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Combat de là-bas

Ces syndicalistes colombiens qu’on assassine

Jean-François Pollet Jean-François Pollet 25 février 2020

Imagine demain le monde - Délocalisations, droits sociaux bafoués, travailleurs exploités... La Colombie post-accords de paix subit de plein fouet les méfaits de la mondialisation. Dans les entreprises et les campagnes, les syndicalistes se mobilisent, au risque de leur vie parfois, pour venir en aide aux travailleurs colombiens. C’est le cas de Berta, Juan et Jaimes.

« En atterrissant à Cali, la troisième ville de Colombie comptant près de trois millions d’habitants, on voit les grandes plantations de palmiers et de canne à sucre s’étirer à perte de vue, c’est très impressionnant, décrit Juan Carlos Galvis, sur un ton ironique. On comprend tout de suite que la Colombie a pris sa place dans le monde grâce à ses produits de base. Mais qu’avons-nous gagné dans l’aventure ? Nous avons délaissé les haricots pour manger du maïs américain, nous buvons du Coca plutôt que nos traditionnels jus de fruits. Les petites entreprises locales ferment une à une pour céder la place à des entreprises multinationales. »

Juan est militant syndical. A la demande de l’ONG belge Solsoc, Juan et ses deux compagnons de combat, Berta Yolanda Villamizar et Jaimes Ulises Rafael Barraza, ont récemment témoigné des conditions de vie des travailleurs devant la conférence de l’Organisation internationale du Travail (OIT), la réunion annuelle de l’organisation onusienne qui fête cette année son centenaire.

« L’explosion des grandes cultures a généré un besoin important de main-d’œuvre, reprend le syndicaliste. Le gouvernement a donc créé des lois sur mesure pour le patronat qui pemettent d’embaucher une personne pour une très courte durée, une journée voire quelques heures, sur base d’un salaire inférieur au minimum légal de 900 000 pesos (240 euros). »

Dans les statistiques, la Colombie est un pays dynamique, à l’économie émergente, qui a pratiquement éradiqué le chômage.
« Ce miracle économique est une illusion, s’insurge Ulises Rafael Barraza, travailleur chez Bavaria, la filiale du géant belgo-brésilien Inbev. Une heure de travail suffit à modifier les statistiques, ainsi le chômage est faible mais la précarité très forte. »

Celui qui défend les droits de ceux qui travaillent pour le premier brasseur mondial témoigne des méthodes managériales de son entreprise. « La gestion des ressources humaines a été délocalisée au Mexique à 4 000 kilomètres de notre usine. Du coup les relations sociales se sont durcies, puisque tout est réglé par des gens que ne voient jamais les travailleurs. Si je veux faire valoir un droit, poser un congé, ou n’importe quoi, je dois écrire au Mexique. »

Le retour de la coca

Il y a trois ans, en novembre 2016, les Colombiens se sont mis à rêver d’une vie meilleure alors que leur gouvernement passait un accord de paix avec les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC). Cet accord historique, signé à La Havane à Cuba, devait mettre fin à cinquante ans d’une guerre civile qui opposait l’armée gouvernementale et les milices privées aux guérilleros des FARC. « Malheureusement, peu de choses ont changé, se désole le syndicaliste. Il était prévu que les Farcs se transforment en parti politique. Ils l’ont fait, mais sans rencontrer le succès escompté, ils ont été très nettement battus aux élections. Dans la foulée, une droite très dure s’est emparée du pouvoir. C’est elle qui fait reculer le droit social. »

Les campagnes qui devraient renouer avec la sécurité sont toujours traversées par les violences. Les paysans ne peuvent se déplacer. Privés d’accès à l’école, de soins de santé, d’intrants agricoles, ils renouent avec les anciennes pratiques pour assurer leur survie. « La culture illégale de la coca reprend, car elle ne nécessite aucun engrais et n’implique pas de déplacement sur des routes dangereuses puisque les narcotrafiquants viennent directement enlever les cultures à la ferme.  »

De passage à Bruxelles, Ulises Rafael Barraza, Berta Yolanda et Juan Carlos Galvis ont rappelé que leur pays est le tombeau des syndicalistes, faisant un mort tous les quatre jours.  (Crédit : © Jean-François Pollet )

Syndicat clandestin

Dans ces campagnes rongées par la misère, les jeunes reprennent le chemin des milices pr vées. « Il est possible de gagner deux à trois fois le salaire minimum quand tu t’engages, explique le militant. Je connais des familles où l’un des fils porte les armes dans une milice paramilitaire, tandis que son frère s’engage pour les FARC. »

La menace de l’armée et des milices décourage les mouvements sociaux. « Trop dangereux, trop compliqué à organiser. En mai dernier, des communautés indiennes ont bloqué les routes. Les paramilitaires n’ont pas hésité à tirer sur elles. Une vingtaine de personnes sont mortes », dénonce Ulises Rafael Barraza.

La Colombie détient le triste record du plus haut taux d’assassinats de leaders de mouvements sociaux.

La Colombie détient le triste record du plus haut taux d’assassinats de leaders de mouvements sociaux. Les syndicalistes en particulier ont payé un lourd tribut avec 2 800 morts depuis 1984, ce qui représente pratiquement un assassinat tous les quatre jours.

Sur papier, les accords de paix devaient réduire ces violences. « Ce fut le cas dans un premier temps, constate le syndicaliste, puis les meurtres ont recommencé. Eliminer un adversaire est malheureusement chose aisée en Colombie. A Medelin, je connais une rue où de jeunes gens attendent les clients pour leur proposer leurs services. Ce ne sont pas des prostitués, mais des tueurs à gages qui acceptent un contrat à partir de 70 dollars. Ils peuvent travailler tranquillement, l’impunité des meurtres de syndicalistes s’élève à 94,4 %. »

« Evidemment, nous créons nos syndicats dans la clandestinité pour éviter d’être renvoyés, reprend Juan Carlos Galvis. Quand nous sommes enfin reconnus, nous exécutons nos 48 heures de travail hebdomadaire tout
en menant nos actions syndicales après le boulot, cela demande un énorme investissement.
 »

Cette année, le délégué a défendu un travailleur alors qu’il comparaissait en commission disciplinaire. « Il s’était blessé le genou lors d’une chute. L’entreprise a déclaré qu’il était responsable de son accident car il n’avait rien à faire à l’endroit où il a chuté. Les travailleurs craignent de mentionner les incidents car ils passent alors devant des commissions qui les laminent. On comprend que le taux de syndicalisation soit si faible chez nous, un million de personnes pour 25 millions de travail- leurs, soit tout juste 4 %. »

Les exilés vénézuéliens

Berta Yolanda, qui a écouté ses compagnons avec attention, défend la frange la plus précaire des travailleurs : les 750 000 domestiques attachées à l’entretien des foyers des familles riches. Cette femme courageuse vient du Nord de la Colombie, région très populaire, où les favelas des grandes villes, Carthagène ou Barranquilla, ont explosé suite à l’exode des familles fuyant les violences.

La meilleure option pour les jeunes filles déplacées n’est pas d’aller à l’école, mais de travailler au service des familles riches

« La meilleure option pour les jeunes filles déplacées, explique Berta, n’est pas d’aller à l’école, mais de travailler au service des familles riches. Même si la condition de domestique est constituée d’une succession de discriminations et d’humiliations. » Sans statut ni assurance sociale, ces femmes travaillent jusqu’à épuisement pour assumer la subsistance de leurs proches. « Elles restent en poste jusqu’à 70 ans, dans des familles qui les exploitent et abusent de leur gentillesse. Leurs employeurs leur disent ’tu fais partie de la famille’ pour s’assurer leur loyauté, niant que ces femmes ont une vraie famille et qu’elles la voient rarement ».

Ici encore, les travailleuses hésitent à défendre leurs droits, d’autant qu’elles doivent depuis faire face à la concurrence des immigrantes vénézuéliennes, plus jeunes, qui prennent la place des plus âgées. La descente aux enfers de ce pays, dont l’appareil productif s’est s’arrêté net, a poussé 3,4 millions de personnes à l’exode, dont un tiers précisément en Colombie.

« Le gouvernement agite le spectre du Venezuela pour faire peur aux gens, soupire Juan Carlos Galvis. Mais j’y vois plutôt la preuve que les travailleurs doivent se prendre en main, se former, s’entraider, développer une conscience collective. » Berta Yolanda acquiesce, « changeons les mentalités, lance-t- elle, enseignons le respect de l’autre. »

« En cinquante-cinq ans de guerre, les gens ont perdu certaines valeurs, conclut Ulises Rafael Barraza. On ne s’étonne plus d’apprendre qu’une personne est morte par balles. Nous devons réapprendre à nous indigner en apprenant que des paysans ont été chassés de chez eux. Que des travailleurs ont été licenciés sans indemnité. Nous risquons nos vies pour le rappeler. »