu, limitations fortes des libertés de circulation). D’autre part, elle établit les fondements d’une économie néolibérale, en accordant une protection accrue des droits économiques, et en empêchant ainsi juridiquement la mise en place de toute réforme économique » [5].

La répression des mobilisations a été violente. L’appel aux militaires et au couvre-feu a rappelé de noirs souvenirs aux plus de 30 ans. En faisant référence à un pays « en guerre » et en stigmatisant les manifestants, le président Piñera espérait peut-être éluder les revendications sociales. On peut douter que les propositions de changement de ministres et les propositions d’allégements économiques et sociaux suffisent à enrailler les manifestations. Reste à savoir si les mobilisations auront suffisamment d’ancrages que pour pouvoir mener à l’instauration de services publics accessibles, à la réduction des inégalité, à une éducation pour tous et toutes, bref, à une transformation radicale de ce système élitiste vers un système plus juste et pour une vie digne.

L’injustice sociale et la crise climatique ont des racines communes

Effet collatéral, le gouvernement a annulé les réunions annuelles qui devaient se tenir au Chili, de l’APEC (coopération économique Asie-Pacifique) en novembre et de la COP25 début décembre. Ce n’est pas ce que cherchaient les nombreuses organisations de la société civile chilienne et elles ne souhaitent pas en porter le chapeau… Comme le souligne, dans un communiqué, le Climat Action Network (CAN) [6], « l’injustice sociale et la crise climatique ont des racines communes, de même la justice climatique et la solidarité sont fondamentalement liées à la protection des droits de l’homme et à une meilleure qualité de vie pour tous  ». Autrement dit, il ne faut pas que l’annulation de la COP25 ouvre la voie à une répression continue du peuple chilien !

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