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Asie : les travailleurs de l’habillement exigent un salaire décent !

Jean-Marc Caudron Jean-Marc Caudron 3 novembre 2010

L’Asie est actuellement secouée par d’importants mouvements sociaux des travailleurs de l’habillement. Violemment réprimées, leurs manifestations ont atteint un degré de mobilisation jamais connu auparavant. Face aux gouvernements et aux employeurs, les travailleurs exigent un salaire décent.

Qui n’a pas, dans son armoire, de vêtements made in China ou made in Bangladesh  ? La tendance est connue, l’Asie est devenue avec la mondialisation et l’exacerbation de la concurrence le principal atelier du monde. Nombreuses sont les entreprises transnationales à y avoir délocalisé leur production pour profiter – pour ne pas dire exploiter – d’une main d’oeuvre bon marché et d’une législation sociale appliquée de manière laxiste.

Dans de nombreux pays d’Asie, l’industrie de l’habillement est un secteur stratégique pour les exportations et est parmi ceux de l’industrie légère qui impose les salaires les plus bas, empêchant ainsi les travailleurs de sortir la tête de l’eau. Mais d’importants mouvements sociaux semblent indiquer que la main d’oeuvre asiatique n’entend plus être corvéable à merci. En témoignent les récents mouvements sociaux au Pakistan, en Chine, au Cambodge ou encore au Bangladesh. Attardons-nous sur ces deux derniers pays.

Cambodge : salaires trop bas et contrats précaires

Le 13 septembre, au Cambodge, les deux principaux syndicats indépendants de la confection, C.CAWDU et NIFTUC, comptant ensemble quelque 75.000 affiliés, lançaient un appel à la grève. Après trois jours, ils étaient rejoints par plus de 200.000 travailleurs, soit deux tiers du secteur, et bloquaient de la sorte la production d’une centaine d’usines. Au matin du quatrième jour, le gouvernement cambodgien acceptait d’entamer des négociations mais ouvrait du même coup la voie à la répression et à l’arrestation des grévistes.

Préalablement à la grève, des rapports inquiétants avaient fait état de violence, menaces et intimidations à l’encontre de syndicalistes. Mais ceux-ci ont malgré tout décidé d’aller de l’avant. « Le droit de grève et de négociation collective est clairement établi dans la loi du Cambodge comme dans la législation, internationale relative aux droits humains », a déclaré Ath Thorn, dirigeant de
C.CAWDU. « Nous appelons le gouvernement, les employeurs et les marques
internationales, clientes de l’industrie de l’habillement au Cambodge, à respecter ces droits et à payer un salaire vital aux travailleurs cambodgiens.
 »

En appelant à cesser le travail, les syndicats entendaient dénoncer le salaire minimum légal insuffisant et les contrats précaires. Ils visaient aussi à obtenir l’ouverture de négociations sectorielles, avec l’association des employeurs. Le gouvernement a accédé à leur demande en rehaussant le salaire minimum mensuel à 48 euros. Le hic, c’est qu’une récente étude du Cambodia Institute for Development Studies fixe à 73 euros par mois le minimum vital pour couvrir les dépenses essentielles.

Bangladesh : pauvreté et répression comme seul avantage comparatif

Le Bangladesh est un des principaux pays d’origine de nos vêtements et se caractérise par certaines des pires conditions de travail. Mais là aussi, les conflits sociaux se sont multipliés.

Le minimum légal mensuel y a été fixé en 2006 à 1.662 Taka (18 euros) et n’avait pas été revu depuis lors, malgré la flambée des prix des denrées de base (multipliés par trois pour le riz). En juin dernier, les travailleurs de l’habillement ont bloqué les usines pendant plusieurs jours, revendiquant un salaire minimum de 5.000 Taka (55 euros) équivalant selon eux aux besoins vitaux d’une personne.

Les syndicats locaux ont attiré l’attention sur le fait que sous l’actuel gouvernement, le salaire minimum légal a été revu dans cinq autres secteurs industriels – aucun d’entre eux ne s’élevant à moins de 4.200 Taka. Le 29 juillet, le gouvernement a finalement augmenté le salaire minimum des travailleurs de l’habillement, le fixant à 3.000 Taka (33 €). «  1,10 euros par jour est totalement insuffisant pour assurer la subsistance d’une famille de trois, quatre ou cinq personnes », déclarait Amirul Haque Amin de la Fédération nationale des travailleurs de l’habillement (NGWF). « La plupart de ces travailleurs représentent la seule source de revenus de leur famille ». Le niveau de salaire proposé est non seulement dérisoire mais on peut craindre qu’il ne sera pas respecté. En effet, le ministère bengali du Commerce estime qu’actuellement un quart des usines de confection ne respectent pas les standards obligatoires. Selon des syndicats locaux, cette fraction est bien plus élevée encore.

Pourquoi cet acharnement à maintenir environ 2,5 millions de personnes à un niveau salarial si bas ? Le maintien de la compétitivité du pays est elle à ce prix ?

Pourquoi cet acharnement à maintenir environ 2,5 millions de personnes, en large majorité des femmes non qualifiées, à un niveau salarial si bas ? Le maintien de la compétitivité du pays est elle à ce prix ? Les clients de l’industrie en conviennent. Malgré les mouvements de grèves, le secteur a enregistré au mois de juin 2010 un record de ventes avec des exportations atteignant 1,3 milliards d’euros.

Vers des revendications communes dans tous les pays asiatiques

Pour donner plus de poids aux luttes, des organisations de travailleurs de l’habillement de différents pays d’Asie ont créé une campagne pour un salaire minimum en Asie. Elle vise à obtenir un « salaire plancher » dans le secteur qui correspond à un niveau de pouvoir d’achat décent et commun dans les différents pays de la région. « La campagne consiste en une stratégie de négociation collective qui couvre des filières de production de vêtements dans leur ensemble (y compris les distributeurs et les marques) et qui vise à diminuer la mise en concurrence des travailleurs et les menaces de délocalisation », explique Ashim Roy, secrétaire général du New Trade Union Initiative en Inde.

Soutenue par l’Opération 11.11.11 et la Campagne Vêtements propres, l’Asia Floor Wage Campaign (son nom en anglais) invite les distributeurs et les marque de vêtements à immédiatement entrer en dialogue avec les organisations de travailleurs asiatiques pour résoudre le problème des salaires trop faibles. « Les marques et les distributeurs sont les acteurs les plus influents de la filière habillement », affirme Anannya Bhattacharjee, coordinatrice de la campagne. «  Ils ont engrangé d’énormes bénéfices en externalisant et en délocalisant la production dans des pays à bas salaires où les lois du travail sont mises en oeuvre de manière laxiste. Il leur incombe de garantir que les travailleurs qui fabriquent leurs produits soient payés un salaire qui leur permet de vivre décemment. »


Cambodge : Des travailleurs épuisés

Ces dernières semaines, des centaines de travailleurs de deux entreprises se sont évanouis au travail. Selon Sam Seiha, un responsable administratif du parc industriel « Manhattan », plus de 100 travailleurs se sont évanouis le 15 août 2010 après un déjeuner trop frugal. Une semaine plus tard, 185 travailleurs s’évanouissaient dans une autre usine de confection. La cause probable de cette deuxième vague : le manque d’énergie dû à un manque de nourriture !

Source : Phnom Penh Post, 16-08-10.


Arrestation de défenseurs des droits des travailleurs

Suite à l’annonce du nouveau salaire minimum légal, le gouvernement du Bangladesh a renforcé les mesures de répression. Il a notamment pris pour cible le Bangladesh Center for Workers Solidarity (BCWS) et certains leaders syndicaux accusés d’alimenter le soulèvement des travailleurs. Kalpona Akter et Babul Akhter, deux responsables du BCWS, ont été arrêtésle 12 août. La police n’a pas hésité à harceler et menacer leurs proches et leurs collègues. Babul Akther a subi des sévices corporels. Ils ont été libérés tous les deux le 10 septembre suite aux pressions internationales mais les charges ont été maintenues.|


Liens

Asia Floor Wage Campaign
www.asiafloorwage.org

Campagne Vêtements propres
www.vetementspropres.be

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