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Burkina Faso : vers une crise humanitaire ?

Stephane Compère Stephane Compère 28 mai 2019

Le Mali, pays voisin du Burkina Faso, est touché depuis plusieurs années par une crise humanitaire et sécuritaire qui s’est tragiquement illustrée par le massacre d’Ogossagou ce 23 mars dernier, avec au moins 160 morts. Cette crise a-t-elle des effets corollaires sur la dégradation de la situation au Burkina Faso depuis quelques mois ? On ne saurait l’affirmer avec certitude, mais les similitudes sont très inquiétantes. Y a-t-il un dessein inavoué de déstabilisation de la bande sahélienne ou une volonté de dresser des communautés les unes contre les autres ? Quoi qu’il en soit, ces affrontements intercommunautaires au Mali et au Burkina Faso présagent d’une tragédie humanitaire aux conséquences catastrophiques si rien n’est fait pour soutenir ces pays.

Historique de la crise actuelle

Au Burkina Faso, depuis quelques mois, une zone d’insécurité poursuit inexorablement son extension de la Région du Sahel à celle de l’Est en passant par la Région du Nord. Une crise humanitaire y prend de l’ampleur : le nombre de personnes fuyant les zones d’exactions a en effet doublé ces derniers mois. L’Etat d’urgence a été décrété dans 14 des 45 provinces du Burkina Faso. En janvier 2019, un document du Bureau pour la coordination des affaires humanitaires des Nations Unies (OCHA) [1] faisait état d’une augmentation de l’insécurité alimentaire et de la malnutrition dans ces régions : « Au total, 1,2 million de personnes sont estimées en besoin d’assistance humanitaire en 2019, soit 5,7% de la population du Burkina Faso ».

Dans un document publié début avril, OCHA dénombre plus de 950 écoles fermées, affectant 119.000 élèves. Et « plus de 136 000 personnes enregistrées ont fui leur domicile et sont actuellement déplacées à l’intérieur du pays ». Plus de 10 000 burkinabés ont fui vers le Mali, où la situation n’est pourtant guère plus sécurisée. On relève plus de 332 incidents sécuritaires et le nombre de morts « liés à des attaques terroristes » est chiffré à 376 depuis 2015.

Le pays qui doit affronter dans certaines zones les inondations, la sécheresse et des vents violents, doit également gérer les urgences sanitaires (rougeole, méningite, dengue). Les populations des zones touchées par l’insécurité sont d’autant plus affectées qu’elles n’ont plus accès aux centres de santé, dont 14 ont dû fermer. En réponse, un plan d’urgence a été lancé par le gouvernement burkinabé avec l’appui de la communauté internationale, afin que la crise ne devienne incontrôlable.

Qu’est-ce qui explique cette excroissance insécuritaire

Si à Ouagadougou, la situation parait plus stable mais tendue, personne n’a oublié les attaques revendiquées par Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI) du 15 janvier 2016, qui ont fait 30 morts au Café Cappuccino et à l’Hôtel Splendide, suivies de celle de l’Etat-major des armées et de l’ambassade de France le 2 mars 2018.

Dans le Nord par contre, les attaques de villages, de mairies ou d’écoles se sont multipliées. Des professeurs sont menacés, des personnes sont enlevées, des véhicules sont volés ou détruits. La population vit dans la peur constante d’une nouvelle attaque. Au Nord du Burkina, dans la zone frontalière avec le Mali, des milices djihadistes se sont également développées depuis 2012.

La coordination sécuritaire entre les deux pays est insuffisante en dépit des opérations conjointes réalisées. La propagation des attaques du Mali vers le Burkina Faso participe certainement en partie à l’explication de cette recrudescence des violences. Mais elle n’explique pas tout, ni pourquoi elle a pu se développer aussi rapidement. Certains acteurs, comme le Président actuel du Burkina Faso, Roch Marc Christian Kaboré, estiment que l’origine de ces attaques serait liée au départ de l’ex-président Blaise Compaoré, évincé du pouvoir par une insurrection populaire après 27 ans de règne. Ce dernier aurait signé une sorte de « pacte de non-agression » avec certains groupes armés, assurant une paix relative sur le territoire burkinabé durant ses années de pouvoir. Pacte non renouvelé, selon Kaboré, ce qui expliquerait le début des attaques. Ces attaques chercheraient à déstabiliser les autorités de la région en visant les forces de sécurité locales. Quoi qu’il en soit, la question demeure de savoir pourquoi le Burkina Faso et le Mali sont les pays les plus attaqués avec le Niger, et non pas le Togo, le Bénin et le Ghana, pourtant voisins.

Une autre hypothèse sous-tend que le terreau était peut-être déjà fertile pour une progression des groupes djihadistes. Dans un rapport de 2017, l’International Crisis Group estimait déjà que « le groupe armé Ansarul Islam, qui semble être l’acteur principal de l’insécurité, est avant tout un mouvement de contestation de l’ordre social ». Il exprimerait « les doléances de la majorité silencieuse de la population qui ne détient ni le pouvoir politique, ni l’autorité religieuse. L’islam devient alors un référent des contestations d’une société figée productrice de frustrations ». De même, les liens « distants qu’entretiennent les populations avec l’Etat nourrissent également la crise. Le contraste entre le potentiel économique du Nord et le manque de développement alimente un sentiment d’abandon des populations ». Les richesses minières de la région profitent peu aux populations locales.

Ce sentiment d’abandon par les autorités est d’autant plus amplifié que, en réponse aux attaques djihadistes, le gouvernement a mené des opérations antiterroristes qui, selon Humain Right Watch (HRW), auraient amené à des exécutions sommaires et des abus liés à la détention de suspects par les forces de sécurité. Dans son rapport, malheureusement bien nommé « Le jour, nous avons peur de l’armée, et la nuit des djihadistes », HRW explique que « ces villageois étaient pris au piège entre les islamistes qui menaçaient d’exécuter ceux qui collaboraient avec le gouvernement, et les forces de sécurité qui exigeaient des renseignements sur la présence de groupes armés, et qui punissaient collectivement ceux qui ne fournissaient pas de telles informations ».

Une réponse encore faible face à la menace de déstabilisation du Sahel

Même si l’armée du Burkina a engrangé quelques avancées dans sa lutte contre les « terroristes » en début d’année, la réponse du gouvernement apparait faible et désorganisée. La mise en place du G5 Sahel, coalition des cinq pays de la région (Burkina Faso, Mali, Mauritanie, Tchad, Niger) qui a pour mission de coordonner les politiques de développement, de lutte contre le terrorisme et de sécurisation des frontières, reste également très tributaire des financements extérieurs qui peinent à venir. Pendant ce temps, le personnel militaire fait face à des assaillants plus outillés et plus motivés. La France a apporté son appui, surtout depuis 2017 (opération Barkhane). Elle dispose dans la zone sahélienne « de la seule force régionale véritablement efficace et remporte d’incontestables victoires tactiques, éliminant un à un les commandants djihadistes. Mais elle s’expose aussi de plus en plus aux accusations d’ingérence. Étirer l’étendue du champ de bataille est le plus sûr moyen pour les djihadistes de déstabiliser leur ennemi » [2]. Mais la solution doit-elle seulement venir de la France ou doit-elle être endogène ?

Quels autres impacts sur la population ?

Le budget militaire et sécuritaire a augmenté de 21% en 2017 et de 50% en 2018, entrainant une réduction des investissements dans la santé, l’éducation et le développement. Pour sa part, le Fonds Monétaire International (FMI), qui avait achevé en mars 2018 la première revue de l’accord de financement triennal avec le Burkina Faso portant sur 127,5 millions d’euros, a validé le décaissement de 22 millions d’euros en décembre dernier, tout en critiquant la masse salariale du secteur public considérée comme « insoutenable » et préconisant une réduction des recrutements dans les secteurs « non prioritaires  [3] ».

Pour endiguer la contagion djihadiste et du banditisme, le gouvernement mise aussi sur la prévention, notamment vis-à-vis des jeunes. Le risque est en effet grand que ceux-ci, se sentant abandonnés, sans travail, sans école, ne rejoignent des groupes criminels pour quelques euros, à moins qu’ils ne préfèrent se tourner vers les groupes djihadistes, ce qui pourrait paraitre plus noble qu’appartenir à des groupes criminels. La fermeture des écoles a aussi ses effets pervers : « C’est un cercle vicieux : plus les violences se multiplient, plus les classes ferment et plus les jeunes risquent d’être enrôlés par les djihadistes », raconte Lawapan Sia au Monde.

Selon une source confidentielle, les groupes armés cherchent également la division et le renforcement des tensions intercommunautaires, en ciblant des assassinats de dirigeants communautaires ou religieux. Certaines communautés sont menacées, les tensions ancestrales entre populations nomades et sédentaires sont exacerbées, alors que jusqu’à présent, elles étaient sous contrôle. Le récent massacre dans la commune d’Arbinda (au nord du Burkina Faso), début avril, a fait 62 victimes, dont la moitié est le fait des terroristes et l’autre moitié est attribuée à des représailles entre les communautés. Les Peuls, traditionnellement éleveurs nomades et musulmans, sont particulièrement visés, une partie de la population les assimilant aux djihadistes.

Les autorités voient également proliférer des « koglweogo », organisations citoyennes traditionnelles qui ont pour objet la défense de l’environnement ou la protection des villages contre les vols et la criminalité. C’est le faible maillage des forces de l’ordre (70% du territoire est concerné [4]) qui a amené le développement de ces groupes d’auto-défense. Mais parmi les 4.400 groupes identifiés à travers le pays, un certain nombre cumule les rôles de policiers, juges et bourreaux, se transformant en milices que les autorités ont du mal à gérer, car si elles leurs servent parfois de source de renseignements, elles sont également accusées de bavures et de non-respect des droits humains (sévices corporels, humiliations, séquestrations…). Cela même si deux tiers des burkinabés se disent satisfaits de leur intervention « à défaut d’un appareil répressif et judiciaire fonctionnel ».

Quels impacts sur le travail de la société civile burkinabé ?

Dans ce pays où 90% de la population vivent de l’agriculture ou de l’élevage, où 40% vivent sous le seuil de pauvreté et où 20% souffrent d’insécurité alimentaire, le surcoût de la sécurité, qui s’ajoute à l’impact de la crise économique, aggrave encore la situation. Les déplacements de populations à l’intérieur du pays créent des problèmes dans les zones d’accueil qui ne sont pas préparées et ne disposent pas des ressources minimales (terres cultivables, alimentation, eau) pour répondre à l’afflux massif de populations. Cette situation de déplacés internes, qui vient renforcer une insécurité alimentaire déjà palpable, peut devenir explosive.

Les organisations de la société civile et les ONG internationales doivent en tenir compte et s’adapter à la réalité du terrain. En fonction de leur présence ou non dans les zones non-sécurisées, elles poursuivent ou réorganisent leur travail. Pour une organisation burkinabé, afficher son partenariat avec une organisation étrangère est devenu dangereux, et la plupart du personnel des ONG ne s’éloigne plus au-delà d’un rayon de 100 km autour de Ouagadougou. Surtout les expatriés occidentaux, pour qui le risque d’enlèvement est important.
Benoît Naveau de l’ONG Autre Terre confirme les difficultés de déplacements pour le personnel local et la nécessité de réorientation des activités : « Nos partenaires continuent actuellement à travailler normalement, mais axent certaines de leurs activités vers l’aide aux populations touchées par des troubles ».

Pour SOS Faim, François Van Der Cam explique que pour leur partenaire APFI, actif dans le financement des activités économiques rurales, notamment dans la région du Soum (Nord), la situation est difficile : « Tous les guichets sont fermés, beaucoup de clients sont déplacés vers d’autres zones, voire vers les pays voisins (Mali). Les crédits en cours sont considérés comme perdus  ». Pour un autre partenaire, APIL, actif dans une zone qui était épargnée jusqu’à présent, la situation a changé depuis le début de l’année. Il faut tenir compte de l’arrivée de déplacés venus du nord, ce qui engendre de nouveaux besoins. « APIL s’interroge sur la pertinence de s’investir dans des actions d’urgence, qui ne font pas partie de son métier habituel, mais ne peut ignorer la demande du terrain  ». « A ce jour, nos partenariats ne sont pas remis en cause, précise François Van Der Cam, mais certains de nos partenaires sont obligés de se redéployer vers des zones épargnées par l’insécurité  ».

L’ONG ULB-Coopération est active dans la région depuis plus de 15 ans, où elle a réalisé avec son partenaire local « Impulsion », un vaste programme d’hydraulique villageoise comprenant 250 forages neufs, 150 réhabilitations de forages et la mise en place de 7 réseaux de distribution d’eau. Mais la venue des déplacés dans leur zone d’intervention ne permet plus de satisfaire tout le monde. Thierry De Coster explique que « pour faire face à cette urgence et tenant compte de la grande expérience de notre équipe et de notre partenaire dans le domaine, nous avons proposé à la Coopération belge de réorienter une partie de nos ressources vers le renforcement des réseaux de distributions existants ». « Nous sommes amenés à contribuer à des actions humanitaires en renforçant les capacités en hydrauliques des communes de Barsalogho, Ankouna, Dablo, etc… au Nord de Kaya, qui recueillent plus de 30.000 déplacés (ce qui correspond à 30-40 % de leur population) » [5].

Le partenaire du CNCD-11.11.11, le SPONG, est la coupole de 206 organisations burkinabés et internationales actives dans le pays. Certain de ses membres travaillent avec les membres du CNCD-11.11.11. Face à la situation, le SPONG a mis en place un groupe de travail et de soutien de ses membres pour organiser la poursuite et la réorientation éventuelle de leurs actions. En effet, beaucoup de leurs membres sont freinés, car leurs bailleurs étrangers ont arrêté les projets et leurs financements. La réorientation vers des actions humanitaires est parfois soutenue, parfois pas. Quoi qu’il en soit, Roukiattou Ouédraogo, chargée de communication et plaidoyer au SPONG, témoigne : « Nous avons organisé des actions humanitaires d’appel à dons, vêtements, denrées alimentaires et nos membres qui le peuvent se réorientent vers de l’action humanitaire, afin de répondre aux besoins d’urgence des populations de déplacés et d’accueillants. Mai et juin sont les mois difficiles de soudure, car les greniers sont vides et les récoltes n’ont pas encore commencé… Ce sont d’abord les bêtes d’élevage qui en souffrent, avec les répercussions sur la population, puis toutes les communautés rurales  ». Elle insiste également sur le fait que même s’il faut renforcer la sécurité, ce n’est pas en puisant dans les budgets de soutien à l’agriculture, à l’éducation, à la santé ou au développement d’un marché local que le Burkina sortira de l’avant. Car en faisant cela, on se bat contre le vent, on se détourne des causes profondes.
Pour le SPONG, la nouvelle situation désoriente les ONG de développement qui ne sont pas spécialement préparées pour les actions humanitaires et qui ne sont pas outillées pour agir en situation d’insécurité. Les ONG ne peuvent plus accéder à leurs bénéficiaires et certains de leur personnel risquent leur vie.
Le Burkina Faso semble bien se diriger tout droit vers une crise humanitaire, sans que l’opinion ne semble s’en inquiéter en Europe.

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