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Burundi

Antoine Kaburahe un journaliste en exil, mais debout

Jean-François Pollet Jean-François Pollet
22 novembre 2018

Imagine demain le monde - Depuis la Belgique où il vit en exil, Antoine Kaburahe, directeur d’Iwacu, le dernier média indépendant du Burundi, suit à distance la survie de cet hebdomadaire de référence qu’il a cofondé. Témoignage d’un intellectuel contraint de fuir ce pays d’Afrique centrale en lutte contre les démons de l’ethnisme.

« Les journalistes d’Iwacu sont des héros du quotidien. Ils travaillent dans des conditions très difficiles pour informer les lecteurs », s’inquiète Antoine Kaburahe, directeur d’Iwacu, (« Chez nous » en Kinundi, la langue nationale), le dernier média indépendant du Burundi. Les trente journalistes qui alimentent l’hebdomadaire papier, le journal en ligne et la web radio évoluent dans une ambiance très particulière. Ils restent en poste, alors que tous leurs confrères des autres médias indépendants sont en fuite. Leur propre directeur vit en exil en Belgique depuis novembre 2015 pour échapper à la prison. Et cet été, ils commémoreront la disparition, il y a deux ans, de leur collègue Jean Bigirimana, journaliste du service politique, enlevé par des escadrons de la mort. « Malgré le double choc de mon départ et de l’assassinat de Jean, poursuit Antoine, le journal continue à sortir. Mon réconfort est de voir que le projet survive à mon absence. L’institution apparaît plus forte que les hommes, car j’ai vraiment pris mes distances, je n’écris plus d’éditorial pour éviter que l’on ne prétende que le journal est dirigé depuis la Belgique. »

« Espoir »

La carrière d’Antoine Kaburahe se confond avec l’histoire tourmentée du Burundi. Journaliste à la Radio officielle burundaise, il est débauché, en 1995, après la disparition de Melchior Ndadaye, le premier président élu du Burundi, pour faire du journalisme de paix sur une toute nouvelle station, Radio Umwizero (« Espoir »).

« Bernard Kouchner (ancien ministre français des Affaires étrangères) avait compris le rôle fondamental des radios sur l’état d’esprit des populations, explique notre confrère. Radio Umwizero devait apaiser les auditeurs en leur parlant de ce qui marche. On allait dans les associations de paysans et les groupements de femmes pour débusquer les expériences positives, les tentatives de réconciliation entre voisins. J’ai beaucoup appris, notamment à produire des billets courts et vivants. Sur la radio gouvernementale, on n’osait pas couper le discours d’un ministre. A Umwizero, on réduisait une parole à quelques minutes, avec un angle et un message essentiel. »

La création de la station visait à enrayer la spirale de violence dans laquelle s’enfonce alors la société burundaise traumatisée par la mort de son président et par la tragédie qui ensanglante les collines du Rwanda voisin, pays jumeau qui partage les mêmes divisions entre Hutus et Tutsis. « A un moment, notre manière de faire du journalisme était trop déconnectée de la réalité, regrette-t-il. En 1997, beaucoup de confrères avaient déjà quitté le pays, quand j’ai moi-même craqué. Je me suis alors réfugié en Belgique où j’ai été accueilli à bras ouverts.  »

Antoine Kaburahe s’installe à Hoboken, près d’Anvers, épouse celle qui lui était promise depuis plusieurs années. Le couple a un premier enfant, puis un second. Il travaille pour la BBC, effectue des missions de consultance pour des ONG et prend ensuite la nationalité belge. « Je ne pensais pas rentrer au pays, j’avais vécu trop de choses difficiles. »

En 2000, lorsque Nelson Mandela réunit les milices burundaises autour d’un accord de paix, il se reprend à rêver du pays.

En 2005, il lance Iwacu auprès de la diaspora burundaise, avec une aide du programme Diplomatie préventive du ministère belge des Affaires étrangères. La formule est un succès.

Deux ans plus tard, le journaliste franchit le pas, il rentre au pays pour y lancer le premier média animé par une équipe mixte de Hutus et de Tutsis. « Au départ, on était huit journalistes. Je devais porter la rédaction et gérer les relations interpersonnelles. Je répétais tout le temps : ’on a tous perdu des proches durant la guerre, la rédaction n’est pas le lieu pour régler nos comptes, il faut travailler ensemble, être professionnel’. »

Progressivement, Iwacu s’impose comme le média de référence et se transforme en un groupe de presse qui réunit un hebdomadaire, un mensuel, une radio et une société d’édition. « Les médias avaient acquis la liberté de parole, le multipartisme se développait, l’économie connaissait un début de prospérité, le Burundi était envié, rappelle Antoine Kahurahe, avec une pointe d’amertume. Puis un matin de mai 2015, tout s’est brutalement arrêté. »

500 tués, 220 000 exilés

La résurrection du Burundi n’aura duré que dix ans, le temps des deux présidences de Pierre Nkurunziza avant de voler en éclat lorsque celui-ci refuse de remettre le pouvoir, réclamant un troisième mandat, allant ainsi à l’encontre de la Constitution. En avril 2015, de grandes manifestations d’opposants politiques secouent Bujumbura, la capitale.

Le 13 mai, trois généraux tentent un coup d’Etat. Deux jours plus tard, le régime lance une impitoyable répression : en une nuit, les cinq radios indépendantes du pays sont fermées ainsi que plusieurs médias écrits.

Dans la rue, la police disperse désormais les manifestations à balles réelles. Mais la rédaction d’Iwacu est miraculeusement épargnée. « On a tout de suite arrêté le journal, débranché le site, coupé la lumière pour se faire oublier, raconte le journaliste. Après une semaine, on a repris le travail dans une ambiance lugubre, car quelque chose d’irréversible s’était passé. On était vrai- ment en danger. »

En quelques jours, cinq cents personnes sont tuées, quatre mille arrêtées, quelques dizaines disparaissent et 220 000 personnes se réfugient dans les pays voisins. « Le Burundi dont les caisses étaient alimentées à 55 % par l’aide internationale a perdu la plupart de ses soutiens. Le contexte économique se dégrade très vite alors que le pays commençait à valoriser les atouts de sa stabilité et de son ouverture démocratique. Ce fut un vrai gâchis.  »

En novembre 2015, le journaliste est convoqué par le procureur. L’avocat qu’il consulte lui annonce qu’il est poursuivi pour complicité dans le coup d’Etat, une accusation absurde qu’il décide de contester en justice. « Le procureur m’a demandé si j’avais des contacts avec l’un des putschistes. J’ai répondu que oui. Il me demande pourquoi, j’explique que comme journaliste je dois parler à tous ceux qui font l’actualité. Le juge m’a paru désarçonné par mes réponses. » Le journaliste sort du tribunal libre. Mais il comprend qu’il est en sursis et reste dans le collimateur du procureur. Il décide alors de prendre l’exil pour la seconde fois.

En Belgique, loin d’Iwacu, Antoine continue à écrire. Il a sorti l’année dernière, Rester debout, un livre d’entretien coécrit avec Pierre-Claver Mboimpa, l’un des principaux défenseurs burundais des droits de l’homme. Au printemps, il finalisait un second livre, une compilation de témoignages d’exilés. « Ceux qui détiennent la mémoire de notre passé sont en train de disparaître, insiste-t-il. Il faut se dépêcher de recueillir leurs paroles avant que le régime n’impose sa propre vision de l’histoire.  »

A terme, notre confrère compte bien rentrer au pays. « Je n’habite plus le Burundi, mais le Burundi continue de m’habiter. J’ai lancé un journal qui a un sens là-bas. Je suis plus utile au Burundi qu’à la Belgique, mon pays d’adoption, celui qui m’a accueilli. Un jour je rentrai. Le moment venu, si Iwacu est toujours fonctionnel, rien ne pourra plus l’arrêter. »

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