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Au Kivu, à travers la frontière

Nicolas Van Nuffel Nicolas Van Nuffel 24 août 2019

MICmag - En bordure des Grands Lacs d’Afrique centrale, chaque grande ville a sa jumelle de l’autre côté de la frontière. Les congolaises Goma et Bukavu jouxtent de quelques kilomètres seulement leurs voisines rwandaises Gisenyi et Cyangugu. Plus au sud, c’est Uvira qui regarde sa voisine Bujumbura, capitale du Burundi.

Si les rapports internationaux ont montré à quel point la frontière était poreuse aux trafics divers, allant des armes aux pierres précieuses, la vie de tous les jours s’organise aussi au travers de passages incessants des différentes frontières.

Des femmes, par dizaines, traversent la frontière entre la République démocratique du Congo et le Rwanda. Réfugiées fuyant une éruption volcanique ? Une énième reprise du conflit entre l’armée congolaise et les multiples groupes armés, locaux ou étrangers, qui se cachent un peu partout au Kivu ? Trafiquantes de diamants ? Notre imaginaire, marqué par vingt années de guerre dans cette région du monde dont on nous parle tant mais que nous connaissons si peu, s’enflamme trop vite.

Un jeton pour tout visa

Ces femmes sont des marchandes rwandaises, tout simplement. Chaque matin, elles traversent la frontière qui sépare leur ville de Gisenyi de sa voisine Goma. Par dizaines, elles se répandent partout dans la ville pour y vendre des bananes plantains, des poissons salés, du bois de chauffe. Au passage de la frontière, une simple formalité administrative : sur présentation d’un document d’identité (carte d’électeur, par exemple), elles obtiennent un jeton qui leur donne le droit de passer la journée dans le pays voisin. Le soir, une fois leurs marchandises écoulées, elles pourront rentrer au pays pour y retrouver leur famille. Leur mari, lui, aura peut-être aussi passé la journée au Congo, à travailler dans le champ d’un propriétaire local...

Les échanges commerciaux pullulent et on croise même de nombreux travailleurs transfrontaliers, des enseignants aux ouvriers agricoles en passant par les maçons.

Depuis des décennies en effet, le Rwanda, le Congo et le Burundi, les trois anciennes colonies belges, garantissent la liberté de circulation à leurs frontaliers. Cette ouverture des frontières n’a connu que de rares moments d’exception malgré les nombreux conflits qui émaillent la région. Résultat : les échanges commerciaux pullulent et on croise même de nombreux travailleurs transfrontaliers, des enseignants aux ouvriers agricoles en passant par les maçons.

Plaque tournante commerciale

En 2011, le réseau Diobass au Kivu, coordonné par Sylvain Mapatano, a réalisé une cartographie des échanges transfrontaliers, rien que pour le duo Bukavu/Cyangugu. Cette étude a décompté pas moins de 552 commerçants rwandais actifs sur les différents marchés de la ville de Bukavu. Vendeurs de viande, de légumes, d’œufs, mais aussi de petits produits manufacturés, ils s’organisent en associations et coopératives pour se renforcer les uns les autres. L’un des éléments les plus intéressants de cette étude montre que le gouvernement rwandais joue un rôle important dans l’organisation de ces associations, ce qui lui permet en retour de les contrôler et de percevoir des taxes sur leurs activités. Dans le sens inverse, la faiblesse de l’État congolais empêche une action du même type. Conséquence : le commerce congolais au Rwanda, déjà limité par l’interdiction d’y importer des denrées alimentaires, bénéficie peu à la collectivité.

Tout cela est d’autant plus étonnant que, dans les mêmes villes, on croise régulièrement des réfugiés hutus, directement liés aux « Forces démocratiques de libération du Rwanda », ces groupes armés incluant d’ancien génocidaires accusés par Kigali de préparer une « guerre de revanche ». Raison mise en évidence par le Rwanda pour justifier ses incursions incessantes, et pas toujours avouées, sur le territoire de son voisin, en appui à diverses « rébellions », dont la dernière en date, le M23, a été mise hors d’état de nuire par l’armée congolaise, avec l’appui de la Mission des Nations unies au Congo (Monusco).

Comment expliquer une telle coopération citoyenne transfrontalière dans une région en conflit ? Pour Thomas d’Aquin Mbiti, président de la coordination de la Société civile pour la province du Nord-Kivu, et partenaire du CNCD-11.11.11, la raison est assez simple : « Les gagne-petit sont toujours à la recherche de solutions pour s’en sortir. Peu importent les conflits qui opposent nos deux pays. Ce qui compte, c’est de pouvoir gagner sa vie. Alors, par exemple, les propriétaires congolais se disent : ’un Rwandais, ça coûte moins cher qu’un tracteur, pour le même travail. Et de toute façon, les citoyens des deux côtés de la frontière en ont assez de ces conflits incessants !’  »

Ainsi, au-delà des horreurs de la guerre, les citoyens de Gisenyi, Goma, Cyangugu et Bukavu construisent déjà, au jour le jour, des relations qui pourraient s’avérer avec le temps les racines de la future paix régionale.

3 questions à Sylvain Mapatano

Malgré les conflits récurrents mettant aux prises l’armée congolaise et des mouvements rebelles soutenus par les pays voisins comme le Rwanda, les populations frontalières travaillent et commercent entre elles dans la paix.
Entretien avec Sylvain Mapatano, coordinateur de la plate-forme Diobass au Kivu

Sylvain Mapatano, Diobass, Nord Kivu . Sylvain Mapatano, Diobass, Nord Kivu (Crédit : ©Johanna De Tessières- Solidarité socialiste )

Comment expliquer cet apparent paradoxe ?
Les travailleurs transfrontaliers sont légion. Des milliers de personnes passent quotidiennement la frontière entre le Rwanda et le Congo pour commercer ou travailler. On voit par exemple des maçons rwandais collaborer sur des chantiers avec des menuisiers congolais, des enfants rwandais venir étudier au Congo et des enseignants congolais aller enseigner au Rwanda, ou encore des paysans rwandais venir cultiver des terres congolaises. Preuve que la confiance existe, on voit aussi des Rwandais avancer des stocks de produits à des femmes congolaises pour qu’elles les commercialisent. Il est difficile d’imaginer que ces populations proviennent de pays qui se font la guerre.

Quelles leçons tirez-vous de cet état de fait ?
C’est la preuve que ces conflits à répétition ont des origines politiques et qu’ils ne sont pas causés par les populations locales. Certes, il existe une forme de méfiance des populations congolaises envers les voisins rwandais, du fait que la reconstruction rwandaise s’opère en partie grâce au pillage des ressources naturelles congolaises. Mais cela n’empêche pas ces populations de collaborer en paix au quotidien.

Cette coopération transfrontalière est-elle bénéfique pour l’économie des deux voisins ?
Parfois, il s’agit de s’adapter aux conséquences économiques de la guerre. Ainsi, des milliers de femmes congolaises passent chaque jour la frontière rwandaise ou ougandaise pour acheter des bananes plantains depuis que les bananeraies de Masisi ont été décimées par les attaques rebelles.
Dans d’autres cas, il s’agit de profiter de la main-d’œuvre rwandaise dans les champs ou sur les chantiers congolais. Mais l’absence d’infrastructures et les problèmes d’accès à l’électricité handicapent l’économie congolaise : le maïs congolais est ainsi souvent moulu et transformé au Rwanda, puis vendu sur les marchés congolais en tant que maïs made in Rwanda. C’est la preuve que sans infrastructures et capacités de transformation, l’économie congolaise sera toujours perdante.

Propos recueillis par Arnaud Zacharie

Source : article publié dans le magazine MICmag #2, juin 2014.

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