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Du Nord au Sud et à l’envers

Afrique. Quid du médicament de rue ?

Imagine demain le monde - Trois médicaments sur dix en circulation en Afrique sont falsifiés selon l’Organisation mondiale de la santé. Le phénomène a pris une telle ampleur qu’il a poussé la Fondation Chirac à lancer une campagne de sensibilisation sous le slogan « le médicament de la rue tue ». Mais les médicaments de rue sont-ils vraiment condamnables ? Pas si sûr, selon chercheurs qui ont arpenté le terrain.

En Afrique, la plupart des médicaments s’achètent auprès de marchands de rue qui ne possèdent aucune formation médicale. « Ces boutiques vendaient
traditionnellement des produits d’herboristerie très populaires en Afrique
, explique Bernard Leroy, directeur de l’Institut de recherche anti-contrefaçon de médicaments. Progressivement, les faux médicaments ont remplacé les herbes traditionnelles, pour satisfaire une patientèle désargentée.  » En 2012,
l’IRACM a commencé à former les douaniers africains à la lutte contre les faux. Les quatre opérations d’envergure qui ont suivi, avec l’aide de l’Organisation mondiale des douanes, ont permis l’interception de 850 millions de produits non conformes. « Les saisies débouchent rarement sur des condamnations, regrette Bernard Leroy, nous poussons maintenant les gouvernements à se doter d’un arsenal judiciaire adéquat et à renforcer l’action des parquets.  »

Contrebande

Si les médicaments tuent en Afrique, certains observateurs comme Carine Baxerres veulent dédramatiser la situation. Anthropologue à l’Institut de recherche sur le développement, Carine Baxerres a longuement étudié le fonctionnement de ces fameuses boutiques de rue, en particulier celle du marché Adjégounlé, en plein centre de Cotonou, la capitale du Bénin où vont s’approvisionner des milliers de Béninois. La jeune femme y a fait des observations plutôt rassurantes. «  La distribution dans ces boutiques est généralement bien faite. Les clients n’achètent pas n’importe quoi, ils vérifient la date de péremption, la présentation de l’emballage, la couleur, la forme des médicaments pour tenter de les reconnaître. Il y a une forme de contrôle qui fonctionne. » Pour la chercheuse, sur le marché Adjégounlé, les produits que l’on qualifie un peu vite de « faux médicaments » sont en réalité des produits de qualité, achetés à l’étranger où ils sont vendus en toute légalité.

« Les pays d’Afrique francophones et anglophones ont des législations très différentes, reprend-elle. Les francophones restent très liés aux laboratoires européens, alors que les anglophones ont tissé, au travers du Commonwealth, de nombreux liens avec les fabricants indiens et pakistanais qui leur fournissent des produits à bas prix. » La chercheuse insiste pour distinguer les faux des génériques, ces médicaments à bas prix qui ont prouvé leur efficacité et dont le brevet est tombé dans le domaine public. « L’offre de génériques est beaucoup plus vaste côté anglophone, avec des produits de marque, des emballages attractifs, prisés du public même francophone. Les petits vendeurs béninois jouent là-dessus et s’approvisionnent chez des grossistes du Ghana ou du Nigéria. On voit cela sur tout le continent : les revendeurs du Sénégal se fournissent en Gambie. »

Pour la chercheuse, dire que « le médicament de la rue tue » n’a pas de sens. « Il y a une vraie problématique des faux, reconnaît-elle, avec une mortalité qui lui est liée, mais il faut revoir les discours et les modes d’action, notamment en facilitant l’accès de tous aux génériques et en combattant les excès de l’automédication ou la consommation irrationnelle. »

Tags: Bénin Santé

Source : cet article a été publié dans Imagine demain le monde, novembre/décembre 2018, dans le cadre d’un dossier sur les médicaments frauduleux.

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