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Une femme, une cause

Angela Burnett. Survivre à l’ouragan

Jean-François Pollet Jean-François Pollet 25 août 2019

Imagine demain le monde - Angela Burnett, jeune trentenaire venue des Iles Vierges britanniques, a vu Irma, l’un des ouragans les plus puissants jamais enregistrés dans l’océan Atlantique, dévaster sa terre natale. Passés la stupeur et l’effroi, elle a patiemment recueilli le récit d’autres survivants pour témoigner de la violence des changements climatiques et dire comment ils bouleversent les humains et leur société.

Angela Burnett est experte environnement pour l’administration des Iles Vierges britanniques, un archipel planté à l’est de Porto Rico, composé de quatre cents îles dont quatre seulement sont habitées. Sa vie d’îlienne soumise à l’exubérance du climat des Caraïbes et son goût pour les sciences ont nourri sa passion pour l’écologie. « Nous sommes situés sur la trajectoire des ouragans qui balayent la région, explique-t-elle. J’en ai personnellement connu quatre : Hugo en 1989, puis Marilyn et Luis en 1995. Mais Irma, qui nous a frappés l’année dernière, fut de loin le plus violent. Il a dévasté notre île et chamboulé nos vies. »

Classé en catégorie 5 (sur une échelle qui en compte 6), l’ouragan Irma a soufflé sur les Iles Vierges, le 6 septembre 2017, des rafales de vent qui ont dépassé les 300 km/h, détruisant un tiers des maisons. Un peu plus loin, les îles françaises de Saint-Martin et Saint-Barthélemy furent pratiquement rayées de la carte.

Angela Burnett. Survivre à l'ouragan  (Crédit : D.R. )

« Aujourd’hui, nous sommes mieux préparés aux épisodes cycloniques, reprend la jeune scientifique. Nos digues sont capables d’absorber les chocs des vagues. Le territoire est quadrillé de couloirs anti-inondations, nos normes de construction exigent des fondations profondes.  » Cependant, au matin du 7 septembre, après une journée et une nuit d’épouvante, la jeune femme découvre un paysage d’apocalypse en sortant de la maison familiale. « On aurait dit l’Irak ou l’Afghanistan. Tout était brun de la couleur de la terre et des arbres disloqués. »

Curieusement, Irma n’a tué que quatre personnes malgré sa violence et son caractère imprévisible qui avait empêché l’évacuation des îles les plus exposées.

« Par chance, les éléments se sont déchaînés en journée, reprend Angela Burnett, on pouvait donc voir le danger, choisir les meilleurs endroits pour se protéger et se barricader au mieux. Nous avons également bénéficié d’une accalmie d’un quart d’heure au passage de l’œil du cyclone, ce moment nous a donné l’occasion de sécuriser nos abris et a permis aux plus exposés de chercher un autre refuge. Le toit des voisins s’était écrasé sur notre propre maison, nous avons pu enlever les débris dangereux, essentiellement les verres brisés, avant que la tornade ne les soulève. »

Fait saisissant, les premiers secours débarqués sur l’île apportaient, non de l’eau potable et des vivres, mais des housses mortuaires. « Ils s’attendaient à nous trouver morts, car une vague de 8 mètres de haut, soit plus que le point culminant de notre île, devait nous submerger. Nous devons notre salut à notre barrière de corail, l’une des plus épaisses des Caraïbes. Cet épisode illustre l’importance des récifs coralliens dans la préservation des îles et la survie de leurs habitants »

Des histoires sidérantes

Angela sort bouleversée de cette expérience. Après une nuit d’enfer, elle assiste, partagée entre l’effarement et l’admiration, aux solidarités qui se nouent entre survivants. Sa mère accueille une famille sans abri. Des voisins partagent leurs couvertures. « Un restaurant dont la réserve était miraculeusement restée intacte a servi des repas gratuits durant trois semaines. »

Un mois après le passage d’Irma, Angela Burnett envisage de témoigner de ce qu’elle a vu. Elle veut donner chair à la réalité des désordres climatiques, dire comment ils dévastent les villages et fauchent les humains, raconter l’errance des survivants, leur difficile reconstruction, la dislocation des familles après avoir perdu leur maison, leur emploi, ou l’école des enfants. Elle lance alors un simple appel à témoignages sur Facebook. Elle récolte vingt-cinq réponses. « J’ai rencontré la plupart de mes interlocuteurs chez eux, reprend-elle.

D’autres, qui n’avaient pas le cœur à retourner sur les décombres de leur maison, m’ont fixé rendez-vous dans un lieu public. J’ai également fait quelques interviews par téléphone quand les personnes avaient quitté l’île. » Angela se révèle douée pour l’empathie et l’écoute. Elle récolte vingt-cinq récits sincères, intimistes et profondément humains. Elle entend Kate Jackson et Alex Ashman lui raconter comment ils se sont dit adieu au cœur de la tempête, serrés l’un contre l’autre, convaincus qu’ils ne surviraient pas au souffle d’Irma. Elle a compati à la douleur de Diandra Jones lorsqu’elle lui a avoué avoir espéré mourir la première, pour ne pas assister à l’agonie de son mari.

Mais c’est l’histoire de Ifeanyi Okechukwu qui l’a sidérée. Surpris chez lui par l’ouragan, cet homme d’une quarantaine d’années voit sa fragile maison chanceler sous la violence des éléments. Alors que les murs vont s’envoler, il a le réflexe de plonger dans un vieux frigo à l’intérieur duquel il passera de longues heures. Lorsqu’il sort de sa cachette, sa maison a disparu, laissant appa- raître un horizon jonché de débris. Il passera la seconde partie de l’ouragan caché dans le coffre d’une voiture, avant de rejoindre
au matin un dispensaire où il trouvera un premier réconfort.

« Les désordres climatiques représentent un défi considérable, poursuit la jeune femme, on s’en rend compte en comparant les dégâts causés par l’ouragan Hugo en 1989 et Irma l’année der- nière. Le premier nous a privés d’électricité durant deux semaines, le second durant six mois. Une maison sur trois avait été endommagée en 1989, le double l’année dernière, le secteur touristique avait perdu 15 millions de dollars, cette fois-ci, c’est 3 milliards de dollars. »

Reconstruire les ports

Les conséquences deviennent incommensurables au passage d’un épisode climatique de catégorie 4 à une autre de catégorie 5. « Or les désordres deviennent de plus en plus violents. La hausse des températures augmente l’évaporation des océans, ce qui accélère l’apparition et le déplacement des ouragans. Nous connaîtrons d’autres Irma. »

Un an après le passage de l’ouragan, la vie n’a toujours pas re- pris son cours normal. « L’université n’a pas été reconstruite ni la principale école secondaire et cinq des douze cliniques restent fermées. »

L’économie tourne au ralenti. Le tourisme, première activité fournisseuse d’emploi reste en berne, faute d’équipement pour accueillir les visiteurs. « Il faudra cinq à six ans pour un retour à la normale. Un plan de reconstruction a été tracé pour un coût de 581 millions de dollars (520 millions d’euros). Dans l’immédiat, on attend la remise en service des ports qui nous relient au monde.  » Par ironie, seule l’industrie de la finance a retrouvé son parfait fonctionnement, ce qui ne profitera ni aux îliens ni à l’équité fiscale planétaire : la place financière des Îles Vierges britanniques figure dans la liste grise des paradis fiscaux de l’OCDE.

Angela, comme tous résidants des zones exposées aux désordres climatiques, réclame le respect des accords de Paris, signés en 2015, et le renforcement des efforts de la communauté internationale pour lutter contre le réchauffement. « Ce qui me choque, regrette la jeune femme qui parle ici en experte de la question, c’est que nos îles sont représentées dans les grandes conférences par la Grande-Bretagne qui prend en charge la totalité de nos compétences liées aux affaires étrangères. Or notre métropole ne prend pas en compte nos demandes. Elle agit selon ses intérêts de pays développé. C’est cette difficulté à faire entendre la voix des premiers concernés par les désordres climatiques qui m’a poussé à recueillir les témoignages de mes concitoyens. Je veux raconter les dimensions humaines des catastrophes à venir, pour conscientiser les opinions publiques. »

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